Clermont 2020 | La place du mort

Après que les réveils aient sonné, que les cafés soient avalés et les programmes pliés entre les mains moites d’attente, nous nous sommes retrouvés dimanche 2 février aux environs de midi, en salle Cocteau, pour déguster la programmation numéro 5 de la compétition nationale. Quatre films avaient été programmé, chacun d’une durée d’une petite demie heure. L’hégémonie presque devenue ronronnante de la Fémis était soulignée dans cette sélection, puisque deux films étaient réalisés par des élèves de l’école, dont le documentaire Clean with Me qui sera primé quelques jours plus tard.

Le court métrage qui ouvrait cette séance a été l’un de ceux qui m’a peut être le plus marqué lors de ce festival. La place du mort, signé Victor Boyer. Ce film raconte l’histoire d’une famille bourgeoise déchirée par le décès prématuré d’un des jumeaux composant la fratrie. Ce petit être a été très vite remplacé par un enfant adoptif, dont la place semble être remise en question par le survivant. L’action se déroule alors que les deux frères ont désormais une trentaine d’années. Alphonse, l’enfant adoptif, devenu écrivain, revient dans sa famille le temps d’un week-end et peine à avouer à ses proches qu’il va faire de leur histoire le sujet de son nouveau roman. Son frère, Samuel, le découvre rapidement et voit d’un très mauvais œil la présence d’Alphonse dans le manoir familial.

La Place du Mort de Victor Boyer | Distribution : La Fémis

Si l’on peut regarder ce court métrage comme une réécriture appuyée du mythe de Caïn et Abel, l’esthétique et la photographie qui a été voulu pour ce film est d’une belle modernité. Toute l’intrigue se déroule dans un manoir bourgeois en lisère d’un lac et de sa forêt. Une attention toute particulière a été porté à la décoration, dont l’ambiance est à la fois feutré et légèrement angoissante. Une impression d’un intérieur « trop parfait » semble être le maquillage d’une plaie béante.

Une lumière romantique se détache des silhouettes. Cependant, chaque personnages semble évoluer dans un espace hermétique, sans chaleur, où rien ne crée de place pour l’humain. C’est un film sur la famille dont les liens semblent pourtant avoir été rompus. Même le duo formé de la mère et de Samuel, vivant ensemble, et « unit » par le traumatisme de la perte du jumeau, ne semblent pas particulièrement proches. Personne ne protège personne, même le sentiment de hiérarchie qui peut exister dans la filiation a déserté le schéma familial dépeint par Boyer. Même la scène réconfortante de complicité entre les deux frères s’achève par un retour à la froideur. Chaque personnage semble être une petite île gorgée de secrets. Une tension malsaine semble monter lentement dans cette famille au fur et à mesure de leurs échanges, on se surprend alors à attendre frénétiquement de voir la bulle éclater.

Est à noter la très belle prestation de Christophe Montenez, dont le monologue du début du film, restituant l’histoire de la famille, est impressionnant de sensibilité et d’équilibre. Il joue par la suite un sculpteur reclus dans le manoir familial, vivant avec sa mère, et dont les tics de visage semblent trahir des traumatismes profonds. La gémellité est traitée en filigrane mais jamais frontalement évoquée. Elle est soulignée en pointillés par les différences physiques frappantes des deux frères adoptifs.

La Place du Mort de Victor Boyer | Distribution : La Fémis

Deux couples se font face: celui formé par Samuel, torturé, mystérieux, menant une vie solitaire de châtelain en Barbour, aux côtés de sa mère. C’est une femme rigide interprétée par Anne Loiret, qui joue avec les attributs bourgeois (collier de perles, chignon serré) dont l’a habillé le réalisateur, en incarnant un personnage finalement plus malicieux que son apparence le laisse penser. Acide et fumeuse, elle pique tour à tour chacun des personnages en affichant un sourire ineffaçable.

De l’autre côté, le couple arrivant au manoir, est celui d’Alphonse et de sa petite amie. Interprété par Corentin Fila, ce personnage semble être emprunt d’une vraie sincérité dans sa démarche, aimant véritablement son frère malgré la tension qui les ronge. Il est accompagné de sa petite amie, jouée par Valentine Catzfelis, une jeune femme assez insignifiante de prime abord, mais qui semble être le paravent du danger, la seule personne rattachée à la vraie vie et qui peut tirer une sonnette d’alarme. Elle se présente à nous comme étant le seul personnage équilibré du film, ce qui explique l’air un peu affolée qu’elle conserve dans son jeu.

Ce manoir ressemble finalement à un non-lieu, figé hors du temps. Tous les espaces sont ouverts, fenêtres, étendues boisées, mais les personnages semblent pourtant être totalement prisonniers. De plus, à part la présence de téléphones portables (qui ne captent pas le réseau, histoire de renforcer le dramatique), rien ne nous indique dans quelle époque se passe le récit. Ce film questionne alors d’une très belle façon la place du discours dans les récits familiaux. Peut-on se saisir de l’histoire d’autrui pour la transformer en matière artistique ? Le sens des drames familiaux se trouvent-ils dans leurs magnifications potentielle en œuvres ?

La Place du Mort de Victor Boyer | Distribution : La Fémis

Le Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand 2020 a eu lieu du 31 janvier au 8 février

Auteur : Nina BENOIT

Directrice logistique & événementiel du Festival du Film Jeune de Lyon & rédactrice pour le blog Le Film Jeune Lyonnais

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