Cannes 2019 | Le Jeune Ahmed – Un appel à la vie ?

Prix de la mise en scène accordé par le jury d’Alejandro González Iñárritu lors du 72ème Festival de Cannes, le Jeune Ahmed est le 11ème long métrage réalisé par le duo des frères Dardenne. Après La Fille Inconnue présentée à Cannes en 2016 et restée bredouille, la caméra des deux cinéastes suit cette fois-ci les pas d’un jeune musulman radicalisé de 13 ans, brandissant un couteau devant sa professeure et manquant de peu son assassinat. Ahmed, interprété par Idir Ben Addi, est alors pris en charge et envoyé en centre de rééducation, là où chaque rencontre s’incarnera par une nouvelle méthode qui tentera de redonner vie au protagoniste.

Lors de la conférence de presse tenue à Cannes, les frères Dardenne expliquent avoir été désintéressés par toute raison socio-économique susceptibles d’expliquer la situation de leur personnage. Ainsi, nous sommes jetés dans le film dans une certaine mesure in medias res, avec très peu d’information quant au passé d’Ahmed, aucune qui tend à psychologiser le personnage. C’est ainsi que le film réussi à transmettre l’irrationalité. Tout nous échappe. Comprendre les causes de ce que nous voyons devient futile. On peut en tirer une certaine frustration. Le personnage est encadré, voire enfermé dans le cadre et s’il y a mouvement de la caméra, il s’agit seulement d’un reflet de ceux d’Ahmed. Le moindre geste, aussi anodin puisse-t-il être est surveillé par l’objectif – on suit alors les mains d’Ahmed ouvrir le robinet, toucher la photo d’un cousin décédé pour ses convictions, mais aussi refuser de toucher un chien ou la main d’une femme. Aussi, jamais cette caméra n’ira suivre ce que touche un autre personnage. Le monde autour d’Ahmed est clôt.

 À suivre les protagonistes dans leurs moindres mouvements avec cette caméra un peu oscillante, on reconnaît un style naturaliste à celui des frères Dardenne. Mais eux-mêmes l’affirment : copier la réalité n’est pas quelque chose d’intéressant ici. Bien sûr, on ne copie jamais le réel au cinéma. Il passe d’abord par le prisme des yeux qui le traduit une première fois, puis se retrouve à l’écran où une seconde traduction peut se faire à travers la vision de chaque spectateur. Le cinéma est certes l’art de tromper l’œil, et le naturalisme, par essence n’est qu’une retranscription biaisée du vrai – c’est le miroir que l’on promène le long d’un chemin, affirme Stendhal. Or, si la démarche d’appliquer un tel style est intéressant, il est très simple de se tromper en traitant d’un sujet où les prises de partie sont très délicates. Et je pense que là où le film se trompe, c’est d’une part en utilisant des artifices biaisant l’effet de vrai, mais surtout par l’utilisation d’une fin ouverte, sujette à laisser place à tant d’interprétations qu’il y aura de spectateurs et de spectatrices.

Le Jeune Ahmed (2019) de Luc & Jean-Pierre Dardenne | Distribution : Diaphana

 Aussi, à mon sens, la scène finale du Jeune Ahmed n’est qu’un écho à celle qui lance le récit. La narration du film repose sur une construction en miroir. Mais alors qu’on attend d’une réflexion qu’elle ne soit que similaire en apparence, mais porteuse d’un sens autre, ici, rien n’évolue véritablement. Après la première tentative d’assassinat, Ahmed est pris en charge. Il doit prouver à sa psychologue et aux autres personnages qu’il est capable de rencontrer sa victime et comprendre les causes de son acte initial. Mais cette quête est obstruée par les feintes d’Ahmed – on comprend très vite avec un morceau de papier, une brosse à dent aiguisée qu’Ahmed feint ses actions pour prétendre une évolution et retrouver sa victime. Avec de tels motifs narratifs répétés jusqu’à la conclusion ouverte du film, je ne pouvais que voir une nouvelle ruse de la part d’Ahmed. Malgré sa confrontation avec la mort, je ne pouvais véritablement voir de prise de conscience de sa part. Du moins, rien ne pouvait me prouver qu’il ne s’agissait pas d’un nouveau mensonge. Mais interpréter la fin n’est pas si intéressant. Savoir qu’elle peut être lue de tant de sortes différentes est le véritable souci. Plutôt que d’imposer une conclusion, les frères Dardenne offrent la possibilité à n’importe qui de s’approprier le sens du film. Le Jeune Ahmed souffre alors de n’avoir aucune véritable conclusion. On sort de la salle un peu déstabilisé, interrogé quant au but du film, quant au message qu’il souhaite porter.

