Une prière avant l’aube – Un film qui cogne, un film douloureux ?

Séance de minuit à Cannes, mais en ouverture des Hallucinations Collectives 2018. Pour leur 11e édition, le festival lyonnais s’offre le nouveau film de Jean-Stéphane Sauvaire (Johnny Mad Dog) en tête d’affiche. Et dire que le festival commençait fort était un euphémisme tant Une Prière avant l’aube est, littéralement et métaphoriquement, un coup de poing. Plongée dans un monde chaotique, brutal, dans l’enfermement profond une psyché torturé d’un personnage violent, drogué et horriblement seul. Une expérience troublante, déstabilisante…

Les prisons en Thaïlande ne sont pas des endroits où l’on se rend souvent. Même s’il n’y a qu’une très faible probabilité de se retrouver dans la situation du personnage principal, les prisons sont des endroits fascinant. On pourrait lister bêtement tous les films sur le sujet, presque un sous-genre : des prisons glauques et inhumaines, où le classique serait Midnight Express, le jeune prodige Une prière avant l’aube. Les prisons sont les endroits où les Hommes sont privés de leur humanité, parce qu’une punition, une captivante isolation. La peine de mort en publique avait pour but d’avertir, de faire peur, de menacer quiconque atteindrait à l’ordre social finirait de la même manière. Rien ne semble pourtant justifier ce qui arrive au personnage principal d’Une prière avant l’aube. Même si ce n’est pas un enfant de chœur, loin de là.

Un jeune boxeur d’origine britannique est arrêté après avoir tué l’arbitre d’un combat. C’est d’abord une expérience sensorielle que cherche à nous faire ressentir Sauvaire – on ne comprend ni la langue ni les codes du milieu carcéral thaï, le personnage est paumé et moi spectateur aussi. Transmettre ce malaise par des jeux de montage, des cadrages à l’épaule, un rythme sec – c’est un film dont on sort avec la nausée, un sentiment désagréable, le ventre un peu mou. L’intérêt de ce festival : découvrir des partis pris de cinéma radicaux, déstabilisants, inspirants sans doute aussi. Ici, dans le propos fort – les prisons humiliantes et déshumanisantes, mais où l’on apprend à se reconstruire pour soi-même, par soi-même, par sa propre volonté contre le système oppressant et violent.

Une prière avant l’aube (2018) de Jean-Stéphane Sauvaire / (c) Wild Bunch Distribution

L’enferment subit par le personnage est d’ailleurs justement physique – il est continuellement filmé derrière des barreaux ou face à des barreaux, il est en cage, dans des boites – des niches !… Mais le personnage est aussi enfermé dans des espaces symboliques : le ring est entouré de cordes, il est détruit et enfermé dans une spirale d’addiction à la drogue. La rage qu’il éprouve à plusieurs reprises, qu’il le conduit à commettre des actes violents – comme au tout début, contre l’arbitre, mais aussi contre un partenaire de boxe – est une forme d’enfermement. Sans parler de l’argent qu’il doit à des dealers en prison. Il tombe amoureux d’une prisonnière transsexuelle qui de temps en temps vient gérer un petit magasin dans la prison : un jeune homme devenu femme parce qu’éprouvait le sentiment d’être enfermé dans son corps. Le corps, justement, qui est le lieu d’enfermement suprême : c’est la dernière unité, au cœur du film. On le nettoie à plusieurs reprises dans le film, on le montre la plupart du temps nu, subissant les coups, la brutalité, la rage, la destruction. C’est tout ce qui reste au personnage principal : sans le corps, on a plus rien – et sans trop en dire, la dernière partie du film tourne autour de ça.

Une histoire vraie extraordinaire, Une prière avant l’aube l’est. Sa brutalité rend le film difficile d’accès, à ne pas mettre devant tous les yeux. Il reste un objet de cinéma d’une virtuosité assez rare, une prouesse de montage, et une expérience déstabilisante – très hallucinatoire, en fait. D’où sa présence heureuse et cohérente au sein du festival lyonnais !

Une prière avant l’aube (2018) de de J.-S. Sauvaire, avec J. Cole, V. Pansringarm, P. Yimmumphai. Sortie en salles le 20 juin 2018.

