[Annecy 2017] La conscience politique de l’animation européenne ?

Le hasard fait parfois bizarrement les choses. Deux films hors-compétition que nous avons pu découvrir le 13 juin dernier se sont fait un écho inattendu. Deux films européens, racontant des histoires vraies, et utilisant un mélange d’animation et de prises de vues réelles. C’est, en fait, les points communs principaux au premier abord entre le film-documentaire de l’allemande Katrin Rothe et la coproduction entre la Norvège, la Pologne et la Lituanie réalisée par Anne Magnussen et Pawel Debski. Il existe ainsi dans les deux films un propos éminemment politique, ce qui dans l’Europe d’aujourd’hui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Nous ne pouvions que revenir sur ces films, ensemble, pour essayer d’en comprendre les enjeux et les messages.

1917, The Real October (All, de Katrin ROTHE)

1917, The Real October est un film allemand, réalisée par la documentariste Katrin ROTHE. La particularité de son style est l’utilisation de marionnettes et de découpages pour retranscrire ici la Russie de 1917. On ne peut pas nier l’intérêt de sa démarche : essayer de reconstituer, dans une logique purement historiographique, les événements étant survenus entre février 1917 et octobre 1917 à travers les œuvres, les journaux, les mémoires des artistes de l’époque. L’intérêt réside dans la différence des lectures que chacun fait de ceux-ci : qu’ils soient des témoins lucides ou acteurs déçus, tous verront bien entendu leur vie bouleversée.

Dès lors, on peut s’intéresser au choix de l’animation : pourquoi ne pas avoir privilégié les images d’archive ? La réponse peut sembler surprenante, mais c’est en fait une mise en abîme intéressante : l’artiste est acteur de son époque, de son environnement social et politique. Comme ces artistes russe ont été actifs à différents degrés pendant la révolution de 1917, Katrin Rothe l’est aussi un siècle plus tard, en utilisant un procédé artistique. On sait l’influence qu’on eut les différentes révolutions européennes (la révolution française et la révolution russe notamment) sur les idéologies politiques actuelles, mais on oublie qu’elles ont engendré des contre-réactions défavorables aux artistes. Comme le film le dit lui-même, la révolution de février 1917 a apporté la liberté d’association, d’expression… avant de les supprimer parce que défavorable à la logique révolutionnaire. La force de notre époque, c’est justement notre liberté concrète et fiable de pouvoir s’exprimer, de pouvoir critiquer. Ce qui est d’ailleurs le rôle de l’artiste. L’animation permet ainsi à Katrin Rothe de montrer, au-delà des personnages principaux, les silhouettes sombres des révolutionnaires et des squelettes formant les décors, vides, de plus en plus froids, sombre. L’utilisation des prises de vues permet aussi de mettre en perspective ce qui est raconté : c’est un travail de recherche, de reconstitution narrative qui a conduit au film. Cela donne au travail d’historien du film un côté beaucoup plus intuitif qu’une thèse abstraite et conceptuelle.

The Man who knew 75 languages (Norv./Pol., de Anne MAGNUSSEN, Pawel DEBSKI)

La coproduction norvégienne/polonaise/lituanienne (oui, c’était possible!), The Man who knew 75 languages, est une œuvre aussi fascinante. Mélangeant prises de vues réelles et animation, le film raconte l’histoire vraie de Georg Sauerwein. Né allemand durant la première moitié du 19e siècle, il passera sa vie à se battre pour la protection des patrimoines culturels et linguistiques dans toutes les régions d’Europe. Doté d’une capacité d’apprentissage des langues hors norme, il sera notamment le tuteur de celle qui deviendra la première reine de Roumanie et avec qui l’histoire d’amour constituera le fil rouge tenant le récit. L’intérêt du film étant bien entendu ailleurs, dans son discours politique, du droit à l’identité, aux racines, qui trouve un écho de nos jours. L’Europe de cette période est déchirée par les guerres permanentes qui vont conduire à la formation de nouveaux États et des frontières contemporaines.

