Vesoul 2020 | Voyage à Travers le Cinéma Asiatique

Deux jours à Vesoul, c’était suffisant pour découvrir pas moins de neufs longs métrages de fiction et visiter cinq pays d’Asie différents. Du 11 au 18 février de cette année, le cinéma Majestic de Vesoul a accueilli pour sa 26ème édition quelques 30 000 spectatrices et spectateurs lors du FICA, le Festival International du Cinéma Asiatique – un rendez-vous incontournable pour toutes les amoureuses et tous les amoureux des cinémas venus d’Asie. Voici le récit d’une belle épopée à travers une petite sélection composée de plaines du Tibet et d’un hôtel au bord d’une rivière.

Road-trip sur les routes du Tibet avec Pema Tseden

De sorte à lever le voile sur un cinéma méconnu, le FICA a cette année dédiée une rétrospective au cinéma tibétain dont on doit l’émergence d’artistes tels que Pema Tseden, Sonthar Gyal et Dukar Tserang. C’est surtout à travers la caméra de Pema Tseden que j’ai débuté mon grand voyage au Tibet. Son septième film Balloon, réalisé en 2019 (prévu en France pour le 1er juillet 2020), aborde le contrôle des naissances avec autant de réalisme que d’onirisme, alors que la Chine restreint encore chaque foyer à deux enfants. Au centre de son récit, deux femmes échangent. La première, mariée, visite sans cesse la clinique de son village pour récupérer les moyens nécessaires à la contraception. La seconde, bouddhiste, se protège par une vie au couvent. La mise en scène tout à fait éloquente met en exergue les difficultés qu’ont les personnages à s’entendre (souvent l’écran sépare par un objet les interlocuteurs), amenant le personnage principal, interprété par la formidable Sonam Wangmo, à se retrouver seule face à ses propres préoccupations. Des préoccupations si lourdes, si invraisemblables qu’elles ne paraissent qu’à travers une réalité biaisée par le reflet d’une fenêtre ou celui d’une eau volontairement brouillée par la main de la protagoniste. L’image, la couleur et la position de la caméra est formidablement travaillée, déroulant à l’écran un véritable poème d’une heure quarante.

Son quatrième film The Search (2009) utilise bien moins de ces métaphores visuelles et rend compte de l’évolution du style de Pema Tseden. Partant d’images très réaliste, il pigmente progressivement son cinéma d’éléments oniriques. Pourtant, on reconnaît la façon dont le réalisateur pose sa caméra. D’abord, avec beaucoup de simplicité, et sans trop se mouvoir. Elle se fixe derrière ses personnages, ou devant, puis déroule progressivement un décor de sorte à nous dévoiler quelques petits éléments précis d’un cadre, pour ensuite positionner ces mêmes éléments dans un cadre plus large permettant une véritable mise en valeur. Sa fixité permet aussi de l’oublier aisément. Au début du métrage, dans la voiture, les personnages commencent à échanger, et l’un d’eux se met à narrer ses aventures amoureuses passées.  Les autres, spectateurs de cette histoire, écoutent avec nous. L’histoire sera coupée à plusieurs reprises, mais se déroulera pendant l’intégralité du film. Je ne me souviens plus à quel instant je me suis totalement oubliée dans la salle, mais il me semblait presque que je pouvais me trouver avec les personnages, dans la voiture, à écouter l’histoire entre ces plaines tibétaines.

La plus belle surprise fut la grande différence de style entre ces deux métrages qui se ressemblent pourtant tant – l’un avec une couleur et des images plus travaillées, l’autre monté avec une grande simplicité, permettant de s’oublier, dans la salle de cinéma, pour mieux se projeter avec le groupe sur les routes sinueuses du Tibet. Les deux sont toutefois d’une humanité et d’une tendresse formidable qui repose aussi sur une direction d’acteurs qui témoigne de l’attention particulière que Pema Tseden porte aux relations humaines. Ce dernier dirige à merveille tant ses acteurs que ses actrices. Ces deux métrages découverts dans le cadre du festival annoncent une filmographie aux œuvres hétéroclites qu’il me tarde de dévorer. Sa dernière œuvre, Jinpa, a été distribuée et est désormais visible sur les écrans français depuis le 19 février.

Hotel By the River (de Hong Sang-soo, sortie prévue le 22 avril)

Détour en Corée du Sud avec la dernière œuvre de Hong Sang-soo. Réalisateur qui, s’il peine un peu à se faire connaître dans son pays d’origine, profite d’une formidable réputation en France. Son style presque naturaliste aux teintes romériennes témoigne peut-être de son succès, car nous sommes inévitablement plus sensibles aux choses qui ont fait notre culture, et dans une certaine mesure ont marqué notre sensibilité. Hotel By the River, présenté alors en avant-première, se résume en une poignée de personnages, rassemblés dans un hôtel, et qui, comme dans chaque métrage du réalisateur n’entreprennent aucune autre action que celle du dialogue. Pourtant, impossible de trouver le temps long. On écoute d’abord les échanges anodins entre un père et ses fils. À une table de restaurant, on discute du temps, du travail, de la famille, de l’amour, d’art, de belles choses ou de chagrin. Il faut finalement donner un travail colossal pour parvenir à une telle simplicité. Une simplicité qui trouve appui dans l’esthétisme du film – le choix du noir et blanc permet d’insuffler un caractère modeste au film, mais les contrastes savent distinguer avec aise la douceur pure que rend la blancheur de la neige à la tragédie portée par les ombres. Car au-dessus des échanges anodins entres les personnages, la certitude de la finitude plane pour une raison qui échappe. La fin est certainement un concept qu’on ne peut saisir, mais chaque instant qui la précède est saisissable. On ressort finalement de la salle le cœur serré, mais l’esprit allégé par la finesse du film.

Le festival se solde par un panel de découvertes aussi variées qu’il pouvait y avoir de pays représentés. Toutefois, la programmation porte surtout sur un cinéma d’auteur avant tout. Un cinéma d’auteur engagé qui, par l’usage de la fiction, offre un regard très critique sur un territoire précis, mais dont la thématique peut s’étendre ailleurs, ne serait-ce que par le regard que chaque culture peut porter dans une certaine mesure à une œuvre ou/et le caractère universel des sujets traités. Ainsi, parmi les films de la compétition, Bedsore (Corée du Sud) parle des difficultés qu’une population âgée peut rencontrer dans une société, Among the Hills (Iran) de l’importance de l’éducation et de son accès parfois ardu, Saturday Afternoon (Bangladesh), dont le véritable plan séquence de 80 minutes est une incroyable prouesse technique, de l’horreur et de l’incompréhension d’un acte terroriste. Surtout, Vesoul permet d’offrir une visibilité à quelques formidables artistes dont le cinéma est à découvrir. Je vous invite une fois encore très fortement à découvrir celui de Pema Tseden car votre petit cœur ne pourra que vous en remercier.

Le 26e Festival de Vesoul se déroulait du 11 au 18 février 2020.

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