J’ai Rencontré le Diable : « Un chef d’œuvre diabolique qui plonge dans les profondeurs noires de l’âme humaine »

La vengeance, en voilà un grand sujet de cinéma. Nombre de réalisateurs l’ont filmé sous ses multiples coutures, captant avec un regard affûté toute la violence et les déchirements humains qu’elle entraîne. Mais avec J’ai Rencontré le Diable, rarement elle nous aura parue si brutale, si complexe, si irréversible…

Sorti en 2011, J’ai Rencontré le Diable nous raconte l’histoire de Soo Hyun, un jeune agent de sécurité qui, après le meurtre de sa fiancée, se lance dans une quête vengeresse dont il ne sortira pas indemne. Réalisé par Kim Jee-Woon, l’un des metteurs en scène de ce qui fut un temps appelé « La Nouvelle Vague Coréenne » (comprenant notamment Park Chan Wook, Bong Joon-Ho et Na Hong-Jin), le film transcende un script simple par une approche complexe et une vision jamais uniforme des thèmes qu’il soulève.

J’ai Rencontré le Diable (2011)

Cet uppercut filmé dépeint avec un jusqu’au boutisme rare toute la dualité de l’être humain et capte, au travers d’une mise en scène tour à tour nerveuse et lancinante mais toujours virtuose, ce basculement inconscient de l’homme vers le monstre. Kim Jee-Woon, avec une maîtrise déconcertante, met à mal notre notion de justice, de bien et de mal, et questionne notre animalité, notre part d’ombre… La violence sans concession des images pourra décourager les plus sensibles à s’aventurer dans ce voyage au cœur des ténèbres mais, pour les plus téméraires, le jeu en vaut définitivement la chandelle, tant l’expérience vécue pendant plus de 2h ne ressemble à aucune autre.

Porté par deux acteurs tétanisants de justesse et d’intensité (Lee Byung-hun et Choi Min-sik) et une BO qui retourne les tripes par ses décibels semblant être constituées d’émotions brutes, J’ai Rencontré le Diable est une œuvre dont on ne ressort définitivement pas indemne. Un film qui embrasse toute la noirceur de son histoire pour livrer un morceau de cinéma abyssal conduisant le spectateur à un point de non-retour. Un chef d’œuvre diabolique qui plonge dans les profondeurs noires de l’âme humaine pour finalement délivrer un discours fascinant sur l’humanité perdue d’un monde malade. Un crie de rage qui happe notre regard du premier au dernier instant, nous fait suffoquer et nous accable d’émotions aussi intenses que contradictoires. Percutant et définitif.

J’ai Rencontré le Diable (2011) de Kim Jee-Woon. Avec Lee Byung-Hun, Choi Min-sik, Oh San-ha.

Pour découvrir d’autres articles d’Aurélien Zimmermann, n’hésitez pas à vous rendre sur son site Watching The Scream

Le nom des gens : « Un film bouleversant car il croit indéniablement en la vie »

Michel Leclerc est un réalisateur qui a débuté dans le milieu du cinéma en tant que monteur. C’est grâce à son court-métrage Le poteau rose, primé à Cannes, que sa carrière est véritablement lancée.

Leclerc est également scénariste au côté de Carine Tardieu dans le long-métrage Otez moi d’un doute et La tête de Maman, œuvres dans lesquelles on retrouve la brillante originalité scénaristique du cinéaste. C’est donc son talent dans l’écriture qui a permis à Le nom des gens de recevoir le César du meilleur scénario. Ce film a été primé notamment pour avoir révélé Sarah Forestier, qui y fait preuve d’un humanisme sublime. Elle a reçu le César de la meilleure actrice et l’étoile d’or du premier rôle féminin. Ce long métrage est porté principalement par Sarah Forestier donc et Jacques Gamblin. Et déjà, l’idée de nous présenter ce duo à l’écran est judicieuse. Continuer la lecture de « Le nom des gens : « Un film bouleversant car il croit indéniablement en la vie » »

Le rire de madame Lin – Rire encore, une dernière fois

Il ne s’y était pas trompé Wong Kar-wai en soutenant ce film dès sa projection à l’ACID, à Cannes – acte particulièrement inattendu : Zhang Tao est un jeune cinéaste chinois, dont Le rire de madame Lin est le premier long-métrage. Avec un tel parrainage, on ne pouvait être que curieux de découvrir cette œuvre atypique, sorte de quasi-Voyage à Tokyo bis, moderne et cruel.

Elle navigue de maison en maison, de chez son aîné à sa cadette, en passant par différentes nuances socio-familiales. Elle qui avait pourtant élevé autant d’enfants. Elle, si active, voit l’âge la rattraper. Cette vieille dame qui, désormais, n’est presque plus jamais en mouvement, devient une sorte de pilier, une présence, que le spectateur voit, parfois, au premier plan, parfois, dans un reflet. C’est une figure silencieuse, calme. Mais jamais, elle n’intervient dans son environnement, jamais elle n’est plus qu’une gêne inutile, comme tous les gens de son âge. C’est désormais une sorte de totem qu’on garde pour faire gage de bonne foi, de politesse. « Je m’occupe de ma (vieille) mère ». Continuer la lecture de « Le rire de madame Lin – Rire encore, une dernière fois »

Star Wars épisode 8 : Les derniers Jedi – Star Wars est mort, vive Star Wars !

Evidemment, je l’ai aimé. Chaque année depuis 2015 et jusqu’en 2019 (au minimum), un Star Wars viendra éclairer nos cœurs et nos âmes d’enfants, pour ensuite remplir les cadeaux au pied du sapin de produits dérivés farfelus ou géniaux (cf. le BB-8 télécommandé, exceptionnel).

Au-delà de cela, mon travail ici sera d’exposer les différentes raisons qui – selon moi – placent ce 8e  chapitre de la saga principale, au rang n°1 des meilleurs films Star Wars, pour le moment. Continuer la lecture de « Star Wars épisode 8 : Les derniers Jedi – Star Wars est mort, vive Star Wars ! »

L’Assemblée – Allons nous parler ou crier pour être entendu

Dans le cadre de la reprise ACID au Comoedia

La parole est l’unité démocratique, c’est évident. Le cinéma n’a pas toujours eu besoin de la parole, l’Histoire nous le rappelle. Faire un film sur Nuit Debout, pour interroger notre rapport à la démocratie, à la parole, c’est soit non-cinématographique, soit non-démocratique. Pourtant, les limites se brouillent. Le documentaire de Mariana Otero renvoie à ce que nous avions tous remarqués : autant que les manifestants, les nuit-deboutistes, les caméras étaient des acteurs de cette action historique qui a eu lieu au printemps 2016.

Pourtant, impossible de proposer un film parfait sur ce sujet : Nuit Debout, c’était confus, mélange d’émotions, d’idées, de projets, de mouvances. Il y a en réalité autant de Nuit Debout que de participant. Plus encore, il n’en reste que des souvenirs et des rushs, notamment ceux de Mariana Otero. Elle même nous confiait être surprise d’être la première (visiblement) à sortir un film sur le sujet. Son documentaire fera date parce qu’il pointe les sujets et les problématiques qui sont sorties de Nuit Debout pour animer les débats de la campagne de 2017. Et ces débats, ils doivent, permettre une refondation de notre démocratie. Cela passera par le mot, la phrase, leurs sens et le pouvoir des images. Continuer la lecture de « L’Assemblée – Allons nous parler ou crier pour être entendu »

The Square – Pensées à partir d’un carré

Palme d’or – Festival de Cannes 2017

The Square est une idéologie. Celle d’une artiste qui imaginait un carré, un morceau de place, dans lequel nous serions égaux en droits et en devoirs. C’est aussi celle de Christian, qui dirige ce musée d’art contemporain. The Square est un lieu de vie, les gens y passent, y travaillent, on apprécie l’idée mais veut-on vraiment l’incarner ? Pourquoi tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un discours banal et attendu alors qu’en pratique personne n’est capable de vivre comme dans The Square ?

The Square est le miroir d’une société – de notre société – et de son hypocrisie. Un concept-art tel que cette exposition, qui ne reflète « aucun enjeu d’actualité, aucun sujet polémique ». Bref, invendable. Et pourtant, personne n’en applique les concepts : le film repose sur cette incohérence existentielle entre une vision idéaliste du monde et la pratique du monde par les individus. Christian, lui, qui se fait voler son porte-feuille, va jusqu’à poster des lettres de menaces, pour qu’on lui rende, dans toutes les boites aux lettres d’un immeuble de banlieue. Il le fait lâchement, rapidement, de nuit, sans réfléchir aux conséquences de son acte. C’est purement égoïste, c’est purement pragmatique (on m’a volé, alors je réagis). Loin des idéaux humanistes de l’exposition qu’il est supposé vendre. Les œuvres d’art contemporain dans le film en joue : You Have Nothing en face de plusieurs petits tas de gravier : matérialisation de l’individualisme, de l’absence de rapports entre les êtres. Même si c’est volontairement un peu pompeux (les piles doivent être parfaitement identiques, et lorsque par accident une diminue de taille, les conservateurs du musée rajoutent eux-même du gravier pour que la sacro-sainte vision de l’artiste soit préservée). On s’interroge aussi sur l’éthique de l’art : peut-on promouvoir une exposition comme The Square en montrant l’archétype de l’enfant sans défense explosant sans raison sur une place ?

The Square définit nos relations humaines. Si, à l’intérieur de celui-ci l’honnêteté est déterminante. Il faut ainsi choisir un bouton à l’entrée de l’exposition, entre « Je fais confiance aux autres » et « Je ne fais pas confiance aux autres ». Si vous appuyez sur le premier bouton, on vous demandera de laisser votre téléphone et votre porte feuille sur le sol, dans un carré, et de revenir le chercher plus tard. Le singe, que voit Christian chez l’américaine, Anne, avec laquelle il couche, renvoie à un retour à l’animalité – presque ridicule : elle veut aller jeter le préservatif usagé, il préfère le faire, elle sous-entend qu’il pense qu’elle va s’en servir pour tomber enceinte. Situation ubuesque où l’on ne peut faire confiance à personne, même avec celle avec qui on partage son lit, même si ce n’est qu’une nuit. L’Homme-singe, aussi surréalistes que son apparition dans le dîner pourrait paraître, est une incarnation de nos peurs profondes : celle d’un retour à l’âge de pierre, à l’Homme des cavernes. Confronter cet Homme-singe incontrôlable à la bourgeoisie, aux sphères intellectuelles, c’est révéler aux classes dominantes leur fragilité. Nous ne sommes que des hommes, et avant, nous marchions à quatre pattes. Le malaise d’une société qui tient en équilibre : celle de cette pile de chaises qui grincent, qui revient symboliquement lors de la seconde rencontre entre Christian et Anne ou encore pendant la conférence de presse en réaction à la publicité extrême pour l’exposition.

The Square est notre héritage. Si finalement le film tourne autour du pot, c’est pour appuyer l’importance d’un retour à l’utopie fondatrice de nos sociétés. La dernière partie du film vise justement à montrer que, quasi religieusement, Christian rejoint The Square. Il emmène ses enfants s’excuser avec lui dans l’immeuble où il a posté des lettres de menaces. C’est justement le groupe de pompom girls, dont l’une des filles de Christian fait partie, qui incarne le mieux les valeurs de The Square, le coach essayant de les convaincre de l’importance du travail de groupe, de penser comme un collectif et non plus comme un individu. The Square est un film qui regarde en avant, et qui s’interroge sur le rôle de l’art (car c’est bel et bien l’art qui a changé le personne de Christian). Il s’agit d’une remarquable Palme d’or, méritée, au-delà des qualités évidentes du Grand Prix et pourtant favori 120 battements par minutes de Robin Campillo.

The Square (2017) de Ruben Östlund, avec C. Bang, E. Moss, D. West. Sortie le 18 octobre 2017.

Zombillenium – Ni plus, ni moins que des zombies

Si c’est drôle, alors ça va. C’est généreux, amusant, bref, en un mot divertissant. Dire que c’est excellent serait sans doute déjà trop en dire. Zombillenium, adapté de la BD éponyme, a de nombreux mérites qu’on s’efforcera de vous lister ici rapidement. D’abord, à en croire les réactions dans la salle, c’est fidèle à l’oeuvre originale (même réalisateur, donc pas une énorme surprise). C’est assez fin dans la mesure où les pics touchent juste. On rit beaucoup, on en sort satisfait. Cette satisfaction d’avoir vu un bon film.

