Trois aventures de Brooke – Trois tableaux, trois opportunités de la vie

Que ceux qui s’inquiétaient de l’héritage du cinéaste français Éric Rohmer se rassurent : la jeune réalisatrice chinoise Yuan Qing, après Hong Sang-soo, vient rendre hommage au maître du marivaudage cinématographique. Si vous connaissiez déjà l’esthétique rohmérienne, vous serez en terre connue. Le plaisir que l’on peut prendre à se perdre avec Xingxi, jeune chinoise voyageant seule en Malaisie, est pourtant entier. Continuer la lecture de « Trois aventures de Brooke – Trois tableaux, trois opportunités de la vie »

Séjour dans les monts Fuchun – Prendre le temps pour saisir l’instant

Fuyang est une ville du sud-est de la Chine. Au cœur de nombreux événements historiques, elle est restée célèbre comme sujet d’une peinture du XIVe siècle de Huang Gongwang. Ce dernier réalisa un immense rouleau divisé en trois parties, dont l’une d’entre elle fut intitulée « Séjour dans les monts Fuchun ». Plusieurs siècles plus tard, le jeune réalisateur Gao Xiaogang l’invoque dans le cadre d’un projet faramineux, d’une ambition rare, un objet d’esthète absolument brillant. Continuer la lecture de « Séjour dans les monts Fuchun – Prendre le temps pour saisir l’instant »

Jesus – Enfance catholique dans une campagne japonaise

Il y a dans le premier film de Hiroshi Okuyama quelque chose de profondément humble, délicat, de fragile. Dans cette petite production indépendante japonaise, primée à San Sébastien cette année, le jeune Yura déménage à la campagne. Sa nouvelle école est particulière : elle est catholique, chose extrêmement rare au Japon. À ce changement de vie, Yura voit apparaître une sorte d’ami imaginaire : Jésus lui-même, une version miniature amusante capable d’accomplir ses vœux. Se dessine en parallèle un véritable journal de souvenirs : celui d’une enfance à la campagne, des parties de foot, les soirées à regarder les étoiles filantes… L’innocence même de cette période de sa vie, comme rappelée par le blanc pur et immaculé de la neige, omniprésente dans le film. Continuer la lecture de « Jesus – Enfance catholique dans une campagne japonaise »

Les Enfants du Temps – Un rayon de soleil dans un ciel gris

Makoto Shinkai était, avant même le succès mondial de Your Name en 2016, un cinéaste écouté et attendu. Forcément attendu au tournant avec son Les Enfants du Temps, le réalisateur n’a pas dévié malgré la pression, et semble être poursuivi par les mêmes obsessions dans un monde qu’il décrit toujours plus sombre. Là où le dernier plan de Your Name nous laissait entrevoir un ciel bleu azur, c’est à l’inverse avec un ciel gris et une pluie fracassante qu’on est introduit dans Les Enfants du Temps. Continuer la lecture de « Les Enfants du Temps – Un rayon de soleil dans un ciel gris »

Sympathie pour le diable – Le feu de Sarajevo

Basé sur l’histoire vraie de Paul Marchand, reporter de guerre lors du siège de Sarajevo en 1992, Sympathie pour le diable vient dessiner un portrait hors-norme d’un journaliste engagé, luttant contre le silence et face au cauchemar. Dans sa quête de la vérité, il semble devoir sortir d’un devoir de distance en allant lui-même tâter les cadavres du jour, les compter, souligner de manière provocatrice le manque de rigueur de ses collègues dans leur calcul. Derrière ce geste très fort, il se positionne autant que comme informateur que comme témoin : il a vu, il a compté, il a touché de ses mains les trente-trois morts du jours. Continuer la lecture de « Sympathie pour le diable – Le feu de Sarajevo »

Gloria Mundi – Ne plus avoir le temps d’aimer

Poursuivre une réflexion entamée il y a déjà bien longtemps en s’engouffrant toujours plus loin dans la noirceur d’une époque qui semble sombrer dans le désespoir. Robert Guédiguian semble alarmé par un néo-libéralisme destructeur, par une culture du rejet, du renfermement sur soi. C’est la rupture du lien entre les individus, précarisés et de plus en plus désunis. L’angoissant discours de Gloria Mundi est celui du miroir tendu à un monde boursouflé. Débuter par un événement comme une naissance, celle de la petite Gloria, aurait pu être un symbole de réunion. Le tissu composant les relations de cette famille est pourtant abîmés par des discours pervers réapproprié, devenu credo de chacun d’entre eux : le credo conditionnant les dominés à être des dominés. Continuer la lecture de « Gloria Mundi – Ne plus avoir le temps d’aimer »

Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois

L’opéra chinois a été au cœur du cinéma sinophone dès son apparition – les plus anciennes productions du pays étaient de simples captations de représentations théâtrales. Plus proche de nous, Chen Kaige s’était emparé de ce pan important de la culture, de l’identité chinoise dans son chef d’œuvre Adieu, ma concubine (1993), récompensé d’une Palme d’or. Lorsque le réalisateur Johnny Ma réalise Vivre et Chanter, il s’inscrit de fait dans une histoire à la fois centenaire (celle du cinéma), et millénaire (celle de l’opéra).

