Dark Waters – Le scandale du téflon vu par Todd Haynes

Todd Haynes (CarolLoin du Paradis) est certainement l’un des grands cinéastes américains actuel à n’avoir presque jamais installé ses intrigues dans son époque. Les ancrant systématiquement dans d’autres moments de l’Histoire américaine, Dark Waters fait déjà figure d’exception en racontant l’histoire vraie de Robert Bilott, des années 1990 à nos jours. Cet avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques s’est retrouvé à cette époque en possession de documents attestant du comportement immoral d’une grande entreprise, DuPont, et des conséquences sanitaires catastrophiques sur la population américaine et mondiale. Continuer la lecture de « Dark Waters – Le scandale du téflon vu par Todd Haynes »

La Fille au bracelet – Le quotidien, le banal

Une journée à la plage, interrompue des policiers. La jeune fille part avec eux. À la situation banale initiale se substitue l’inhabituel : l’intervention policière se passe sans le moindre problème. La Fille au bracelet est, comme tout bon film de procès, d’abord un film sur le doute, et le spectateur y est plongé presque immédiatement. Il manque d’informations pour se positionner par rapport à des personnages qu’il ne connaît pas, d’autant plus pour le personnage principal dont il ne connaît ni l’identité ni le visage : celui d’une jeune actrice, Melissa Guers, véritable révélation du film. Derrière l’affaire, Stéphane Demoustier se passionne pour la réorganisation d’un quotidien, d’une vie familiale, raffinant alors son regard sur l’intime, au cœur de son sujet. Continuer la lecture de « La Fille au bracelet – Le quotidien, le banal »

Clermont 2020 | Savoir dire beaucoup avec peu

La 42e édition du Festival de Clermont-Ferrand, qui s’est tenue du 31 janvier au 8 février 2020, aura été marquée par l’habituelle excellence attendue de la plus grande réunion de courts-métrages au monde. Dans la diversité des œuvres présentées se dessinent des récurrences, à la fois sur l’état du monde, dans la manière d’aborder des sujets de société, dans leur désir sincère de raconter des histoires… Retour sur les quelques films que nous retiendrons de notre présence là-bas. Continuer la lecture de « Clermont 2020 | Savoir dire beaucoup avec peu »

Trois aventures de Brooke – Trois tableaux, trois opportunités de la vie

Que ceux qui s’inquiétaient de l’héritage du cinéaste français Éric Rohmer se rassurent : la jeune réalisatrice chinoise Yuan Qing, après Hong Sang-soo, vient rendre hommage au maître du marivaudage cinématographique. Si vous connaissiez déjà l’esthétique rohmérienne, vous serez en terre connue. Le plaisir que l’on peut prendre à se perdre avec Xingxi, jeune chinoise voyageant seule en Malaisie, est pourtant entier. Continuer la lecture de « Trois aventures de Brooke – Trois tableaux, trois opportunités de la vie »

Séjour dans les monts Fuchun – Prendre le temps pour saisir l’instant

Fuyang est une ville du sud-est de la Chine. Au cœur de nombreux événements historiques, elle est restée célèbre comme sujet d’une peinture du XIVe siècle de Huang Gongwang. Ce dernier réalisa un immense rouleau divisé en trois parties, dont l’une d’entre elle fut intitulée « Séjour dans les monts Fuchun ». Plusieurs siècles plus tard, le jeune réalisateur Gao Xiaogang l’invoque dans le cadre d’un projet faramineux, d’une ambition rare, un objet d’esthète absolument brillant. Continuer la lecture de « Séjour dans les monts Fuchun – Prendre le temps pour saisir l’instant »

Jesus – Enfance catholique dans une campagne japonaise

Il y a dans le premier film de Hiroshi Okuyama quelque chose de profondément humble, délicat, de fragile. Dans cette petite production indépendante japonaise, primée à San Sébastien cette année, le jeune Yura déménage à la campagne. Sa nouvelle école est particulière : elle est catholique, chose extrêmement rare au Japon. À ce changement de vie, Yura voit apparaître une sorte d’ami imaginaire : Jésus lui-même, une version miniature amusante capable d’accomplir ses vœux. Se dessine en parallèle un véritable journal de souvenirs : celui d’une enfance à la campagne, des parties de foot, les soirées à regarder les étoiles filantes… L’innocence même de cette période de sa vie, comme rappelée par le blanc pur et immaculé de la neige, omniprésente dans le film. Continuer la lecture de « Jesus – Enfance catholique dans une campagne japonaise »

