Le Chant du loup – Une expérience sonore et humaine

Dès le générique d’ouverture, on apprend que le film a été financé par le programme d’aide à la création sonore du CNC et pour cause : non seulement le personnage incarné par François Civil, l’officier Chanteraide, « Oreille d’or » de la Marine Nationale, est un spécialiste de la guerre acoustique, mais la construction sonore de la bande originale nous pousse à vivre le film à travers son ouïe fine.

Construisant son film en trois temps, le talentueux Antonin Baudry utilise le fond d’une politique fiction basée sur les relations russo-européennes, l’Etat Islamique et la situation en Syrie pour développer une aventure avant tout humaine. Il est question d’oreilles certes, mais c’est avant tout le dialogue, la confiance sans faille entre des équipiers et l’absurdité criante du fait militaire face à ces liens indéfectibles qui font les personnages principaux du film. Continuer la lecture de « Le Chant du loup – Une expérience sonore et humaine »

Synonymes – Mise à nu poétique dans un Paris grisâtre

Nadav Lapid n’est pas un jeune réalisateur, même si Synonymes n’est que son troisième film – et celui-ci prend des accents très autobiographiques puisqu’il s’inspire de sa propre arrivée à Paris, au début des années 2000, fuyant son pays d’origine – Israël – pour un ensemble de raisons qu’on trouve exaltées dans un film de 2h03 absolument dantesque.

Synonymes pourrait donc être compris comme un film très personnel, aux accents poétiques marqués – le verbe est très étudié, et le texte est magnifié par un groupe d’acteurs inspirés (Tom Holland, Louise Chevillotte et Quentin Dolmaire – qu’on ne voit pas assez depuis le chef d’œuvre de Desplechin Trois Souvenirs de ma Jeunesse). C’est véritablement un ressenti que cherche à transmettre Lapid : celui d’un jeune homme perdu, seul, dénudé (culturellement, linguistiquement… et littéralement au début du film), confronté à l’immensité d’une ville : Paris, un Paris aux teintes grisâtres et froides, un Paris aux trous dans le plafond. Pour s’intégrer, plus qu’une langue c’est aussi une démarche qu’apprend le personnage de Yoav : marcher vite, regarder ses pieds. Son grand manteau orange vif le fait ressortir dans le grisâtre parisien – comme un symbole iconique de son impossible intégration. Continuer la lecture de « Synonymes – Mise à nu poétique dans un Paris grisâtre »

Deux Fils – Un conte moderne bancal et touchant

Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.(…) Ce qui est laid, c’est que sur cette terre il ne suffise pas d’être tendre et naïf pour être accueilli à bras ouverts.

 Le livre de ma mère, Albert Cohen

Deux Fils est le premier long métrage de Felix Moati que l’on connaît d’abord pour ses talents d’acteur. Sans avoir la prétention d’être un film générationnel, le jeune réalisateur rassemble autour de lui, toute une nouvelle troupe d’acteurs français tel que Vincent Lacoste ou Anais Demoustier. Si le film s’égare parfois, au même titre que ses personnages, dans l’anonymat des rues parisiennes, Félix Moati étonne par une vraie sophistication d’écriture tout au long de ce premier film.

L’amour fraternel est un thème très peu traité par le cinéma français. En effet, le portrait triptyque de Poelvoorde/Lacoste/Mapella suit un rythme circulaire d’admiration/ répulsion/tendresse. Continuer la lecture de « Deux Fils – Un conte moderne bancal et touchant »

Un Grand Voyage vers la nuit – Quand un cinéaste réussit un grand film d’onirisme

Cet article fait écho à la critique de Manon INAMI du film Un Grand Voyage vers la nuit publié au début du mois sur le blog : vous pouvez la retrouver ci-dessous.

Un grand voyage vers la nuit – Quand un cinéaste passe à côté de son film

Sélectionné au Festival de Cannes en 2018, dans la sélection Un Certain Regard, le réalisateur du film, Bi Gan, avait été révélé en 2015 avec Kaili Blues. Il nous propose donc cette année son deuxième long-métrage et, s’il serait trop s’avancer que de dire de lui qu’il est déjà un grand cinéaste, il n’y a aucun doute sur le fait que son dernier film est un grand film.

