Amanda – Mélancolie et scoubidou, un drame parisien contemporain

« Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. » Marcel Pagnol, Le château de ma mère

Le film débute sur un quotidien contemporain du mois d’août dans le XXe arrondissement de Paris. Le trio formé de la mère, Amanda sa fille, et David, le jeune oncle fonctionne avec fluidité, et le bonheur simple et insouciant est souligné par l’utilisation de lumières chaudes. Ils évoluent dans une capitale non fantasmée. Le réalisme du contexte pénètre complètement la narration. En effet, noms de rues, enseignes d’établissements, sont autant de signes sémantiques ayant une réelle importance au sein de l’histoire. Ils représentent ainsi beaucoup plus que de simples décors, la rue et ses commerces semblent s’apparenter à des personnages de second plan. C’est une légèreté qui demeure cependant suspecte pendant les vingts premières minutes. Après le drame, le corps manquant du trio ne pourra pas être remplacé. Amputé de son membre central, le duo tente de consommer son deuil bancal en voguant d’appartements en centres spécialisés, en quête de réponses. Cependant, c’est un ballet de personnages secondaires qui viendront tour à tour, aux moyens de pansements, apporter des soutiens doux aux deux personnages orphelins.

Le duo central est constitué de Vincent Lacoste, qui signe ici certainement le plus beau rôle de sa jeune carrière, assumant une grâce plutôt gauche et un phrasé hésitant. Il est le complice de la silhouette poupine et du regard clair de la jeune Isaure Multrier qui prête ses traits à Amanda, malicieuse et touchante, dont la maturité intellectuelle secoue les angoisses du personnage de David.

La pudeur semble définir l’écriture du film. En effet les relations d’amour et d’affection sont suggérées par des regards et des gestes de tendresse, non pas par des effusions de sentiments. La scène meurtrière est aussi sobrement esquissée; le vélo garé et oublié de David devant le parc reste l’unique témoin de l’horreur. La fusillade au parc du bois de Vincennes et la déflagration de terreur qu’elle provoque dans Paris miment avec beaucoup de pudeur les attentats successifs qui frappèrent le Bataclan ou Charlie Hebdo. La tension monte dans la film grâce à l’ivresse d’une caméra embarquée qui suit les déplacements de ses personnages. Le fil conducteur épouse, en ce sens, la respiration de Vincent Lacoste.

Amanda (2018) de Mikhaël Hers – Pyramide Distribution

Le deuil et le chagrin sont filmés sans aucun misérabilisme. Les dialogues entre David et Amanda n’euphémisent pas la disparition de la mère. Cependant le cinéaste la fait totalement disparaître de l’écran, ni l’enterrement, ni la dépouille de son corps ne sont montrés. Sa présence continue d’irradier le film, comme elle irradie les pensées des personnages, par le biais de petits objets symboliques. Cette pudeur de l’émotion amène une réelle justesse qui permet au spectateur d’appréhender en profondeur la psychologie des différents personnages.

L’utilisation de leitmotivs, comme le rituel du « goûter Paris-Brest », la citation répétée « Elvis has left the building » permet aux spectateurs de rentrer dans l’intimité des protagonistes et de faire corps avec leurs émotions.

On peut noter une très faible présence de musique dans le film contre une utilisation assez importante de bandes sons extradiégétiques (lectures de lettres, messages téléphoniques…). L’entièreté de l’histoire se passe sur un temps court (deux mois au maximum) ce qui permet au cinéaste d’allonger l’évolution des personnages, les remises en questions, les doutes et la consommation du deuil. La proximité entre le spectateur contemporain et l’histoire est resserrée par des détails réalistes très précis qui font l’objet de nombreux gros plans: les hands spinners d’Amanda, ses bracelets en silicone fluos, les téléphones portables et l’attente d’un message… De nombreuses scènes sont des trajets, principalement à pieds ou à vélo; ils représentent les moments méditatifs des personnages, comme une pause dans l’avancement du fil de l’histoire.

Si l’attentat est le point de départ de l’histoire il n’en constitue pas le sujet. L’écriture du film met en avant tout le processus de reconstruction, de l’élan vers l’espoir. Ainsi, si la scène finale qui se passe dans un Wimbledon fictionnel semble être touchée par la grâce, c’est parce que le cinéaste oscille durant tout ce film pastel entre violence et fragilité.

Amanda (2018) de Mikhaël Hers, avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin. Sortie le 21 novembre 2018.

Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau

« Il ne faut pas oublier que, le jour du déluge, ceux qui savaient nager se noyèrent aussi. » – Ramon Gomez de la Serna

Un bassin de faïence remplit d’eau chlorée, sept acteurs désabusés, bedaines et bonnets. Lellouche signe avec Le Grand Bain l’histoire de sept anti-héros magnifiques et des femmes qui les aiment, qu’elles soient leurs épouses, leurs filles ou leurs coachs.

Le film entier semble être construit sur la dualité corps/parole. En effet, là où le discours peine à verbaliser un mal-être, le corps exulte et se libère. Une fois que le corps des acteurs reprend la pesanteur de la terre dans les vestiaires ou le sauna, l’ineffable finit par se formuler en groupe. Chaque personnage semble d’ailleurs être isolé en dehors du lien social créé par la piscine. Continuer la lecture de « Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau »