The Nightingale – Le Chant de la vengeance

Après The Babadook, fable horrifique passée par Sundance, Jennifer Kent revient avec The Nightingale. Une œuvre autant teintée par l’horreur, mais qui présente une cruauté ancrée dans un réel si abrupte qu’elle peut rendre son visionnage très pénible. The Nightingale révolte, blesse, donne la nausée, mais son traitement vaut tous ces tourments, jusqu’au lever du soleil à la couleur chaude comme celle de l’espoir. Retour sur le deuxième long-métrage de la réalisatrice australienne, prix Jury du Festival Hallucinations Collectives.

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Never Rarely Sometimes Always – L’impossible proximité des êtres

Dans une petite ville de Pennsylvanie, Autumn, 17 ans, tombe enceinte. Seule moyen pour elle d’avorter discrètement, elle décide de se rendre à New York. La britannique Eliza Hittman, pour son premier film outre-atlantique, a véritablement créé l’événement. Never Rarely Sometimes Always parvient à lier une approche quasi-documentaire à un récit personnel, spécifique, d’englober des considérations très culturelles – très américaines, à des questionnements qui peuvent faire sens n’importe où dans le monde. Quasi-documentaire d’abord, dans sa manière de décrire la procédure de l’avortement. Tout un système administratif est ici dépeint, anonymisé mais humain – parce qu’on lui pose un visage, une voix. Très culturel en fait, quand il aborde la question du financement d’un tel système, ou quand plus prosaïquement le film installe son décor – New York, qui apparaît de manière sporadique mais évidente tout au long du film.

C’est dans sa mise en scène qu’Eliza Hittman parvient à transmettre ce que ces deux jeunes filles traversent. La violence de ce qu’elles subissent parfois sans broncher est comme souligné par la construction du film, son montage. On pense par exemple à leur rencontre dans le bus avec un jeune garçon, qui apparaît soudainement dans un gros plan par une petite tape sur l’épaule, avant d’être après quelques minutes réellement introduit dans un plan large, avec les deux jeunes filles.

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Lil Buck Real Swan – Danseur, de Memphis à la Californie

Des ghettos de Memphis aux auditoriums les plus prestigieux : c’est ainsi que peut être résumé le parcours atypique de Lil Buck, impressionnante success story mêlant talent, hasards de la vie, et une volonté qui en impose. Lil Buck Real Swan retrace aussi l’histoire d’un quartier, celui dont vient le jeune danseur afro-américain, où la précarité se mêle à la violence des gangs. La danse, le jookin, a alors été pour toute la génération à laquelle il appartient un moyen d’exprimer leurs sentiments, la violence, et se réapproprier les espaces : la rue, les parkings, seront leur terrain de jeu. Un moyen de s’en sortir, pour ceux que la caméra de Louis Wallecan prend le temps de suivre.

Il prend le temps, justement, de contextualiser l’apparition du jookin et de la culture à laquelle cette danse se rattache. C’est sûrement ce que le film parvient à faire avec le plus de souplesse, en permettant de saisir l’esprit d’une époque qui s’achève sous nos yeux avec la fermeture Crystal Palace, le club où a commencé Lil Buck. Captivant alors d’entendre un jeune jooker expliquer l’émergence de cette danse quand on sait que c’est dans la même ville que tout un pan de la musique américaine a émergé à une autre époque – celle d’Elvis Presley, celle des années 1950. D’une certaine manière, la réussite du documentaire est qu’il arrive à s’ouvrir en dessinant le portrait d’une époque révolue et de conclure en faisant celui de la nouvelle génération. L’idée de transmettre étant, d’ailleurs, centrale dans les discours des personnages – sa professeur à Lil Buck, Lil Buck en tant que professeur lui-même, la réflexion de Spike Jonze sur ce qu’est l’art…

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Été 85 – Peut-on vraiment échapper à son histoire ?