Au-delà de cela, l’intérêt de Zombillenium, c’est la forme. Le film aura pris 6 ans à être produit, ce qui est énorme quand on y réfléchit. C’était si difficile que le réalisateur-auteur avoue qu’il n’aurait pas eu le temps d’écrire de nouveaux volumes à sa BD, trop pris par la production. Mais dans ce cas là, quel sens à donner à cet investissement ? Quel est l’apport fondamental d’avoir consacré tout ce temps, toute cette sueur pour un long-métrage de 1h30, si ce n’est pour qu’il ne reste qu’une parenthèse ? Sans doute le film profitera de sa base de fans pour subsister, trop heureux de découvrir une histoire inédite.

Zombillenium, c’est un peu un concentré pop, pulp, urbain. C’est frais et c’est bien fait. En plus, c’est français. Bref, difficile de ne pas vous le recommander chaudement, que vous connaissiez ou non l’oeuvre de base. Une manière de soutenir un cinéma d’animation qui, en France, possède de nombreux mérites et dont le développement s’avère particulièrement intéressant depuis quelques années – grâce à des films tels que Ma Vie de Courgette, Ernest & Celestine, Tout en haut du monde

Zombillenium (2017) de Arthur de Pins et Alexis Ducord, avec E. Curtil, K. Marot, A. Tomassian. Sortie le 18 octobre 2017.

L’Atelier – Comment sauver la jeunesse de la colère

Laurent Cantet, c’est un peu le cinéaste d’un film. C’est triste à dire mais c’est vrai : sa consécration avec la Palme d’Or d’Entre les murs en 2008 était un cadeau empoisonné. D’un film sociologique, son cinéma est devenu irrigué de thèmes tels que l’intégration, la jeunesse, son ressenti sur le monde. C’est d’autant plus flagrant dans son nouveau film, L’Atelier, qui malgré ses réussites, peine à faire oublier sa troublante ressemblance par moments.

L’élément le plus flagrant est au cœur même du film et lui donne même son nom. L’Atelier, c’est un atelier d’écriture, un stage pour des jeunes en rupture avec le système éducatif traditionnel et qui n’arrivent pas à trouver du travail. L’atelier est donc une chance d’accomplir quelque chose de marquant (écrire un livre ensemble) alors qu’un des personnage confie qu’il n’aurait jamais pensé publier un roman un jour. Cet atelier fonctionne comme une salle de classe : les jeunes échangent entre eux, leur regard de la société, face à un médiateur, le professeur, ici une romancière (Marina Foïs), ancré dans un tout autre milieu social.

 

L’environnement a ici une place beaucoup plus riche quand dans Entre les murs. En effet, le film se déroule à La Ciotta, ancienne ville industrielle ayant connu des fermetures de chantier massives et subie désormais un chômage très important, notamment chez les jeunes. L’écriture devient ici une échappatoire (« faire de ton quotidien une aventure »), et ses vertus sont longuement abordées dans le film. Et quel quotidien ? Celui de docks en ruine. Comment se construire dans cet environnement ? Difficilement : l’atelier l’illustre. L’image qu’ont ces jeunes de leur propre ville s’avère intéressante, avec cette tension entre nostalgie (il y avait du travail avant, et on en était fier, comme en témoigne ce grand-père) et un pessimisme haineux (se retrouvant concentré dans le personnage de Matthieu Lucci, véritable découverte du film).

Ce pessimisme est le principal sujet du film. Il s’agit d’interroger la radicalisation des comportements d’un individu. Elle passerait ainsi par le désespoir d’une jeunesse désillusionnée, ne trouvant un répit que dans les extrêmes. Ici, le personnage de Matthieu Lucci cultive sa propre colère et fini par être transformé par cet atelier. Le fait d’extérioriser celle-ci (dans un style que Virginie Despentes n’aurait pas renier). Transformé au point de changer ? Non, au point de préférer changer d’air, de lieu, peut être de vie. Sorte d’ouverture sur le monde, la mer illustrant le trouble des personnages, elle est aussi l’échappatoire (il part en bateau). Quand au personnage de Marina Foïs, elle rappelle la figure œdipienne : rien de sexuel là dedans, mais tout de même, il y a un désir indéniable qui parsème le film.

