Review et digressions sur Stranger Things 2

Précédemment …

Stranger Things, petite série sortie dans une relative discrétion à l’été 2016, puis grimpée dans la fameuse aire – souvent mortelle pour nous, cinéphiles – du mainstream en septembre de la même année, c’est cette série qui puise son inspiration dans différents parrains de la fantasy et de la SF des années 80 : Stephen King, Steven Spielberg. Le tout arrosé de références, d’icônes, et d’une bande-son tout droit issue des eighties, cela ne pouvait que plaire, et sont bien fines bouches ceux qui prétendent que la série ne leur a pas tiré une seule petite émotion de leur cœur de pierre.

Synopsis (sans spoilers promis)

L’action de la saison 1 se déroule dans la petite ville d’Hawkins, ville sans problème, où nous trouvons une bande de quatre potes, Dustin, Mike, Lucas et Will, fan de Donjons et Dragons, des aventures de Tolkien et affublés évidemment de leurs vélos (filmés comme s’il s’agissait de Harley Davidson) qui déambulent dans leur collège, au club d’audiovisuel, et avec le professeur de sciences naturelles, en bon gros geeks qu’ils sont tous.

Sauf qu’un soir, Will disparaît. Et là, toute une série d’événements commence à frapper la petite ville sans histoire, avec notamment la présence d’un laboratoire du département de l’Energie top secret à proximité … Continuer la lecture de « Review et digressions sur Stranger Things 2 »

Le film jeune, une définition

Au sortir de l’édition 2017 du Festival du film Jeune de Lyon, Pierre Triollier du Brochet, président de l’Association Lyf, nous livre une tribune dans laquelle il s’essaie à une définition du film jeune, notion précise, notion floue, qui porte en elle les bases même de l’existence de l’Association Lyf, du Festival du film Jeune, et de l’Union du film Jeune.

Il est une notion qui nourrit les débats les plus intenses entre le Lyf et ses partenaires d’une part, mais également au sein même des Jurys successifs du Lyf. Ce débat porte sur le film jeune. Qu’est-ce ? Comment le définir ? Par qui est-il produit ?

Cinéma professionnel ? Espoir en gestation ? Le film jeune est-il seulement définissable, n’est-il plutôt pas condamné à demeurer une notion vague. Ou alors, devons-nous l’inventer pour qu’il existe ?

Une notion unique et nouvelle

En effet, le Festival du film Jeune de Lyon est unique en son genre. Il existe des festivals du film lycéen, des festivals de court-métrages ouverts aux courts réalisés par des étudiants en école de cinéma ou de création audiovisuelle. Mais un Festival du film Jeune en général, cela n’existe qu’à Lyon, et c’est organisé chaque année en septembre par l’Association Lyf.

Cette notion repose sur deux choses, un constat tout d’abord, puis une raison organique à la création de ce Festival en 2016.

Un premier constat : l’absence de Festival du film Jeune à Lyon

Avec la fermeture de la section films du bac du Festival du film court de Villeurbanne, les jeunes réalisateurs lycéens de la Ville Lumière, berceau du 7ème art, voyaient leurs films cantonnés à leurs placards. Il était quand même aberrant que dans cette ville, qui a vu la naissance du cinématographe par la technique des ingénieurs Lumière, il n’y ait pas d’espace, pas de proposition faite aux jeunes talents du cinéma, qui représentent potentiellement les grands artistes de demain.

L’Association Lyf a voulu proposer à ces jeunes, pleins de talent, une opportunité de visibilité pour leur travail, ce qui est chose faite. Bien que le film lycéen soit en lui-même un sous-genre du film jeune (contrainte de moyens, âge des réalisateurs, …), il apparaissait qu’il serait plus pertinent de mêler dans un même festival des lycéens et des étudiants, les uns pouvant s’inspirer des autres, créer des relations, un réseau de connaissance pour leur orientation et leur épanouissement dans leur passion commune.

Le parcours et l’origine des fondateurs de l’association Lyf

Si l’Association Lyf a créé un Festival du film Jeune de cette nature et qui surprend tellement par son décalage par rapport aux festivals traditionnels, c’est aussi en partie dû à l’origine et le parcours universitaire de ses fondateurs et membres. Jusqu’à la création d’un partenariat avec l’association Kinoks [association des étudiants de la licence Arts du spectacle – cinéma de l’Université Lyon 2, ndlr], aucun étudiant en cinéma ou en étude supérieure audiovisuelle ou cinématographique n’avait pris part à l’organisation du Festival ou des autres activités de l’association.

