Midsommar – Ari Aster, le faux prophète

Voilà quasiment un an que le dernier d’Ari Aster est sorti. Promu nouvelle coqueluche du cinéma horrifique après l’enchaînement de deux longs-métrages très commentés, beaucoup le voyaient comme celui qui allait redonner de la vie à un cinéma en pleine déconfiture depuis plusieurs années, entre métrages produits à la chaîne et petits trucs indés qui sortaient un peu des sentiers battus sans vraiment s’affirmer. Un cinéma sous perfusion qui vivait encore des « James Wan-eries », l’homme qui venait de faire somnoler le genre au début des années 2000 avec quelques petites réussites, comme Saw, qui ont bien vite montrés leurs limites.

Après Hérédité qui donnait quelques espoirs, nous voilà face à ce fameux Midsommar. Un film que tout oppose à son prédécesseur, passant de la nuit au jour, d’un environnement fermé à un environnement ouvert, d’une maison à la nature… Une attention louable qui allait nous confirmer ou non un réalisateur en devenir. Hélas, au vu du titre de cet article, vous vous doutez bien que la promesse se transforma en doutes puis en déception.

Je voulais y croire mais dès ma sortie de la salle, quelque chose n’allait pas. Un sentiment que quelque chose manquait au film, chose que je n’ai pas pu identifier pendant un bon moment. Et ça m’inquiétait, on me rabâchait toutes les qualités du film, à tel point il était formidable, dérangeant et abouti. Est ce que j’étais passé à côté ? Longtemps la question me taraudait, j’en étais presque à me convaincre de cela. Moi ayant construit tout mon rapport au cinéma à travers un cinéma « de genre », comment ai-je pu passer au travers ?

Les premières réponses s’esquissèrent au fur et à mesure que je revoyais le film une seconde fois. La première chose qui me saute aux yeux est le contrôle du film, comment le réalisateur est assuré de ses effets et de ce qu’il a créé. Jusqu’à déployer tout un programme au sein même du film, des symboles et signes nous annonçant les choses à venir. Cela se ressent jusque dans la mise en scène, dans l’esthétique du film, ou rien ne dépasse, où chaque élément est là pour provoquer tel malaise, tel dérangement. Un contrôle si total et surtout si certain de lui. On pourrait facilement parler de Shining quand on parle de films où le contrôle du réalisateur est total, mais le manque de certitudes créé un espace où peut se déployer tous les mécanismes horrifiques et où tout semble possible. Les corps, les environnements voire la caméra évoluent dans l’inconnu. Tout comme nous. Je ressens un film d’horreur comme une invitation, un couloir déformé qui nous attire en lui, dont on ne voit pas le bout. Quelque chose qui nous amène dans des sentiers, nous aspirant pas à pas, nous laissant évoluer en lui librement. Midsommar, lui, cause la désagréable impression de nous prendre par la main, de nous faire la visite de quelque chose dont il connaît tous les recoins, nous criant dessus de temps en temps et nous mettant mal à l’aise quand il le veut. Une lourdeur qui transparaît dès l’ouverture avec quelque chose de lent, avec une musique sourde et la recherche du macabre mais qui sonne terriblement artificiel et forcé. Un dérangement non pas dans ce qu’il montre mais comment il le montre.

Beaucoup diront que le film n’est pas vraiment un film d’horreur. Il est vrai qu’il tient plus d’un genre hybride entre l’horreur et The Wicker Man (1973, de Robin Hardy), mais ses racines restent profondément horrifiques. Toutes les mécaniques qu’il use sont hérités de Hérédité, dans la construction de la tension, de son atmosphère jusqu’à la représentation de la destruction des liens sociaux que raconte le film comme dans Hérédité. Une répétition qui trouve bien vite ses limites dans sa mise en œuvre, ne sachant pas adapter son dispositif à son nouvel environnement, ses personnages et son récit. Une impression de faux se dégage rapidement du film, renforcé par une représentation d’étudiants en anthropologie très factice. Ses intentions ne sont pas fondamentalement mauvaises, le film peut se révéler dense dans ce qu’il raconte et brasse de nombreuses thématiques, s’appuyant sur un solide casting de jeunes acteurs et quelques séquences qui sortent du lot comme celle de la danse cérémonielle. Le film reste pourtant un miroir tendu à Hérédité.

Le film ne semble pas comprendre dans quoi il évolue, croyant en sa propre histoire. Ainsi, ce qu’il lui manque sûrement est sur quoi repose totalement l’horreur : la perte du contrôle. La perte du contrôle de notre espace, de nos certitudes, de notre corps, la base même de toute angoisse. John Carpenter cite alzheimer comme sa plus grande peur car elle amène à la perte de contrôle de notre esprit, ce qu’il a bien compris en convoquant l’influence de Lovecraft, chez qui justement tout ce qui arrive est au-delà de notre compréhension. Ses films sont remplis d’une humilité, d’une sobriété, et surtout d’incertitudes (je vous invite d’ailleurs à voir cette table ronde sur Youtube où se côtoient Clive Barker, John Carpenter ou encore Roger Corman). On retrouve ceci dans It Follows de David Robert Mitchell, largement inspiré de Halloween de Carpenter. Bien que maladroit par moments, le film comprend comment la peur se construit et, du mieux qu’il peut, met en œuvre quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis quelques temps. Un réalisateur qui tâtonne, expose ses effets ou outils de mise en scène sans être sûr de lui. Car la peur reste quelque chose de profond et dont chaque individu à son propre rapport, personne ne va réagir de la même façon et c’est bien cette inconnue qui est le paramètre le plus important.

Ari Aster n’est sûrement pas à enterrer. Il faut suivre attentivement la suite de sa carrière. Mais la vraie tête de gondole d’un cinéma horrifique contemporain serait davantage David Robert Mitchell, encore un peu sous-estimé après un Under The Silver Lake qui a certes divisé mais restant doté de moments proprement terrifiants…

Midsommar de Ari Aster, avec Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter. Sorti en salles le 31 juillet 2019.

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