La démarche des Dardenne dans Le Jeune Ahmed est intéressante, et un certain sens du suspens empêche de s’ennuyer. Toutefois, le film ne parvient pas véritablement à susciter une réflexion, ni à faire passer des émotions. Les deux frères semblent au même titre que les spectateurs ne pas comprendre ce personnage, du moins pas assez pour savoir quoi en faire. La volonté d’écrire un appel à la vie par une résistance au fanatisme n’était malheureusement pas suffisante pour y aboutir.

Le Jeune Ahmed (2019) de Luc & Jean-Pierre Dardenne, avec I. Ben Addi, O. Bonnaud, M. Akheddiou. Sortie en salles le 22 mai.

Golden Glove – « Non, mais franchement, ça peut pas être si dégueulasse… »

Crade, brutal, sale, dégoûtant, répugnant, réactionnaire, raciste, misogyne : les bons mots ne manquent pas pour qualifier le nouveau film de Fatih Akin, réalisateur allemand à l’origine de Head On (2004), Soul Kitchen (2007) ou dernièrement In the Fade (2017). Qu’importe ses dernières productions, ce nouveau film semble au premier abord n’avoir rien à voir avec ses œuvres précédentes. Akin nous emmène dans les années 1970, dans le pire quartier de Hambourg, dans le pub le plus grotesque de la rue où personne ne voudrait se rendre, rencontrer un affreux personnage se révélant être un psychopathe dégueulasse. Continuer la lecture de « Golden Glove – « Non, mais franchement, ça peut pas être si dégueulasse… » »

Cannes 2019 | La Belle Époque – Une ode à l’humain et aux histoires

Accusé par certains d’être un film « c’était mieux avant », par d’autres d’être un fantasme phallocrate de Nicolas Bedos, son réalisateur, La Belle Epoque est, au contraire, un des plus grands films français de l’année 2019, et en tous cas de ce 72e Festival de Cannes.

Dans une époque où la tendance est à dire que le passé ne doit pas peser sur l’avenir, Bedos signe ici un film hors du temps, qui pourrait faire partie de la série Black Mirror : Victor, sexagénaire fatigué par la vie, et de manière générale par la modernité, se voit proposé de vivre une expérience en retournant dans le temps à l’époque qu’il souhaite. Choisissant l’année 1974, date à laquelle il rencontra pour la première fois son épouse, Victor choisit ainsi de revivre sa première rencontre, afin de comprendre pourquoi celle dont il était fou amoureux alors ne l’aime plus aujourd’hui. Continuer la lecture de « Cannes 2019 | La Belle Époque – Une ode à l’humain et aux histoires »

Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien

Les dernières réalisations de Bertrand Bonello font partie de ce qui est arrivé de mieux au cinéma français depuis quelques années. Citons pour preuve Saint Laurent en 2014 et Nocturama en 2016. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, il serait facile de reconnaître comme un « petit » film de transition Zombi Child : petit budget, tournage rapide, Bonello explique lui-même le rôle respiratoire du projet, après des œuvres très ambitieuses. Il ne faut malgré tout pas sous-estimer l’intérêt de Zombi Child qui non seulement fait écho à de nombreux aspects de ses derniers films (à la fois thématique, mais aussi en terme de structure), et invite à la réflexion sur un sujet capital : l’appropriation culturelle. Continuer la lecture de « Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien »

Cannes 2019 | The Dead Don’t Die – En fait, vous n’avez rien compris au film

Le nouveau film de Jim Jarmusch partait déjà avec une béquille : celle de l’attente générée par plusieurs éléments, c’est-à-dire autant la renommée d’auteur du metteur en scène que le casting “à réveiller les morts” (selon l’affiche) : Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton, Steve Buscemi ou encore Iggy Pop. Mais c’est surtout le fait que le film était en sélection officielle au Festival de Cannes cette année, projeté à la cérémonie d’ouverture, qui a pu créer l’expectative. De toute évidence, le public a voulu calquer des espoirs sur un film et sur son metteur en scène, espoirs qui n’y correspondaient pas : Jarmusch a pu décevoir. Continuer la lecture de « Cannes 2019 | The Dead Don’t Die – En fait, vous n’avez rien compris au film »

Cannes 2019 | Mektoub My Love : Intermezzo – Derrière le scandale, le film

Cet article fait partie de l’ensemble des critiques réalisées à l’occasion de la 72e édition du Festival International du Film de Cannes.