L’Association Lyf est d’abord née de la volonté du Festival du film lycéen de Saint-Just et du Festival Luciole (lycée la Martinière Monplaisir) de s’unir pour mieux développer leurs initiatives novatrices et uniques et les propager dans d’autres lycées ou établissements. De cet idéal est né l’Union du film Jeune qui rassemble différentes associations et manifestations en relation avec le cinéma jeune. Cette Union participe à l’organisation du Festival du film Jeune, qui se trouve de fait aux mains d’étudiants et de lycéens de tous horizons.

De fait, donc, l’Association Lyf étant composée de personnes de tous horizons, nous avons collectivement fait le pari tacite d’organiser une manifestation cinématographique d’un genre nouveau.

Le film jeune comme air frais sur le cinéma lyonnais

En effet, qu’est-il comme intérêt pour la jeunesse que les seuls festivals du cinéma qui lui sont dédiés soient des machines à promouvoir les différentes écoles lyonnaises entre elles, celles-ci se disputant les places du palmarès. Au Lyf, nous jugeons le produit fini, ainsi un lycéen et un étudiant de la Cinéfabrique, ainsi qu’un étudiant de la Factory peuvent être récompensés, en atteste le palmarès de l’édition 2017.

L’acceptation du film jeune comme notion transversale du film lycéen au film étudiant et au film étudiant en filière audiovisuelle est nécessaire et préalable à la création d’une véritable culture cinématographique jeune à Lyon et en France.

Encore une fois, à Lyon notamment comme nous le constatons, mais également en France, même dans un milieu artistique sensé être davantage progressiste, les grandes écoles supérieures de cinéma, qu’elles soient publiques ou privées, concentrent à elles-mêmes le mérite et la récompense quand tant d’âmes jeunes et vives se démènent au lycée ou sur les bancs de la faculté pour faire vivre un cinéma différent, un cinéma hors des cadres habituels, un cinéma outre-académique.

Enfin, un néologisme assumé

Nombreux sont ceux qui tentent de nous mettre dans des cases. Nous ne sommes pas un festival de court-métrages professionnels, ni un festival de court-métrages amateurs. Notre ligne éditoriale se dresse sur la simple base de l’âge de nos candidats : 25 ans ou moins. 25 ans c’est l’âge auquel on n’a plus accès aux réductions étudiantes, c’est aussi l’âge auquel on ne peut plus être membre du Bureau de l’Association Lyf.

Alors oui, nous créons de choses nouvelles, de nouvelles notions, et nous en assumons et en assumerons toujours les conséquences. La création est au cœur de la passion qui nous guide dans cette aventure, et il est donc normal que nous occupions ce créneau qui avait été laissé libre par les acteurs du cinéma lyonnais auparavant.

Il est aussi naturel pour nous d’appeler à la multiplication des initiatives de notre genre. Créez, échangez, développez les initiatives cinématographiques jeunes.

J’invite la jeunesse à créer son propre cinéma au lieu de se laisser dicter des valeurs par le cinéma académique ou professionnel, la création appelant la création, sommes-nous à l’aube d’une nouvelle vague de la jeunesse, nouvelle vague qui sera forcément émancipatrice pour les jeunes comme pour les moins jeunes.

Etre jeune, c’est créer. C’est conserver une fougue, une perspicacité, une vivacité qui n’a pas d’âge. Notre création d’un cinéma jeune n’a pas vocation à en exclure les moins jeunes, mais à mettre les lycéens et les étudiants au devant de la création artistique cinématographique lyonnaise.

Notre démarche n’est pas de faire pousser des ailes imaginaires à un lycéen ou un étudiant réalisateur. Notre démarche est de le responsabiliser dans sa création, en lui permettant de l’offrir à un public plus large.

En définitive, le Festival du film Jeune, l’Union du film Jeune, sont des créations artistiques autant que les films et manifestations qui les composent, et bien mal avisé serait celui ou celle qui chercherait à les placer dans une case pour les analyser.

Car si une telle case devait exister, nous l’aurions créée avant de l’occuper.

J’adresse sincèrement mes amitiés aux lecteurs de ce blog animé avec fougue et velléité par notre cher Lucas, ainsi qu’à tous nos amis, partenaires, sponsors, qui croient en ce rêve du film jeune, et plus particulièrement du film jeune lyonnais.

Pierre Triollier du Brochet

Président du Lyf, du Festival et de l’Union du film Jeune

2017, année Lynch ?

Les cinéphiles avaient perdu la trace de David Lynch depuis la sortie en 2006 de son dernier long-métrage, Inland Empire, long film expérimental où l’artiste semblait découvrir avec jubilation les caméras numériques DV, comme, dans un autre style, son comparse Alain Cavalier en France.

Lynch se consacrait depuis à tous les autres projets qui lui sont chers et qui font qu’on a plus tendance à le nommer artiste au sens large du terme que plus spécifiquement cinéaste ; peintures, photographie (son œuvre, notamment la magnifique série réalisée dans des usines, est à découvrir sur son site : http://www.davidlynchphotography.com/) et même musique (auteur de deux très bons albums de blues-rock à tendance expérimentale, que je conseille vivement), …

Les cinéphiles en étaient réduits à désespérer de découvrir ses introuvables courts-métrages, ainsi qu’à se refaire l’intégralité de ses longs-métrages…

En février 2017 est sorti, malheureusement trop discrètement, un documentaire sur l’artiste, explicitement intitulé David Lynch : The Art Life. Quoique passionnant pour quiconque s’intéresse à l’homme et souhaite en apprendre plus à son sujet et le découvrir dans son intimité, ce documentaire laissait pourtant dans les bouches le goût amer de l’hommage. David Lynch était dorénavant un cinéaste du passé, un artiste vieillissant et retiré, désabusé par le monde du cinéma américain que ses films critiquent âprement et dans lequel il aura été un ovni rafraîchissant.

« David Lynch était… » « Il aura été… »

Voilà que le cinéphile se met à penser à Lynch au passé, à dresser des conclusions sur une œuvre qu’il se dit finie et qu’il n’y aura plus qu’à l’étudier rétrospectivement…

Une interview donnée il y a un peu plus d’un mois au quotidien australien The Sydney Morning Herald aura tôt fait de confirmer les craintes : « Oui. » répond-il clairement à la question « Inland Empire sera-t-il votre dernier film ? ».

C’en est donc fini de Lynch ?

Il en semblerait bien au contraire que Lynch n’ait jamais été autant sur le devant de la scène que ces derniers temps.

On sait tout d’abord bien qu’un buzz accompagne souvent les propos d’un artiste lorsque celui-ci annonce sa retraite : Steven Soderbergh, Hayao Miyazaki, Joaquin Phoenix … beaucoup sont déjà passés par là, et l’on a rarement autant entendu parler d’eux depuis.

Il faut d’ailleurs relativiser ; David Lynch a été encore une fois mal compris par les médias : « Mes remarques ont été mal interprétées. Je n’ai pas dit que quittais le cinéma. J’ai simplement expliqué que personne ne savait de quoi demain serait fait. » a-t-il déclaré sur le site internet du festival de Cannes il y a moins de deux semaines. On peut donc se rassurer.

Lynch n’a donc jamais été autant sur le devant de la scène : la sortie de la saison 3 de sa série cultissime Twin Peaks, présentée au festival de Cannes cette année, y est pour beaucoup. Adulé en partie pour ce passage à la télé, Lynch prend le pari risqué de revenir 25 ans après sur les terres hallucinées de la série qui lui valut la reconnaissance internationale, et de reprendre contact avec les fans, laissés orphelins depuis 1992 avec la sortie du film préquel Twin Peaks : Fire Walk With Me, qui avait profondément divisé le public et frustré plus d’un fan de la série.

Film qui d’ailleurs profite de l’élan autour de son réalisateur pour se permettre une superbe remasterisation 4K et une ressortie en salle, aux côtés d’un autre classique, Eraserhead, le premier long métrage du cinéaste, sorti en 1977 aux Etats-Unis.

Cela accompagné d’une ressortie, dans le cadre du programme UGC Culte, de Mulholland Drive, son avant-dernier film, Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2001, et bijou cauchemardesque porté par la grâce d’un cinéaste à son meilleur, ainsi que de la diffusion du trop rare du souvent oublié Une Histoire Vraie sur TCM, chaine qui, encore une fois, permet de vraies (re)découvertes.

 

Alors, 2017, année Lynch ?

[Cannes 2017] La polémique Netflix : que devient le cinéma ?

Après l’annonce du palmarès, ce dimanche soir, il m’est apparu important de revenir sur une question importante qui n’avait été que soulevée, résolue à la hâte et à laquelle en tous cas aucune réponse n’avait été donnée : celle de la présence de films Netflix sélectionnés en compétition.

Tout commence avec l’annonce de la sélection officielle le 13 avril : deux films produits par le géant américain de la VOD Netflix, respectivement Okja, du coréen Bong Joon-ho, et The Meyerhowitz stories, de Noah Baumbach sont sélectionnés par le Festival.

Dans la foulée, la Fédération nationale des Cinémas Français – la fameuse à l’origine du Printemps du Cinéma ou d’autres manifestations – a réagi en s’étonnant que  » le conseil d’administration [du Festival] dont elle est membre n’ait été consulté  » à propos de la sélection des deux films produits par Netflix. La FNCF allait même jusqu’à s’interroger sur l’épineuse question que j’ai choisi de traiter :

Et qu’en sera-t-il demain, si des films du Festival de Cannes ne sortaient pas en salles, remettant ainsi en cause leur nature d’oeuvre cinématographique ?

En effet, hors de la salle le cinéma existe-t-il vraiment ? Ou est-ce plutôt une certaine vision que l’on se fait du cinéma, qui est tant un lieu qu’un art, avec ses adeptes, ses passants, … Mais à l’inverse ne devons-nous pas revoir les réglementations et la chronologie des médias, fondements de l’exception culturelle du cinéma français, pour coller au mieux à la cinématographie, son monde, son univers.

Le cinéma comme lieu

Le cinéma, autant qu’il est un art, est un lieu. C’est d’ailleurs le seul art qui peut se vanter d’avoir un seul mot pour désigner tant les œuvres qui s’y rattachent que le lieu dans lequel on les voit. On ne dit en effet pas qu’on va à la musique pour écouter des œuvres sonores, ou à la peinture pour admirer des toiles.

Pour définir ce lieu si particulier, je prendrai l’exemple que Jean-Pierre Sougy utilise et qui m’a beaucoup plu : la salle de cinéma, c’est un peu comme une église. C’est en effet un lieu de communion sociale avant tout, les individus s’y retrouvent, dans des rangs épars pour regarder et assister pendant une heure ou deux à un même message, délivré par un artiste qui s’impose donc comme un interprète entre une réalité supérieure et les femmes et les hommes venus s’enrichir de nouvelles images et de nouvelles expériences.

De plus, comme l’Eglise, la salle de cinéma possède une sociologie particulière : elle peut être composée tant de néophytes, de passants occasionnels, que d’illustres éclairés, les cinéphiles, qui viennent au cinéma souvent seuls car personne ne veut gâcher un film par leurs commentaires incessants, ils sont habillés dans leurs longs manteaux noirs et gribouillent sur leur carnet pour préparer le prêche qu’ils tiendront à l’issue de la séance.

Si je voulais chercher davantage dans la comparaison, je dirais même que de la même manière que les mariages se forment à l’Eglise, des couples se forment souvent au cinéma, lieu propice car il nous enlève au réel pendant quelques instants, nous plonge dans une obscurité intime et envoûtante, naturellement favorable à l’élévation vers d’autres cieux sentimentaux.

Video Killed the Radio Star, Julia Chapot, 2016

Le cinéma comme art visuel

Le cinéma au delà de la salle reste un art qui pourrait être défini assez fidèlement par une superposition d’images et de sons. Certains pourront ne pas être d’accord avec cette définition, mais comme président du Festival du film Jeune de Lyon, j’ai été amené à constater que le cinéma n’est pas seulement une vidéo avec une histoire. Evidemment, le cinéma doit cependant toujours raconter un message, là aussi je reprendrai une citation bien connue sur la question :

Le cinéma c’est dire le vrai, avec du faux.

Comme tous les arts, le cinéma est un messager entre une vérité supérieure et le commun des mortels. Cette vérité supérieure est portée par ceux qui créent le film, et interprétée par les comédiens ou les personnes qui y figurent.

Evidemment aussi, il y a toujours cette distinction un peu présomptueuse entre le cinéma, et la vidéo, la deuxième étant nettement inférieure en qualité au premier. Pour reprendre cette fois Claude Duty, je pense vraiment que le cinéma existe dès qu’il y a l’intention de faire passer une idée, un message au moyen d’une création mêlant sons et images. 

Naturellement, la Fédération des Cinémas Français considère que la nature cinématographique d’une oeuvre est conditionnée par sa sortie en salle. Mais alors, Okja de Bong Joon-ho (réalisateur également du génial Transperceneige) ne serait pas du cinéma seulement parce qu’il ne sera pas visible en salles ? Cette condition est compréhensible, mais à mon sens trop restrictive et d’un autre temps.