Si L’Atelier n’est pas le chef d’œuvre de Laurent Cantet, ce n’est pas non plus un échec. Il s’agit peut-être simplement d’un amer goût de déjà vu qui s’empare du spectateur connaisseur. Un néophyte trouvera ici une bonne porte d’accès vers son cinéma.

L’Atelier (2017) de Laurent Cantet, avec M. Foïs, M. Lucci. Sortie le 11 octobre 2017.

Le Sens de la fête – Un film Intouchable, une réussite incontestable

Dire qu’il a tout du grand film populaire est presque un euphémisme. Le nouveau film d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, après Intouchables, était un véritable défi sur de nombreux aspects. Et c’est une réussite.

Et il nous faut appuyer sur ce mot populaire, ne le nions pas. Et ce n’est pas un défaut : très loin de là. Par populaire, j’entends qui possède une capacité d’identification pour le spectateur très forte : le sujet, ici, l’est par excellence. Quiconque s’est déjà rendu à un mariage en reconnaîtra certains aspects, des demandes musicales incongrues de la part des personnes âgées au discours un poil trop long du marié. Le fait d’avoir choisi de raconter un mariage vu depuis l’équipe qui l’organise est d’ailleurs un choix méritant car il permet d’en découvrir les coulisses (et notamment, le coup des feuilletés aux anchois, particulièrement savoureux). C’est surtout l’écriture qu’il faut d’ailleurs saluer, particulièrement dense car elle repose sur un ensemble de sous-intrigues articulant les relations entre les différents personnages et leurs évolutions tout au long de la soirée. Ces personnages, une véritable galerie loufoque : Max le patron (Bacri, même si c’est encore et toujours le rôle du râleur), Adèle sa seconde (Eye Haïdara), Guy le photographe (Rouve), James le DJ (Lellouche), Josiane amante du patron (Suzanne Clément), le jeune marié (Benjamin Lavernhe), l’ex-prof de français (Vincent Macaigne)… Non seulement aucun n’est sous-employé, chose admirable, mais tous sonnent toujours juste.

Au-delà de la comédie, Le Sens de la fête est d’une grande finesse. Il s’agit, dans ce mariage, de deux France qui se regardent. La France bourgeoise, incarnée par les mariés et leurs invités, face à la France du travail, celle de la troupe. Il est intéressant de voir les relations qui se dessinent entre les deux groupes. Les mariés exigent par exemple que les serveurs soient habillés en laquais (type 17e siècle), comme une manière de les renvoyer à leur position (celle de servir). Le jeune marié interdit au DJ de demander « de faire tourner les serviettes », exigeant de son mariage une certaine distinction. Lorsque deux serveurs (William Lebghil et Kévin Azaïs, de nouveau côte à côte après Les Combattants!) voient le jeune marié préparant une sorte de ballet, c’est l’incompréhension (« On dirait qu’il fait l’oiseau »). Il s’agissait, de fait, d’une surprise pour sa compagne : rien n’indiquant son métier, peut-être qu’il est danseur, ceci expliquant cela ?

Le fait est que le personnage du jeune marié est lui-même tout à fait intéressant, puisque sa volonté de tout contrôler va jusqu’à prétendre que l’organisation du mariage est de lui (le film met en évidence que ce n’est pas tout à fait vrai). Ce n’est pas totalement faux non plus, c’est même dans l’ordre des choses. Mais l’essence du film se situe ici, dans cette phrase, ce credo, de Bacri : « On s’adapte ». Il faut s’adapter au rythme, soutenu, caméra à l’épaule et plans séquences à l’appui (donnant des aspects documentaires : la fameuse scène des feuilletés aux anchois et l’eau gazeuse en est un parfait exemple). Quitte à aller jusqu’à transmettre un discours très libéral (défense des petits patrons, justification du paiement au black de certains serveurs en extra…).

Mais on pardonne tout à un film frais, vivant, énergétique et ambitieux. Véritable promesse d’un énorme succès public, Le Sens de la fête pourrait bien être en plus un succès critique. A voir, sans aucun doute.

Le Sens de la fête (2017) d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, avec J.-P. Bacri, J.-P. Rouve, G. Lellouche. Sortie en salle le 4 octobre.