Zhao Li dirige une troupe d’opéra traditionnel depuis des décennies. Celle-ci est sur le point de mettre la clef sous la porte, et leur théâtre s’apprête à être rasé. Elle s’engage ainsi dans une lutte pour faire survivre le travail de toute une vie. Le déclin de cet opéra permet au réalisateur de dessiner l’émouvant portrait d’une troupe, tout en documentant de manière précise la création du dernier spectacle, les répétitions, le désespoir et l’impuissance face au système administratif, incarné par ce directeur qu’on ne voit jamais. Derrière le spectacle, il y a des humains de la même manière qu’il y a des « trucs » derrière les effets spéciaux. Avec sa caméra à l’épaule, son attachement à montrer les coulisses, Vivre et Chanter s’humanise en rendant plus beau encore ce qui est accompli. Les séquences d’opéra sont spectaculaires, belles (la direction photographique du film est sublime, notamment grâce à ces jeux de lumières sophistiqués). Elles reposent sur du bric-à-brac, des astuces, des choses à l’échelle de ceux qui les mettent en place. Cette passion du public est particulièrement saisissante, les visages sont concentrés. Beaucoup se joue dans cette phrase de la patronne, qui dit à un habitué pleurant à chaque prestation : « ce n’est que de l’opéra ». Oui, justement : « ce n’est que », et ça rend formidablement humain. Continuer la lecture de « Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois »

J’accuse – Une société tombant en décomposition

La grande place de l’École de Guerre, à Paris. On y voit au loin les masses armées, en rang. S’en détachent quelques hommes qui s’avancent dans un tout harmonieux et uniforme. Pourtant, l’un d’entre eux n’en fera plus partie : on lui retire ses grades, ses boutons, les dorures de sa tenue, on lui brise son épée. C’est Alfred Dreyfus. C’est une humiliation organisée d’un traître collaborant avec les allemands, d’un juif, clamant son innocence malgré des preuves reconnues comme accablante. Envoyé sur l’île du diable, il subira la prison, enchaîné à son lit, isolé du monde, perdu dans l’étendue bleue. Une humiliation qui durera douze ans.

Projet de longue date, J’accuse est, pour Roman Polanski, l’occasion de retracer une affaire majeure de l’Histoire contemporaine française et européenne. Une occasion de raconter le récit des faits, de manière très pédagogique et détaillée (1), en suivant le parcours du colonel Picquart (Jean Dujardin, formidable de retenue et de dureté). Personnage méconnu, il fut pourtant l’enseignant d’Alfred Dreyfus, avant d’être promu aux renseignements de l’armée et, à la fin de sa carrière, Ministre de la Guerre de Clémenceau. Catholique, bourgeois, antisémite (comme tout le monde à cette époque), il incarne la rigueur militaire et est porteur de convictions fortes : lorsqu’il découvre l’erreur qu’a subit Dreyfus, il faut agir. Autant pour la personne innocente que dans l’intérêt de l’armée. En souhaitant défendre la vérité, il se retrouve à lutter contre un système corrompu, perverti, capable de comploter pour garantir qu’un coupable qui arrange tout le monde reste en prison. Cette noirceur se retrouve dans l’esthétique même du film : les teintes de gris de la photographie magnifique de Pawel Edelman, l’usage de la courte focale pour tordre les perspectives et les espaces, tout contribue à instaurer un malaise, une ambiance de saleté, de poussière… Continuer la lecture de « J’accuse – Une société tombant en décomposition »

Lumière 2019 – Coppola, cinéaste perfectionniste

La présence de Francis Ford Coppola au Festival Lumière était un événement majeur de l’Histoire de celui-ci. Plus qu’un nouveau nom qui s’ajoute à la déjà très longue liste de personnalités invitées depuis dix ans, c’est aussi l’une des grandes figure du cinéma du XXe siècle qui est venu Rue du Premier Film. Celui qui fut le réalisateur de la trilogie Le Parrain ou d’Apocalypse Now a fait d’autant plus fort qu’il est arrivé à Lyon avec quelques surprises. On aurait pu le croire peu actif depuis son dernier long-métrage, Twixt, en 2012, mais Francis F. Coppola a pris le temps de reprendre ses classiques pour les améliorer, les modifier, les transformer. Tel un orfèvre qui paufine ses bijoux, Coppola se catalogue donc parmi ces cinéastes venus à Lyon montrer des œuvres qui témoignent que le cinéma n’est pas un art figé, mais bien une mutation permanente d’oeuvre que l’on croyait inscrite dans de la pellicule. Continuer la lecture de « Lumière 2019 – Coppola, cinéaste perfectionniste »

Lumière 2019 – Quelques mots sur quelques découvertes

Le Festival Lumière est toujours l’occasion de lâcher prise et de faire confiance à la formidable programmation mettant en valeur des films devenus rares, méconnus, parfois oubliés. C’est sur deux d’entre eux que nous nous attardons cette année… Continuer la lecture de « Lumière 2019 – Quelques mots sur quelques découvertes »