Cannes fonctionne comme une caisse de résonance : les gens sont isolés du reste du monde, et malgré les réseaux sociaux et les caméras du monde entier, c’est dans ce microcosme que macèrent les films. Les coups de cœur sont plus forts, les scandales plus sanglants. Abdellatif Kechiche savait très probablement l’effet qu’allait avoir le film, les rumeurs pré-projection s’étant avérées vraies (scène de sexe d’une vingtaine de minutes, trois heures composées d’une seule séquence de boîte de nuit). Derrière le tumulte des commentaires de personnes n’ayant pas vu le film, des échanges parfois violents entre les anti- et les pro-, des questions laissées en suspend (combien de temps a duré le tournage ? Que s’est-il réellement passé pendant celui-ci ?), il devient indispensable de parler concrètement du film, de l’œuvre telle qu’elle a été présentée au public cannois, dans toute sa puissance, sa complexité, son pouvoir autant attractif que répulsif, une expérience inédite, violente, éreintante et encore inachevée. Continuer la lecture de « Cannes 2019 | Mektoub My Love : Intermezzo – Derrière le scandale, le film »

1987 : When the Day Comes – L’Histoire de la Corée sur grand écran

Depuis quelques années, on note une volonté de la part de la Corée du Sud de porter son Histoire dans les salles obscures. En 2016, Kim Jee-woon, un géant du cinéma coréen s’attaquait déjà à l’exercice de transposition d’un fait d’Histoire datant de la seconde partie du XXème siècle dans le monde de la fiction avec The Age of Shadow. En 2017, A Taxi Driver de Jang Hoon dépeint les révoltes étudiantes de Gwangju à travers le regard d’un chauffeur de taxi et son client, un journaliste Allemand. En 2018, Jang Joon-hwan, un réalisateur à la filmographie encore maigre mais pleine de promesses nous livre 1987 : When the Day Comes. À cette date symbolique, la torture et le meurtre de l’étudiant Park Jong-chul par la police anti-communiste marque un véritable tournant dans l’histoire politique de la Corée du Sud, et le début d’un passage progressif de la dictature à la démocratie. Le film a reçu le Grand Prix de la Compétition Internationale de Longs-métrages dans le cadre de la 12ème édition des Hallucinations Collectives à Lyon, et voici pourquoi. Continuer la lecture de « 1987 : When the Day Comes – L’Histoire de la Corée sur grand écran »

El Reino – Un appel d’air pour l’ancien monde

Les films sur les politiciens ou puissants corrompus sont nombreux et abordent (presque) toujours l’ambivalence de la success story personnelle, au détriment du groupe, et de la dureté de l’impitoyable loi de la jungle qui sévit dans ce milieu. El Reino me pousse donc tout d’abord à recommander d’autres films de la même trempe qui traitent plus ou moins du même sujet : Le Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese ou Il Caimano (2006) de Nanni Moretti par exemple.

Après Que Dios Nos Perdone (2017), Rodrigo Sorogoyen reprend ici son acteur fétiche, Antonio de la Torre, qui fait incroyablement le job d’incarner Manuel Lopez Vidal, self-made man de la classe politique espagnole, dauphin à la présidence de la région, régnant sur son empire politique (el reino signifiant « le royaume»), qui n’a pour motivation politique que l’enrichissement et l’accroissement de sa puissance personnelle, au profit aussi de sa femme et de sa fille. Le point de départ du film est la chute médiatique d’un cadre du parti de Lopez-Vidal. Ce dernier est à la manœuvre pour limiter la casse et empêcher que le scandale ne fasse tâche d’huile, avant de découvrir qu’il est le prochain sur la liste et qu’il va être désigné comme réel instigateur d’un système qui, pour le citer, « existait déjà du temps de mon grand-père ». Continuer la lecture de « El Reino – Un appel d’air pour l’ancien monde »

Les Oiseaux de passage – Plata e pluma

Film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes de 2018, Les Oiseaux de passage est le quatrième long métrage de Ciro Guerra, co-réalisé avec son épouse Cristina Gallego, productrice de ses 2 précédents films. Avec ce film, Ciro Guerra continue d’arborer sa casquette d’ethnologue et narre une nouvelle fois magnifiquement les rites et les coutumes des peuples indigènes d’Amérique du Sud. Racontés en noir et blanc dans L’Étreinte du Serpent, c’est en couleurs que ceux-ci sont maintenant traités. Et quelles couleurs ! Dès les premières scènes, celles-ci contribuent à envoûter le spectateur, qui peut déjà se préfigurer des principaux thèmes du film. Continuer la lecture de « Les Oiseaux de passage – Plata e pluma »

Le Chant du loup – Une expérience sonore et humaine

Dès le générique d’ouverture, on apprend que le film a été financé par le programme d’aide à la création sonore du CNC et pour cause : non seulement le personnage incarné par François Civil, l’officier Chanteraide, « Oreille d’or » de la Marine Nationale, est un spécialiste de la guerre acoustique, mais la construction sonore de la bande originale nous pousse à vivre le film à travers son ouïe fine.

Construisant son film en trois temps, le talentueux Antonin Baudry utilise le fond d’une politique fiction basée sur les relations russo-européennes, l’Etat Islamique et la situation en Syrie pour développer une aventure avant tout humaine. Il est question d’oreilles certes, mais c’est avant tout le dialogue, la confiance sans faille entre des équipiers et l’absurdité criante du fait militaire face à ces liens indéfectibles qui font les personnages principaux du film. Continuer la lecture de « Le Chant du loup – Une expérience sonore et humaine »