Trois aventures de Brooke – Trois tableaux, trois opportunités de la vie

Que ceux qui s’inquiétaient de l’héritage du cinéaste français Éric Rohmer se rassurent : la jeune réalisatrice chinoise Yuan Qing, après Hong Sang-soo, vient rendre hommage au maître du marivaudage cinématographique. Si vous connaissiez déjà l’esthétique rohmérienne, vous serez en terre connue. Le plaisir que l’on peut prendre à se perdre avec Xingxi, jeune chinoise voyageant seule en Malaisie, est pourtant entier.

Le métrage se découpe en trois « aventures », trois intrigues liées sans le dire, débutant par la même situation : la crevaison d’un pneu de son vélo. Chaque intrigue porte son propre discours, ses propres personnages, ses propres lieux et situations. Les trois histoires composant le film constituent alors comme une étendue de possibles, les opportunités manquées, les rencontres qui peuvent avoir lieu ou non. Ce fonctionnement par symétries rappelle forcément Hong Sang-soo, lui aussi très influencé par Rohmer. Yuan Qing va pourtant plus loin que le réalisateur coréen dans l’hommage assumé au réalisateur de La Collectionneuse. Le cœur du film Trois aventures de Brooke appartient en effet esthétiquement et spirituellement à Rohmer. Le découpage du film en panneau datés, la théâtralité de la mise en scène – reposant sur des entrées et des sorties du champ, le goût des dialogues… L’importance des couleurs aussi, qui ici fluctue en fonction des trois intrigues : la première est particulièrement colorée, la deuxième est plus atténuée. Le rouge reste omniprésent et associé au personnage de Xingxi : une manière de la faire ressortir par rapport au reste du monde, mais aussi à l’associer à son pays (la Chine). Ironiquement, le village où se déroule le film semble être le village le plus chinois de Malaisie : il s’agissait, en fait, réellement d’un endroit où la communauté chinoise est importante, et où la majorité des gens parlent couramment mandarin…

Le personnage de Pierre va jusqu’à être une citation de Rohmer. Troisième et dernière grande rencontre de Xingxi, Pierre est interprété par l’excellent Pascal Greggory. De manière incidente, Trois aventures de Brooke s’avère être la suite plus ou moins volontaire de Pauline à la plage (1983), certainement d’un de ses (ou le?) plus beau des films. Pascal Greggory y interprétait justement un personnage qui s’y appelait Pierre, et qui portait la même marinière… qu’il reporte dans le film de Yuan Qing, plus de trente ans plus tard. Sans parler du lieu où se déroule la dernière scène du film, qui fait là aussi allusion au classique de Rohmer. Cette redite de Rohmer, c’est pourquoi faire ? Pour parler, là encore, de notre rapport au monde, et de l’importance « d’ouvrir son cœur » comme le lit dans les cartes une voyante. Partir à l’aventure comme Brooke, c’est d’abord accepter l’altérité, les opportunités, les accidents de parcours (le pneu crevé) comme les belles rencontres (avec Pierre). Xingxi s’ouvre au monde, qui s’ouvre à elle en échange. Trois aventures de Brooke témoigne aussi de l’influence de Rohmer, encore intacte plus de dix ans après sa disparation.

Trois aventures de Brooke de Yuan Qing, avec Xu F., P. Greggory, Ribbon. Sorti en salles le 15 janvier 2020.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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