L’histoire prend d’abord la forme d’alternance entre des flashbacks et l’intrigue principale. On comprend que Luo Hongwu, ex-mafieux, a été dans le passé en couple avec une femme, supposément nommée Wan Qiwen. Plus tard, donc, il trouve des indices l’amenant à croire qu’il pourra retrouver cette femme. Il s’improvise alors détective et cherche désespérément, maladivement ce fantasme de jeunesse. Continuer la lecture de « Un Grand Voyage vers la nuit – Quand un cinéaste réussit un grand film d’onirisme »

Les Éternels – Faux film de mafieux, vrai film sur la Chine

Film réalisé par Jia Zhang-ke et sélectionné à Cannes, Les Éternels (Ash is Purest White dans son titre anglais) est, autant le dire tout de suite, un film qui brasse beaucoup de thèmes. Et peut-être au risque de se perdre.

Qiao est la compagne de Bin, mafieux de la ville, chef en devenir. Tout bascule quand, au cours d’une bagarre de rue où Bin est en danger de mort, Qiao sort un revolver et tire en l’air.

Au premier abord, Jia Zhang-ke, aborde les thèmes de mafia et de violence. On est plongé dans une ambiance, dans un vocabulaire, avec des personnages tels que l’on s’imagine aisément les règlements de comptes, les arrangements à l’amiable, les armes à feu dissimulées et la dangerosité de la rue. Une première singularité se présente dès lors : le point de vue utilisé pour montrer tout cela. Car c’est bien Qiao, la femme du patron, qui est le personnage principal. Et suivre une femme de près dans un milieu mafieux, plongé dans le début des années 2000, est un parti pris fort. D’autre part, cela permet de se rendre compte comment le réalisateur considère la femme dans son œuvre : au lieu dans faire une femme fatale utilisée pour sa plastique, il en fait une femme forte, allant jusqu’à prendre les décisions de cette famille de gangsters et user elle aussi de violence. C’est d’ailleurs elle qui, pour présenter les truands va leur mettre une tape dans le dos, eux faisant mine d’avoir très mal et elle prenant la cigarette de Bin. Elle prend possession de l’espace et des corps. Continuer la lecture de « Les Éternels – Faux film de mafieux, vrai film sur la Chine »

Un Grand Voyage vers la nuit – Quand un cinéaste passe à côté de son film

Un Grand Voyage vers la nuit n’est pas ce qu’on appelle un mauvais film, mais c’est un film raté. C’est un film qui manque son rendez-vous avec le chef d’œuvre, et ce parce qu’il n’atteint pas l’aboutissement de l’expérience cinématographique qui est au cœur de la démarche du cinéaste.

L’intrigue est nébuleuse – un homme, semblerait-il, recherche une femme dont il est amoureux ; soit. Le début du film ne nous donne aucun repère, on se perd – mais jusque-là ce n’est pas dérangeant – dans une contemplation mélancolique, assez belle il faut le souligner. Bi Gan soigne ses plans jusque dans les moindres détails. Mais ensuite, mais encore ? La première partie propose une série de plans qui laisse le spectateur complètement en dehors du film. La voix-off alourdit les images et ne créé pas de lien poétique (c’est pourtant ce que vise le cinéaste) ; au contraire, elle nous égare un peu plus dans une espèce de labyrinthe spectral. On aurait aimé être piégé, dérouté, angoissé. Hélas, c’est le cinéaste lui-même qui se perd dans un scénario trop compliqué et trop disparate, pour finalement abandonner le spectateur. Continuer la lecture de « Un Grand Voyage vers la nuit – Quand un cinéaste passe à côté de son film »

Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée

Il faut le reconnaître : le sujet étant sensible, le film interpellait. Il en fallait du courage pour tourner dans Lyon un film sur l’affaire Preynat. Autant sans doute que de le sortir presque en même temps que le procès de ceux qui savaient, mais qui n’ont pas parlé des viols d’enfants pendant des décennies. Traiter frontalement d’un sujet d’actualité n’est pas quelque chose de si courant dans le cinéma français – les américains sont bien plus à l’aise avec cela que nous – et François Ozon, représentant un cinéma unique dans l’hexagone, était peut être le seul avec les épaules pour tenir un tel projet.

