Mais qu’avez-vous fait à Solange ? – Giallo : mode d’emploi

Alors que nous commençons une nouvelle décennie sous le feu d’une crise sanitaire, la fin 2019 a coïncidé avec la sortie en France le 27 Novembre du nouveau film de Rian Johnson Knives Out (A couteaux tirés en français). Le nouveau long-métrage du cinéaste derrière Brick, mais aussi Star Wars : Les Derniers Jedi, a la particularité d’appartenir au genre très précis du « Whodunit ». Une appellation qui tire ses origines d’une catégorie de romans policiers à énigmes très populaires au début du XXe siècle et qui avait pour illustre représentant quelqu’un comme Agatha Christie. Ces romans mettaient souvent en scène un détective amateur ou semi-professionnel qui devait résoudre un ou une série de meurtres où l’énigme et sa résolution prenaient une grande place à coup d’indices trompeurs et une révélation dans les dernières pages. Le genre au cinéma a fini en désuétude, progressivement remplacé par des thrillers et films policiers plus conventionnels alors que des cinéastes comme Sidney Lumet l’ont exploré dans des films comme Le Crime de l’Orient-Express, sorti en 1972. Les romans d’Agatha Christie furent récemment la porte d’entrée d’un retour avec une nouvelle adaptation par Kenneth Branagh, en 2017. Même si très imparfait, son succès commercial a sûrement favorisé la production du nouveau film de Johnson, lançant peut-être un retour progressif de ce type d’écriture.

Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (1972) de Massimo Dallamano

Néanmoins, ce n’est pas ça qui va nous intéresser aujourd’hui mais un autre film, un film au statut si particulier mais issu d’un genre qui a beaucoup emprunté en son temps au « Whodunit » : le giallo. Protéiforme, le giallo se caractérise par une réappropriation des codes du « Whodunit », à l’époque où le versant littéraire connaissait une énorme popularité, au travers d’une mosaïque d’influences. Le giallo c’est aussi bien un thriller qu’un film d’épouvante, mais aussi un film à tendance presque érotique avec des femmes facilement dénudées, explorant en plus un certain imaginaire sexuel, avec ces tueurs au look iconique gantés de noir et tuant à l’arme blanche. L’amour est lié à la mort, à la violence et le corps est aussi détruit que sculpté par la caméra. Au-delà de ses superstars comme Dario Argento ou Mario Bava, le giallo reste un cinéma plutôt confidentiel. S’il a été très productif en son temps, il reste une composante importante du cinéma d’exploitation italien et la plupart des films produit à cette époque ne sont tout simplement plus visible, ou alors dans des éditions DVD ou VHS de piètre qualité. Malgré tout, quelques films très identifiés ont eu droit à des ressorties Blu-Ray, ainsi que d’autres bien moins connus.

Même si le Giallo est sûrement le plus anglais des genres italien, il reste très ancré dans son pays. Parmi les multiples influences qui traversent le genre, celle de Fellini est la plus étrange et la plus décisive. En effet, la représentation de l’Italie dans le genre est très liée à celle offerte par La Dolce Vita : une Italie touristique et exotique, aussi riche que glamour et peuplée des personnes les plus belles d’Europe. Le film dévoilait pourtant une Italie dégénérée, résultat logique du développement économique et culturel du pays que Fellini n’hésitait pas à critiquer. Son succès à l’international n’est pas étranger à cette réappropriation et les impératifs du cinéma d’exploitation italien sont de s’exporter facilement à l’étranger en piochant dans tout ce qui marchait à l’époque. Cette capacité de parler de l’Italie à un instant T reste une particularité du cinéma d’exploitation italien, qui évolue en fonction de tout un contexte social. C’est ainsi que les Péplums et l’exaltation du passé antique, prestigieux, de l’Italie correspondent aussi bien à une période de prospérité connue sous le nom du Miracle Économique qu’aux restes du fascisme. Le giallo arrive dans une période trouble de l’Italie : le pays est traversé par une vague de violence connue sous le nom des années de plomb à la fin des années 60 : les mœurs changent, les statuts sociaux aussi. La place des individus au sein de la société est de plus en plus floue. Finalement, la peur de la modernité est l’un des fondements du giallo. Cette peur, cette évolution des mœurs, est au cœur du film d’aujourd’hui. Un film qui traite d’une question encore très sensible dans certains pays : l’avortement.

Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (1972) de Massimo Dallamano

Mais qu’avez-vous fait à Solange ? est un film réalisé par Massimo Dallamano, un réalisateur italien qui commença sa carrière en tant que directeur de la photographie, notamment sur Pour une poignée de dollars mais aussi Et pour quelques dollars de plus de Sergio Leone avant de réaliser ses propres films à la fin des années 60. Le film est une co-production italo-germanique et ceci est un premier élément du statut particulier du film. En effet, le film est à cheval entre deux genres : le Krimi et le giallo. Le Krimi est un genre de film allemand qui a précédé le giallo et qui avait pour particularité d’adapter les écrits de l’anglais Edgar Wallace, auteur de « Whodunit ». En plus d’être financé par une compagnie allemande, le film de Dallamano est adapté de l’un des livres d’Edgar Wallace, et quelques acteurs du film sont des stars du Krimi en Allemagne. Néanmoins, le rapprochement s’arrête là car tout le reste du film embrasse le giallo dans toutes ses dimensions : scénaristiques, thématiques et visuelles.