Les Enfants du Temps – Un rayon de soleil dans un ciel gris

Makoto Shinkai était, avant même le succès mondial de Your Name en 2016, un cinéaste écouté et attendu. Forcément attendu au tournant avec son Les Enfants du Temps, le réalisateur n’a pas dévié malgré la pression, et semble être poursuivi par les mêmes obsessions dans un monde qu’il décrit toujours plus sombre. Là où le dernier plan de Your Name nous laissait entrevoir un ciel bleu azur, c’est à l’inverse avec un ciel gris et une pluie fracassante qu’on est introduit dans Les Enfants du Temps. Continuer la lecture de « Les Enfants du Temps – Un rayon de soleil dans un ciel gris »

Sympathie pour le diable – Le feu de Sarajevo

Basé sur l’histoire vraie de Paul Marchand, reporter de guerre lors du siège de Sarajevo en 1992, Sympathie pour le diable vient dessiner un portrait hors-norme d’un journaliste engagé, luttant contre le silence et face au cauchemar. Dans sa quête de la vérité, il semble devoir sortir d’un devoir de distance en allant lui-même tâter les cadavres du jour, les compter, souligner de manière provocatrice le manque de rigueur de ses collègues dans leur calcul. Derrière ce geste très fort, il se positionne autant que comme informateur que comme témoin : il a vu, il a compté, il a touché de ses mains les trente-trois morts du jours. Continuer la lecture de « Sympathie pour le diable – Le feu de Sarajevo »

Gloria Mundi – Ne plus avoir le temps d’aimer

Poursuivre une réflexion entamée il y a déjà bien longtemps en s’engouffrant toujours plus loin dans la noirceur d’une époque qui semble sombrer dans le désespoir. Robert Guédiguian semble alarmé par un néo-libéralisme destructeur, par une culture du rejet, du renfermement sur soi. C’est la rupture du lien entre les individus, précarisés et de plus en plus désunis. L’angoissant discours de Gloria Mundi est celui du miroir tendu à un monde boursouflé. Débuter par un événement comme une naissance, celle de la petite Gloria, aurait pu être un symbole de réunion. Le tissu composant les relations de cette famille est pourtant abîmés par des discours pervers réapproprié, devenu credo de chacun d’entre eux : le credo conditionnant les dominés à être des dominés. Continuer la lecture de « Gloria Mundi – Ne plus avoir le temps d’aimer »

Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois

L’opéra chinois a été au cœur du cinéma sinophone dès son apparition – les plus anciennes productions du pays étaient de simples captations de représentations théâtrales. Plus proche de nous, Chen Kaige s’était emparé de ce pan important de la culture, de l’identité chinoise dans son chef d’œuvre Adieu, ma concubine (1993), récompensé d’une Palme d’or. Lorsque le réalisateur Johnny Ma réalise Vivre et Chanter, il s’inscrit de fait dans une histoire à la fois centenaire (celle du cinéma), et millénaire (celle de l’opéra).

Zhao Li dirige une troupe d’opéra traditionnel depuis des décennies. Celle-ci est sur le point de mettre la clef sous la porte, et leur théâtre s’apprête à être rasé. Elle s’engage ainsi dans une lutte pour faire survivre le travail de toute une vie. Le déclin de cet opéra permet au réalisateur de dessiner l’émouvant portrait d’une troupe, tout en documentant de manière précise la création du dernier spectacle, les répétitions, le désespoir et l’impuissance face au système administratif, incarné par ce directeur qu’on ne voit jamais. Derrière le spectacle, il y a des humains de la même manière qu’il y a des « trucs » derrière les effets spéciaux. Avec sa caméra à l’épaule, son attachement à montrer les coulisses, Vivre et Chanter s’humanise en rendant plus beau encore ce qui est accompli. Les séquences d’opéra sont spectaculaires, belles (la direction photographique du film est sublime, notamment grâce à ces jeux de lumières sophistiqués). Elles reposent sur du bric-à-brac, des astuces, des choses à l’échelle de ceux qui les mettent en place. Cette passion du public est particulièrement saisissante, les visages sont concentrés. Beaucoup se joue dans cette phrase de la patronne, qui dit à un habitué pleurant à chaque prestation : « ce n’est que de l’opéra ». Oui, justement : « ce n’est que », et ça rend formidablement humain. Continuer la lecture de « Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois »