Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois

L’opéra chinois a été au cœur du cinéma sinophone dès son apparition – les plus anciennes productions du pays étaient de simples captations de représentations théâtrales. Plus proche de nous, Chen Kaige s’était emparé de ce pan important de la culture, de l’identité chinoise dans son chef d’œuvre Adieu, ma concubine (1993), récompensé d’une Palme d’or. Lorsque le réalisateur Johnny Ma réalise Vivre et Chanter, il s’inscrit de fait dans une histoire à la fois centenaire (celle du cinéma), et millénaire (celle de l’opéra).

Zhao Li dirige une troupe d’opéra traditionnel depuis des décennies. Celle-ci est sur le point de mettre la clef sous la porte, et leur théâtre s’apprête à être rasé. Elle s’engage ainsi dans une lutte pour faire survivre le travail de toute une vie. Le déclin de cet opéra permet au réalisateur de dessiner l’émouvant portrait d’une troupe, tout en documentant de manière précise la création du dernier spectacle, les répétitions, le désespoir et l’impuissance face au système administratif, incarné par ce directeur qu’on ne voit jamais. Derrière le spectacle, il y a des humains de la même manière qu’il y a des « trucs » derrière les effets spéciaux. Avec sa caméra à l’épaule, son attachement à montrer les coulisses, Vivre et Chanter s’humanise en rendant plus beau encore ce qui est accompli. Les séquences d’opéra sont spectaculaires, belles (la direction photographique du film est sublime, notamment grâce à ces jeux de lumières sophistiqués). Elles reposent sur du bric-à-brac, des astuces, des choses à l’échelle de ceux qui les mettent en place. Cette passion du public est particulièrement saisissante, les visages sont concentrés. Beaucoup se joue dans cette phrase de la patronne, qui dit à un habitué pleurant à chaque prestation : « ce n’est que de l’opéra ». Oui, justement : « ce n’est que », et ça rend formidablement humain. Continuer la lecture de « Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois »

J’accuse – Une société tombant en décomposition

La grande place de l’École de Guerre, à Paris. On y voit au loin les masses armées, en rang. S’en détachent quelques hommes qui s’avancent dans un tout harmonieux et uniforme. Pourtant, l’un d’entre eux n’en fera plus partie : on lui retire ses grades, ses boutons, les dorures de sa tenue, on lui brise son épée. C’est Alfred Dreyfus. C’est une humiliation organisée d’un traître collaborant avec les allemands, d’un juif, clamant son innocence malgré des preuves reconnues comme accablante. Envoyé sur l’île du diable, il subira la prison, enchaîné à son lit, isolé du monde, perdu dans l’étendue bleue. Une humiliation qui durera douze ans.

Projet de longue date, J’accuse est, pour Roman Polanski, l’occasion de retracer une affaire majeure de l’Histoire contemporaine française et européenne. Une occasion de raconter le récit des faits, de manière très pédagogique et détaillée (1), en suivant le parcours du colonel Picquart (Jean Dujardin, formidable de retenue et de dureté). Personnage méconnu, il fut pourtant l’enseignant d’Alfred Dreyfus, avant d’être promu aux renseignements de l’armée et, à la fin de sa carrière, Ministre de la Guerre de Clémenceau. Catholique, bourgeois, antisémite (comme tout le monde à cette époque), il incarne la rigueur militaire et est porteur de convictions fortes : lorsqu’il découvre l’erreur qu’a subit Dreyfus, il faut agir. Autant pour la personne innocente que dans l’intérêt de l’armée. En souhaitant défendre la vérité, il se retrouve à lutter contre un système corrompu, perverti, capable de comploter pour garantir qu’un coupable qui arrange tout le monde reste en prison. Cette noirceur se retrouve dans l’esthétique même du film : les teintes de gris de la photographie magnifique de Pawel Edelman, l’usage de la courte focale pour tordre les perspectives et les espaces, tout contribue à instaurer un malaise, une ambiance de saleté, de poussière… Continuer la lecture de « J’accuse – Une société tombant en décomposition »

Lumière 2019 – Coppola, cinéaste perfectionniste

La présence de Francis Ford Coppola au Festival Lumière était un événement majeur de l’Histoire de celui-ci. Plus qu’un nouveau nom qui s’ajoute à la déjà très longue liste de personnalités invitées depuis dix ans, c’est aussi l’une des grandes figure du cinéma du XXe siècle qui est venu Rue du Premier Film. Celui qui fut le réalisateur de la trilogie Le Parrain ou d’Apocalypse Now a fait d’autant plus fort qu’il est arrivé à Lyon avec quelques surprises. On aurait pu le croire peu actif depuis son dernier long-métrage, Twixt, en 2012, mais Francis F. Coppola a pris le temps de reprendre ses classiques pour les améliorer, les modifier, les transformer. Tel un orfèvre qui paufine ses bijoux, Coppola se catalogue donc parmi ces cinéastes venus à Lyon montrer des œuvres qui témoignent que le cinéma n’est pas un art figé, mais bien une mutation permanente d’oeuvre que l’on croyait inscrite dans de la pellicule. Continuer la lecture de « Lumière 2019 – Coppola, cinéaste perfectionniste »

Lumière 2019 – Quelques mots sur quelques découvertes

Le Festival Lumière est toujours l’occasion de lâcher prise et de faire confiance à la formidable programmation mettant en valeur des films devenus rares, méconnus, parfois oubliés. C’est sur deux d’entre eux que nous nous attardons cette année… Continuer la lecture de « Lumière 2019 – Quelques mots sur quelques découvertes »

Martin Eden – Le héros romantique face au monde

Faire l’éloge de la liberté et du savoir en dressant le portrait de toute une époque – dans ses mutations, ses évolutions, ses désillusions, tel était le projet de l’italien Pietro Marcello en adaptant un roman de Jack London. S’il conserve la figure du jeune marin prolétaire souhaitant devenir écrivain, il décale le récit dans les citées portuaires méditerranéennes, et place son récit hors du temps : on reconnaît le XXe siècle mais on ne saurait évaluer la période qui s’écoule dans le film, les décennies traversées.

La culture, et la liberté qu’apporte la connaissance, étaient inaccessible à Martin Eden. La situation change quand il rencontre la jeune Elena Orsini, étudiante bourgeoise napolitaine dont il s’entiche. L’éducation apparaît alors comme une nécessité : savoir lire permet de ne plus passer pour un ignorant, permet de plaire à sa douce, à ce milieu qui lui était inaccessible. Tout le monde convient qu’elle permet en plus d’éradiquer la pauvreté, d’émanciper l’Homme. En fait, comme le dit Martin Eden lui-même, grâce aux livres il a appris à mettre des mots sur ce qu’il voit : l’avilissement, la misère, la soumission, l’extrême précarité. Il découvre une expression pour qualifier ce qu’il vit : la lutte des classes. Le savoir lui permet non pas de militer pour une cause, mais pour un idéal de société : il sera celui qui critiquera et contestera les idéologies boursouflant son époque – le socialisme révolutionnaire et le libéralisme bien pensant. En cherchant une autre voie, celle de l’artiste, il s’isole, au risque de ne jamais en revenir… Continuer la lecture de « Martin Eden – Le héros romantique face au monde »

Annecy 2019 | La fameuse invasion des Ours en Sicile – Eh bien : dansez maintenant

Critique écrite lors du Festival d’Annecy 2019

Compétition – Annecy 2019

Présent à Annecy l’année dernière à l’occasion d’un Work In Progress, ce long-métrage franco-italien de Lorenzo Mattotti était sujet d’attentes d’autant plus fortes que le film a finalement été présenté en première mondiale au dernier Festival de Cannes, en section Un Certain Regard… Adapté d’un conte de jeunesse de Dino Buzzati, La fameuse invasion des Ours en Sicile repose sur une intrigue assez simple : le roi des ours a perdu son fils, et décide d’aller dans la grande ville des Hommes tenter de le retrouver. Ce qui constituait ainsi l’intrigue de Buzzati est devenu dans le traitement qu’en fait Jean-Luc Fromental et Thomas Bidegain un conte narré par  le troubadour itinérant Gedeone, et par son assistante Almerina, à un vieil ours vivant au fond d’une grotte glaciale…

Reposant sur une esthétique très colorée, irréelle, mêlant des techniques  d’animation 2D et 3D, le résultat s’avère profondément fantasmagorique. Cette musique entêtante (des tarentelles typiques de la Sicile), les mésaventures traversées par ces ours rencontrant des personnages et des créatures étranges, ainsi que le discours moral tenu par le film, le place dans la descendance d’un certain animation d’excellence – on pourrait penser à des classiques comme Le Roi et l’Oiseau ou à certains des films d’Hayao Miyazaki.

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L’ACID à Lyon : sept films présentés au Comoedia du 4 au 6 octobre

L’Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion – que nous avions rencontré il y a bientôt deux ans – revient au Comoedia à Lyon. Cette reprise désormais traditionnelle début octobre sera l’occasion de rencontres et d’échanges avec des équipes de films et des représentants de l’association.