Le film nous conte l’histoire d’un professeur, joué par Fabio Testi (immense acteur aperçu chez Leone mais avant tout chez Enzo Castellari et Sergio Sollima), qui entretient une relation extra-conjugale avec l’une de ses élèves. Lors d’une virée en bateau, la fille est témoin d’un meurtre. D’autres sont commis peu de temps après et le professeur va dès lors s’intéresser à l’enquête. Dès le début, nous avons bon nombre de lieux commun du genre : le professeur qui s’investit détective amateur, des relations et mœurs sociales floues, un tueur à l’arme blanche ganté de noir et une poignée de femmes dénudées. La dimension internationale du genre est représentée ici par une action qui prend place à Londres, montrée comme dans une carte postale se révélant viciée. Tout le film se construit sur la question du regard, du faux-semblant, autant en lien avec le jeu de piste que déroule le film que la tentative de montrer la réalité d’une société malade. Dans un premier temps, on y voit la critique des mœurs d’une haute société, aux relations amoureuses douteuses, où chacun semble se perdre dans son existence. C’est le cas du personnage de Fabio Testi et de sa femme, qui n’arrivent plus à communiquer entre eux. Le personnage du professeur Newton est aussi un cas intéressant, un personnage aux mœurs conservatrices mais qui se dévoile être un voyeuriste quand le moment le permet, comme lors d’une scène de douches où les corps et les visages des étudiantes se mélangent, dans un long plan séquence au design sonore minimaliste, finissant sur l’œil de Newton.

Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (1972) de Massimo Dallamano

Le cadre d’une école catholique met de plus en exergue le rapport au sexe, aux mœurs au sein de l’éducation religieuse. Le giallo a toujours été conçu en défiance des sphères religieuses à une époque où son influence est branlante. C’est encore le cas ici, même si le film en joue habilement : d’habitude, la figure du prêtre se révèle souvent être finalement le tueur (j’ai vérifié, ça marche quasiment à tous les coups quand il y a un prêtre dans un giallo même si on n’est pas à l’abri de surprises). L’avantage d’utiliser l’image de la religion et du prêtre est de mettre un vernis réactionnaire derrière ses actes. Derrière ce tueur se trouve un bourgeois déviant, faussement progressiste, qui voit clair dans les relations entre les personnages et fait presque figure d’observateur avant la révélation de sa véritable nature. Un tueur aux accès de rage qui va éliminer tous les personnages impliqués dans l’avortement de sa fille. Un acte qui cache un étrange attachement à l’innocence des filles : « une enfant de 18 ans n’est plus une enfant même si elle devrait le rester », alors que la façon de filmer les violentes scènes de meurtres désacralise les corps de ces femmes. L’avortement dans les années 1970 est une question extrêmement sensible, alors que la société italienne s’interroge à propos de vieilles lois fascistes encore en vigueur sur le sujet. Le film se révèle comme ouvert et progressiste sur cette question, ainsi que sur les mœurs en général, même s’il entretient parfois une certaine ambiguïté.

La double nature du romantisme que le film dévoile est quelque chose d’important dans le giallo. En effet, ce genre a tendance à marier amour et mort, et à côté de sa critique sociale formulée se trouve une certaine douceur se déployant tout au long du film. On peut voir la réappropriation du « whodunit » au travers des envolés lyriques que s’autorise le film, grâce à la bande originale composée par le grand Ennio Morricone. Il y a une sorte de déformation de la réalité qui permet d’injecter davantage de passion, et c’est une particularité très italienne de savoir créer ces moments d’amour « kitsch » se révélant finalement assez beau. Comme dit plus haut, la caméra sculpte les corps et encore plus les visages.

Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (1972) de Massimo Dallamano

Il y une véritable attention donnée aux visages, à la lumière pour créer quelque de beau, voire surréaliste. Il y a beaucoup d’échanges de regards, silencieux, très longs à l’image de la scène dans l’Église, moment mélancolique qui se découpe comme un long échange de regards entre différents personnages. Même si dans un premier temps ces regards servent le jeu de pistes, cette attention aux visages permet de les singulariser, ne laissant jamais indifférent, permettant de facilement mettre un nom dessus autant que des impressions. « On lit tout sur ton visage » comme le fait remarquer un personnage. C’est particulièrement visible concernant la relation entre deux personnages, présentée comme froide et austère mais lorsque leurs sentiments se retrouvent, la femme apparaît bien plus radieuse, la caméra faisant davantage attention à son visage, et un simple échange de regard révèle leur amour. Pour tout vous dire, c’est sûrement l’une de choses que j’apprécie le plus dans le genre : cet espace où s’exprime les sentiments d’une façon très démonstrative mais réellement beau, où paradoxalement même si la justesse n’est pas toujours de mise, elle n’empêche pas une émotion terriblement forte.

Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (1972) de Massimo Dallamano, avec Fabio Testi, Cristina Galbó, Karin Baal.