Dépassant largement son enjeu de société, François Ozon dessine dans Grâce à Dieu un subtil ensemble de portraits d’hommes ayant eu à se reconstruire – ou ayant échoué à cela – suite à un traumatisme sur lequel l’omerta était totale. L’association dont parle le film, La Parole Libérée, est une des clefs pour comprendre la structure du film. En effet, le film glisse d’un personnage à un autre, trois personnages incarnant trois positionnements sociaux, trois rapports à l’Église, trois rapports à la parole. Continuer la lecture de « Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée »

La Favorite – Mon royaume pour un cheval

Le fil rouge de son cinéma serait pour lui au cœur de nos sociétés : la perversité ronge ses personnages comme sa mise en scène. Sans doute s’agit-il d’une des premières remarques qu’il faut faire pour comprendre l’œuvre de Yórgos Lánthimos, cinéaste grec ayant acquis petit à petit la reconnaissance des grands festivals européens et de la critique internationale. Reparti lauréat deux fois du Festival de Cannes (un Prix du jury en 2015 avec The Lobster puis un Prix du scénario en 2017 pour Mise à mort du cerf sacré), Lánthimos a reçu cette fois deux récompenses majeures du Festival de Venise pour La Favorite : le Grand prix du jury et le Prix d’interprétation pour Olivia Colman.

Autour de la reine d’Angleterre (Olivia Colman), une grosse femme maladive et triste, tourne une jeune femme, sa favorite (Rachel Weisz), concurrencée par sa cousine (Emma Stone) – une noble déchue gravissant rapidement la hiérarchie à la Cour… Continuer la lecture de « La Favorite – Mon royaume pour un cheval »

L’homme fidèle – Un triangle amoureux

C’est après trois ans de relation amoureuse que Marianne (Laetitia Casta) annonce à Abel (Louis Garrel) qu’elle est enceinte. Une heureuse nouvelle qui devient rapidement catastrophique. Le père est Paul, son meilleur ami, et avec qui elle va se marier dans les jours qui viennent. Marianne l’annonce d’une douceur cruelle, presque sadiquement, stupéfiante. La réaction d’Abel sera d’autant plus surprenante, qu’il ne laisse paraître que de la surprise, sans une once de colère envers la femme qu’il aime, il a tout d’un homme passif. C’est ainsi que le mini thriller, le mini Hitchcock, commence.

Dix années plus tard, nous retrouvons Marianne, Joseph son enfant, et Abel, tous réunis pour l’enterrement de Paul. C’est tout naturellement qu’Abel veut reconquérir le cœur de son ancienne amante. Paul s’était glissé entre eux, mais à présent c’est Joseph. Le petit détective va faire passer sa mère pour une maîtresse assassine, pour qu’Abel s’en éloigne. C’est ainsi qu’avec son petit visage d’ange, l’enfant chuchote à l’oreille d’Abel « papa, c’est maman qui l’a tué ». Mais qui Abel devait-il croire ? Son ancienne compagne qui l’avait trompé ou un petit garçon de dix ans ? Puis vient se greffer un nouveau personnage, la jeune Eve (Lilly-Rose Depp), à peine majeure, folle amoureuse d’Abel et sœur du défunt Paul. Un triangle amoureux, comme il y a dix ans. Une alliance entre Eve et Joseph va se nouer pour avoir le monopole sur, pour l’une, son amour et l’autre, sa mère. Continuer la lecture de « L’homme fidèle – Un triangle amoureux »

Asako I&II – Stupeur et tremblements

Voilà un vrai film sur la complexité des rapports et des sentiments amoureux. Le regard de Ryūsuke Hamaguchi est si juste qu’on sort ému et rêveur, presque empreint d’une tristesse poétique.

Le dernier film du cinéaste japonais est un nouveau portrait, d’une seule femme cette fois-ci, contrairement à son précédent film Senses, qui s’attachait à la vie de quatre femmes. Nous suivons Asako, une jeune fille discrète et mystérieuse, qui fait la rencontre de deux hommes. D’abord Baku, dont elle tombe éperdument amoureuse et qui disparaît brutalement, puis Ryohei, qui lui ressemble étrangement, un homme différent qu’elle va apprendre à aimer. Continuer la lecture de « Asako I&II – Stupeur et tremblements »