Qu’est-ce que le cinéma aujourd’hui ?

C’est en effet une question qui se pose : à l’ère de la révolution numérique que nous connaissons depuis voilà une dizaine d’année. Rien que dans le Festival du film Jeune de Lyon, pour sa première édition, le cinéma que nous avons reçu, produit par de jeunes lyonnaises et lyonnais était considérablement innovant et dynamique. Il est aujourd’hui aisé de faire un film, ne serait-ce qu’avec un téléphone et une application de montage vidéo, pour une qualité presque équivalente au premier coup d’œil à du matériel professionnel.

Dans la catégorie si particulière du film jeune, particulière tant au niveau de son niveau de professionnalisme parfois, que par son innovation insouciante, ou son goût du risque inégalable, la distinction entre une vidéo et un court-métrage (du cinéma, donc) se fait également : la vidéo sera généralement comique, tournée vers un public restreint et déterminé (une bande d’amis, la famille, …) quand le cinéma sera adressé justement à n’importe quelle personne capable de voir des images.

Pour revenir à ma comparaison avec l’Eglise, le cinéma a de cette comparaison le côté universaliste. Il nous est arrivé à tous, lors d’un échange scolaire international d’aller au cinéma dans une langue étrangère, ou au moins de regarder un film sans possibilité de traduction ou de compréhension. Les images, et le cinéma ont de cela la faculté d’être internationaux et de parler à tous, dans toutes les langues.

Le cinéma, c’est avant tout des images, un message, quelque soit le support, et quelles que soient les conditions dans lesquelles on les reçoit.

Elevé par la rue, Martin Gadiolet et François Rozel, 2016

Quel avenir pour le cinéma français ?

Aujourd’hui en effet, Netflix pose problème. Avec la chronologie des médias, sans cesse décriée par les acteurs du cinéma, l’opérateur n’a aucun intérêt à diffuser son film en salles, ce qui l’empêcherait de le diffuser à ses abonnés avant … trois ans !

Pour autant, Netflix, en s’imposant de plus en plus comme un producteur de cinéma de qualité (Okja, de Bong Joon-ho évidemment, mais également un tournage en cours d’un film de Martin Scorcese), ne devrait pas être exclu du Festival international du film de Cannes, qui se priverait alors, pour des raisons qui apparaîtrait comme reposant sur des principes idéologiques uniquement, de films de qualité reconnue.

La véritable solution repose entre les mains de la législation française et plus largement des politiques publiques culturelles. Il faut évidemment un renouvellement de la chronologie des médias qui tienne compte des nouveaux acteurs tels que Netflix, non pas en leur imposant des règlementations strictes qui les feront fuir, mais en adaptant et en modelant l’exception culturelle du cinéma français à leurs intérêts, de sorte à conserver un marché du cinéma dynamique et reconnu.

Je pense donc en conclusion avec espoir que les générations que nous sommes, celles qui font le cinéma jeune d’aujourd’hui, bénéficieront d’un secteur français du cinéma propice et favorable à la création, ainsi qu’à l’entreprise. Et j’ai la forte conviction que si ce secteur ne s’adapte pas avant, nous serons les acteurs de sa transformation et nous porteront sa refondation vers des horizons encore plus larges.

Séries : de la fiction à la réalité ?

            « Les séries télé font aujourd’hui partie de notre quotidien même de manière involontaire. Elles s’emparent de nos écrans, des conversations, font naître des expressions de langage, inspirent les plus inspirés, et témoignent de la diversité grandissante de la société » selon Mathieu de Wasseige[1], sociologue contemporain des écrans.

A travers un jeu subtil de reflets de nos désirs, nos attentes et nos plus grandes frayeurs, la série se transforme en véritable support pour l’existence. Ce processus médiatique participe d’un pouvoir accru d’identifications, de références et d’idéalisation. Inscrit dans une perspective de socialisation, il brouille peu à peu les frontières existantes entre fiction et réalité et fait surgir du néant un monde secondaire, dont les répercussions agitent la société du réel.

C’est ainsi que Sabine Chalyon-Desmersay[2] insiste sur la dimension cognitive de la fiction, notamment à travers le personnage Jack Bauer (24h Chrono) dont le répertoire d’action s’inscrit à part entière dans l’actualité (discours idéologiques post-attentats et les conséquences qu’ils risquent d’emporter, …).