François Ozon, pour son nouveau film, adapte le roman La Danse du coucou d’Aidan Chambers, qu’il a lu durant sa jeunesse et dont il rêvait l’adaptation. C’est désormais chose faite, mais l’intrigue, prévue initialement à l’été 1984, est transposée à l’été 1985. Ce choix, étonnant, est lié à un souhait du cinéaste : intégrer une chanson de The Cure, In Between Days, ouvrant et clôturant le film. Cette chanson, que François Ozon écoutait dans son adolescence, témoigne-t-elle alors du caractère très personnel que prendrait pour lui le film ?

Durant cet été de l’année 1985, dans le Nord de la France, Alexis (Felix Lefebvre) emprunte un bateau à une connaissance et met les voiles. Tempête. Il chavire et se retrouve sauvé de justesse par David (Benjamin Voisin). De cette rencontre entre ces deux jeunes hommes, issus de classes sociales différentes, découle la naissance d’une relation particulière, une amitié de rêve, un amour de jeunesse.

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Les Parfums – Une légère note d’herbe coupée

Histoire d’une rencontre improbable, Les Parfums de Grégory Magne narre la rencontre entre un chauffeur en proie à des difficultés familiales, Guillaume Favre (interprété par Grégory Montel) et d’un célébrité de la parfumerie, Anne Walberg (Emmanuelle Devos). L’intrigue démarre assez simplement : Guillaume doit à tout prix conserver son travail s’il veut déménager et obtenir la garde alternée de sa fille unique, Léa. Son patron l’envoie conduire une cliente difficile qui a déjà renvoyé plusieurs chauffeurs, qui n’est autre que Mademoiselle Walberg. De cette rencontre improbable découlera le cheminement des personnages vers le « meilleur » d’eux-mêmes.

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Annecy 2020 Online | Calamity – Une enfance dans le Far West

Qu’une équipe de français décide de s’emparer d’une figure de l’Histoire américaine était d’autant plus osé qu’il s’agissait aussi de se réapproprier l’esthétique propre à un genre : le western. Car oui, le Cristal du dernier Festival du Film d’Animation d’Annecy présente comme caractéristique d’en être un vrai, tout en tentant de raconter « une enfance » de Calamity Jane, comprendre une interprétation de l’enfance de celle qui était encore Martha Jane Cannary. Le deuxième film de Rémi Chayé (Tout en haut du monde) apparaît donc comme curiosité, du fait de son sujet – là où son précédent film, le réalisateur s’ancrait dans la société saint-pétersbourgeoise de la fin du XIXe siècle, Calamity installe son intrigue dans le Grand Ouest américain, sur la route de l’Oregon, dans de grandes plaines vides et montagneuses dignes d’un film de John Ford.

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Jacques Rivette – Le cinéaste qui étudia le geste de création

Comprendre son propre processus de travail semble être pour un artiste une étape importante à en croire l’abondante littérature qu’ils ont tendance à laisser derrière eux. Journaux publiés, textes savants, auto-portraits ont permis de documenter de manière précise leurs processus, leurs motifs, leurs raisons, leurs quotidiens. Cette aspiration à peut être trouver l’essence même de leur processus n’a jamais porté ses fruits, et leur action garde une part de naturelle étrangeté, d’incertitude génétique.

Au cinéma, l’un des apports du groupe de cinéastes issu des Cahiers du cinéma au début des années 1960 fut certainement la prise en considération de leur propre situation de créateur. En tentant de comprendre ce qui suscite leur geste, chacun va tenter de donner d’y donner du sens, de manières différentes, théoriques ou esthétiques : interroger ses maîtres et sa filiation dans une Histoire du cinéma, chercher à comprendre l’influence des autres arts (notamment la littérature, ou la peinture) sur leurs propres œuvres… Jacques Rivette en est un parfait exemple tant son cinéma repose sur cette idée de la création, et sur ce désir de la filmer. En ressortiront des œuvres aux formes atypiques, permettant la pleine étude de son sujet : laisser le temps de la création se dérouler devant nos yeux, comme pour tenter de la saisir.

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Le Massacre des Morts-Vivants – Déclin des vivants

La figure du zombie est quelque chose de proprement fascinant. Cet humain réanimé d’entre les morts a rapidement envahi mon imaginaire, et ce dès mes 9-10 ans, amenant aussi bien m’attacher qu’à fuir ce monstre. Le premier contact fut le jeu vidéo, Resident Evil, version 2002, où ces corps décharnés s’avançaient vers moi dans les couloirs d’un immense manoir. En décomposition, avec cette démarche étrange et vacillante pleine de maladresse, mais surtout avec ces bruits, ces râles. Cette incarnation de la mort et du devenir de notre corps, où le contrôle et la conscience n’est plus, le seul objectif étant de mutiler et de nourrir l’autre, m’accompagne depuis. Une sorte de passion qui m’a conduit à certainement vers d’autres œuvres, et en l’occurrence le cinéma.

Je suis toujours friand de films de zombies : aussi bien de ceux qui se rapprochent des racines haïtiennes du mythe, comme Vaudou de Jacques Tourneur, que de ceux qui prolongent la direction introduite par Romero avec sa saga des Morts-Vivants. Au milieu de tout ça restent des films d’exploitation européen surfant sur le succès de La Nuit des Morts-Vivants dès 1968, profitant du boulevard offert par Georges Romero qui attendra presque dix ans pour pouvoir en faire un autre. Une production abondante mais peu explorée à titre personnel, en dehors de quelques films de Fulci et quelques nanars de Bruno Mattei. C’est là que j’apprends que Shadowz, plateforme de SVOD axé cinéma « de genre », rajoute à son catalogue Le Massacre des Morts-Vivants de Jorge Grau. Une curiosité hispano-italienne que je voulais voir depuis quelques temps.

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La Jetée – Histoire d’un instant

L’instant dans l’œuvre cinématographique, si l’on garde l’étymologie latine du mot instant, à savoir instans : ce qui est imminent, dérivé du verbe sto : être immobile, est alors pour moi l’image figée dans le déroulement filmé. Dans Le petit soldat (1963) de Jean-Luc Godard, le personnage de Bruno Forestier disait du cinéma : « La photographie cest la vérité. Et le cinéma cest vingt-quatre fois la vérité par seconde ». De cette phrase, nous ne retiendrons que la comparaison à la photographie. Le cinéma semble donc jumeau de la photographie en ce qu’il capte l’instant dans son mouvement. Il garde le déroulement au service de l’impression du temps par le spectateur. Je veux dire par là que l’image-mouvement mène à la conception de l’image-instant par le spectateur.

Le souvenir que j’ai de la vague du Finis Terrae (1929) de Jean Epstein, c’est celle d’un monde entre Ouessant et les pêcheurs de goémon, d’un monstre d’eau qui venait emprisonner Ambroise sur une île où le temps n’est que ce qu’il a. Le temps était ici allongé, je ne pouvais qu’attendre avec lui [Ambroise] que la mer se calme, que les vagues cessent, que le temps reprenne son cours une fois le vent levé. Capturer le mouvement de la mer revenait alors à saisir l’indompté, le sauvage, mais aussi le merveilleux que l’on peut percevoir face à cette étendue bleue infinie.

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Séjour dans les monts Fuchun – Récit au bord de l’eau

Le premier jour de l’année, je suis allé au cinéma. Je voulais sortir, prendre l’air, aller me promener, que ce soit au parc, en ville ou le long du Rhône. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais heureux, et je voulais partager ce moment avec quelqu’un. J’ai donc rejoins un ami qui habite à deux pas de chez moi. Au fil de la conversation nous vient l’idée d’aller au cinéma. Il ne nous reste qu’à choisir le film et la séance. Je remarque une affiche qui me fait penser aux films présentés au festival du premier film d’Annonay auquel nous allions, à la sortie du lycée, lorsque nous étions ensemble à l’internat.

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