L’occasion de découvrir des propositions de cinéma fortes, des témoignages de notre époque, des œuvres prometteuses de jeunes cinéastes ou des raretés souvent peu visibles sur nos écrans. Parmi nos recommandations : Kongo, d’Hadrien La Vapeur et Corto Vaclv (qui sortira en salle en mars 2020), un documentaire sur un guérisseur africain accusé de magie noire. Une témoignage anthropologique étonnant où l’on parle d’esprits et de spiritisme, tout en dressant un portrait de l’Afrique contemporaine. La reprise de l’ACID donnera à certains une seconde chance de découvrir Vif-Argent de Stéphane Bahut, peut être un des plus beaux films de l’année passé malheureusement trop inaperçu auprès du public. Véritable invention poétique, mêlant fantastique et romance, Vif-Argent raconte l’histoire d’un jeune homme décédé rencontrant, alors qu’il est sous une forme spectrale, une femme dont il tombe amoureux. Enfin, dernier conseil : Mickey and the Bear, premier film de l’américaine Annabelle Attanasio – un portrait touchant de l’émancipation d’une jeune adolescente, face à son père brutal. Continuer la lecture de « L’ACID à Lyon : sept films présentés au Comoedia du 4 au 6 octobre »

Les Hirondelles de Kaboul – Le chant des hirondelles restées libres

Y’a-t-il déjà eu un Kaboul libre ? C’est en exergue ce qui ressort de conversations croisées au fil des Hirondelles de Kaboul, long-métrage d’animation réalisé par Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec. Un Kaboul en ruine, ravagé par la guerre, devenu le quotidien de ces familles, de ces enfants, de ces groupes d’hommes. Ces derniers s’amassent sur les places publiques pour assister – et participer – à une lapidation, devenue un spectacle de rue comme un autre. Les plus âgés se souviennent de la guerre contre l’Union Soviétique – même les plus anciens se souviennent qu’avant, c’était déjà la guerre. La paix et la liberté semblent des souvenirs lointains, un rêve entraperçu en passant devant de vieux bâtiments. Des traces ont survécu : cette librairie, ce « cinéma/théâtre », ou cette université dont on traverse les restes, comme des témoignages de ce qui a été, comme des témoignages de ce qui aurait pu être. Ce ton, ces accents que prend le film se retrouve dans son esthétique : cette peinture à l’aquarelle vient évoquer un souvenir, un trait doux où il manque quelque chose, l’espace n’est pas parfaitement rempli. Le dessin a quelque chose d’aérien. Continuer la lecture de « Les Hirondelles de Kaboul – Le chant des hirondelles restées libres »

Rétrospective Mizoguchi – Au bonheur des dames

Édit du 24 septembre : le distributeur Capricci a mis en place un crowdfunding pour financer l’édition du coffret contenant les huit films de Mizoguchi, ainsi qu’un livre inédit contenant textes, photos et entretiens avec les collaborateurs du réalisateur. Pour soutenir le projet et pré-acheter le coffret : cliquez-ici !

C’était certainement l’un des événements de l’été : la ressortie en salle de huit chefs-d’œuvre du maître japonais Kenji Mizoguchi. Trop rares sur les écrans français, certains de ses films étaient même devenus quasi-invisibles, même sur support physique. La restauration de ces classiques, tournés entre 1951 et 1956 (année de la mort du réalisateur), était une occasion de se replonger dans la densité de son regard, aux propos complexe et toujours aussi puissant. Continuer la lecture de « Rétrospective Mizoguchi – Au bonheur des dames »

Halte – La nuit précède le chaos

L’univers du cinéaste philippin Lav Diaz est principalement un univers sombre, baignant dans un clair-obscur irréaliste, où les personnages sont traversés par la fatalité de leur condition. Celle-ci s’avère souvent sociale et politique, Lav Diaz ayant à coeur d’ancrer son cinéma dans l’Histoire de son pays et de lui trouver des échos actuels en dépit de projets pouvant, au premier abord, surprendre le spectateur non préparé. Après sa comédie musicale La Saison du Diable l’année dernière, il revient ainsi avec Halte, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en mai dernier. Encore une fois, c’est un portrait de son pays qui se dessine tout au long de l’œuvre. Dirigé par un président fou se croyant divin, un régime autoritaire réprime son opposition par les armes et surveille sa population ravagée par une maladie mystérieuse. Le monde est plongé dans une nuit permanente comme pour marquer symboliquement la noirceur de cet avenir proche que nous montre le film. Continuer la lecture de « Halte – La nuit précède le chaos »