Histoire d’un regard – Souvenir, mon beau souvenir

Sans connaître son nom, ses photos étaient gravées dans nos mémoires. C’est sur ce constat que s’ouvre le nouveau documentaire de Mariana Otero, pour laquelle nous avions déjà évoqué notre affection à propos de son passionnant film sur le mouvement Nuit Debout, L’Assemblée, en 2017. Comme par un mécanisme inverse, toute la distance silencieuse mise en place par la réalisatrice pour saisir ce qu’a été Nuit Debout est écartée. Remplaçant cette sorte de neutralité, c’est elle-même que la réalisatrice filme : le point de départ, c’est sa découverte de Gilles Caron, célèbre photographe des années 1960, ayant disparu au Cambodge en 1970.

En filigrane, ce sont les souvenirs de la réalisatrice qui remontent, mais aussi ceux que les photos elles-mêmes renferment. Au cœur du film se trouvent les cent mille prises de vues réalisées par Caron, toutes archivées, portant sur des scènes de guerre, des événements mondains, des mouvements sociaux, la famine en Afrique, ou tout simplement sur ses enfants. Les images gardent des traces d’un temps révolu, et peuvent justifier de réécrire une histoire. Par exemple, celle d’une célèbre photo de Cohen-Bendit, en avril 1968 qui, lorsque les pellicules sont remises dans le bon ordre, permettent de comprendre l’histoire d’un regard : qu’est ce qui a été vu, aperçu, compris, instinctivement. Dans quel ordre les photos sont prises, et pourquoi. En fait, cela permet de saisir le processus que Mariana Otero a traversé à son niveau pour saisir Nuit Debout : improviser, changer de distance, se focaliser sur autre chose, pour restituer un petit morceau de ce qu’a été un instant.

HISTOIRE D'UN REGARD de Mariana Otero | Distribution : Diaphana

L’intérêt du film se situe alors aussi dans sa capacité à ressusciter un souvenir collectif. À partir des photos de Gilles Caron, un historien spécialiste de la Guerre des Six Jours de 1967 arrive à reconstituer le cheminement géographique suivi par le reporter, lié à ce qu’il a pu voir, ressentir, comprendre de ce qu’il était en train de vivre. À partir de prises de vues des mouvements sociaux ayant déchiré l’Irlande à la fin des années 1960, la documentariste arrive à retranscrire des témoignages des personnes photographiées, qu’elle aura pris le temps de retrouver, remettant de la parole et du mouvement dans le temps photographique, figé. Finalement, le génie de Gilles Caron était peut-être là aussi : comme le constate la réalisatrice, s’il n’a jamais fait de cinéma (contrairement à son confrère et ami Raymond Depardon), ses photos étaient cinématographiques. Presque symétriquement, le film s’ouvre avec les photos de tournage que Caron a fait de Baisés Volés de Truffaut, et s’achève dans un train, dont les cadrages auraient fait de formidables moments de cinéma s’ils avaient été en mouvements, et qui se rapportent qu’on le veuille ou non, au symbole même du train, renvoyant implicitement au cinéma des origines.

Histoire d’un regard de Mariana Otero. Sorti en salles le 29 janvier 2020.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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