La série s’inscrit dans une contiguïté et dégage un véritable chemin de traverse vers la réalité sociale, approchant sa structure propre dans une temporalité nouvelle. A l’image de West World, cet univers se caractérise par « le retour du même » au sens de Sepulchre, imprégné par des voix off et faisant le pont entre « la singularité d’un personnage et la diversité des téléspectateurs »[3]. L’éclat de la série, son ingéniosité, s’exprime surtout dans sa résonance vis-à-vis de la réalité (cf Black Mirror).

La trame narrative exploite la figure de l’être vulnérable, par le biais d’une succession de défis et d’obstacles à relever, révélant l’acheminement de l’existence, et permettant à tout un chacun de s’y retrouver, de par la diversité des thèmes exploités. Les perceptions sont démultipliées par le découpage épisodique, jusqu’à l’arrêt brutal ou parfois inachevé, caractérisant une certaine « absence de téléologie »[4] issu de la tradition télévisuelle.

 

            Histoire d’anachronie, projection futuriste ou plongeon dans le passé

Car la tendance actuelle, c’est l’indéfinissable temporalité (flashbacks, flashforwards, rupture et enchâssement d’épisodes, point de vue omniscient, interne, externe, alternance des points de vue, …).  Cette ambiguïté tire conséquence d’une sociologie des existences, que la série a le mérite de se réapproprier. Dans un sens ontologique, elle témoigne et atteste de la dimension spirituelle de l’être (cf The Leftovers, Lost). Elle distord la vie humaine en ses deux fonctionnalités, son enracinement biologique d’un côté et son évolution civilisatrice de l’autre. Elle contribue ainsi à vitaliser le dysfonctionnement social, trahissant la part la plus sombre de nous-même ou parfois mystérieusement l’inverse. Dans l’imaginaire collectif, l’homme apparaît comme un monstre mécanique, qui a renoncé à se comprendre lui-même. Seule subsiste son habilité industrielle, et Jonathan Nolan aborde de ce point de vue une problématique pas si innocente. A l’initiative de la série West World, il traduit l’hypothèse d’une nouvelle ingénierie humaine dotée d’une conscience. Décuplant l’industrie du divertissement, il dépeint un monde dans lequel l’homme est devenu une véritable puissance incontrôlable, tandis que ses créations robotiques aspirent à l’humanisation la plus complète.

 

            La série post-populaire, de revendication élitiste, artistique et culturelle

Si West World est de tendance futuriste, elle implique un héritage philosophique. Se pose ainsi la question de savoir si la tendance actuelle ne cèderait pas à la tentation sélective. Non seulement son objet tire les conséquences du transhumanisme, mais s’attribue la dialectique du maître et de l’esclave, distinction subtile entre ceux qui sont nus et ceux qui sont habillés. De même, la notion de l’éternel recommencement, que l’on doit à Nietzsche, semble aisément s’intégrer au scénario.

« Si l’expérience est suffisamment immersive, alors vous commencez à découvrir des choses que vous auriez préféré ignorer. »

Ainsi Jonathan Nolan offre au spectateur un accès fictif aux sujets de société souvent muselés dans certaines castes professionnelles. Cette technique du récit volontairement peu accessible, a toutefois su tirer profit du « binge watching » actuel, en jouant sur l’anticipation au détriment de la résolution.

S’inscrit dans cet élan artistique la série The Leftovers, à travers laquelle Damon Lindelof traite d’une mystique si puissante que ses personnages parviennent à repousser les limites imposées par le cadre télévisuel. Simplement suggestive, cette série tient compte du spectateur en l’incarnant comme élément potentiel du scénario. Rejoignant la thématique de l’intemporalité, cette forme de slow TV exige un certain renoncement au binge watching et nous force à concevoir la réalité temporelle. A titre d’exemple, si la réunion eucharistique illustre dans Lost une fin en soi, le regroupement familial de The Leftovers se comprend comme un moyen. Ainsi la projection fictive témoigne de notre propre réalité et souhaite qu’on la rejoigne.

 

 

[1] Mathieu de Wasseige, Séries télé us : l’idéologie prime time, Louvain-la-Neuve/Paris, Academia/Éd. L’Harmattan, coll. ihecs{dot}com, 2014, 196 pages

[2] Sabine Chalvon-Demersay, Pour une responsabilité politique des héros de séries téléviséesQuaderni, 88 | 2015, 35-51.

[3]  François Jost, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? CNRS éditions, 2011

[4] Hervé Glevarec, « Trouble dans la fiction. Effets de réel dans les séries télévisées contemporaines et post-télévision », Questions de communication, 18 | 2010, 214-238.