Les prises de vues réelles renforce cet aspect : les châteaux, les plaines, ce n’est pas une reconstitution avec des dessins, ce sont de vrais lieux, de vrais personnages : ce sont des faits, palpables. Seul regret, le fait que le film ne dure qu’une heure, donnant un côté anecdotique à certaines scènes – comme l’écriteau au début qui précise qu’il fut le premier à réaliser un dictionnaire anglais/turc. La vie de cet homme mériterait une œuvre encore plus ambitieuse. Sa biographie, que le film adapte en partie, n’est malheureusement disponible ni en français, ni en anglais…

Si la probabilité de pouvoir voir ces deux films dans les salles françaises est faible, il nous semblait intéressant de mettre en avant ces projets à la fois si différents au premier abord, mais très proche en réalité, en vous encourageant vivement à vous intéresser aux sujets portés par ces films.

[Annecy 2017] Interview de Romain Brosolo (Eurozoom)

Eurozoom est un distributeur indépendant connu notamment pour avoir révélé au public français les œuvres de Makoto Shinkai (Your Name,…), Mamoru Hosoda (La traversée du temps, Summer Wars, Les Enfants Loups,…) ou encore Keiichi Hara (Colorful, Miss Hokusai,…). S’ils ne se consacrent pas uniquement à l’animation japonaise, ils n’en restent pas moins des acteurs remarquables sur la scène actuelle. Alors qu’Eurozoom sortira le 30 août prochain Lou et l’île aux sirènes de Masaaki Yuasa qui a reçu, quelques jours après la réalisation de cette interview, le Cristal du long métrage au festival d’Annecy, nous avons pu discuter avec Romain Brosolo de la société pour laquelle il travaille…

Bonjour Romain ! D’abord, est-ce que vous pourriez vous présenter ?

Je m’appelle Romain Brosolo, j’ai 28 ans. Ça fait 5 ans que je travaille à Eurozoom. J’y suis arrivé un peu par hasard. Je m’occupe des acquisitions, avec ma collègue Alba, et d’une partie de la programmation France. C’est les deux pans principaux de mon métier, mais je m’occupe aussi des éditions DVD et VoD, de tout ce qui concerne les impressions et l’affichage promotionnel, type les colonnes Morris ou le métro. C’est ce que je fais en règle générale quand je ne délègue pas.

Eurozoom est un distributeur indépendant. On sait la fragilité d’une telle structure dans le milieu du cinéma, alors que nous avons battu l’année dernière un record en termes d’entrées dans les salles françaises. Est-ce qu’Eurozoom a bénéficié de cette tendance d’une manière ou d’une autre ?

C’est un peu une fausse augmentation dans le sens où ce sont toujours les mêmes types de films et les mêmes distributeurs en général qui font que le marché augmente : les gros blockbusters, mais aussi les films d’art et essai porteurs, de gros films réalisés par des gens comme Almodovar et qui sont achetés très très cher. C’est presque des « blockbusters indépendants » ! Pour nous, le cinéma indépendant – réellement indépendant – c’est compliqué. 70% des films qui sortent en France sont catégorisés Art et Essai… Par exemple, Django Unchained de Tarantino, distribué par Sony Pictures, sorti sur 800 copies est catégorisé Art et Essai. Ou encore, The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, qui a obtenu la catégorisation Art et Essai et le label Recherche et découverte… Ce sont des films qu’on adore, mais on les met sur la même ligne que des films très très pointus que nous ou d’autres distributeurs indépendants pouvons sortir. C’est un peu deux poids, deux mesures. L’augmentation du nombre d’entrées en France se vérifie plus sur les films de Dany Boon par exemple. Sur la grande majorité, c’est un peu mensonger.

Donc proportionnellement au nombre de copies des films que vous distribuez, vous n’avez pas connu d’augmentation du nombre d’entrée ?

Non. Mais après on a eu de la chance : cette année on a eu Your Name, qui, on ne va pas se mentir, a mis du beurre dans les épinards. On a aussi un beau line-up qui s’annonce jusqu’à la fin de l’année, donc on est assez content.

Eurozoom est aussi un cas à part dans le milieu de la distribution, parce que c’est un distributeur indépendant, et beaucoup d’indépendants sont aussi producteurs des films qu’ils distribuent (ex : BAC Films, Memento Films…). Comment se déroulent les relations avec les équipes de production et l’acquisition des films ?

Soit on passe directement par le producteur, soit on passe par le vendeur international. Les marchés du film servent à ça justement : à Cannes, Annecy, Toronto, Berlin, Tokyo… Il y en a pleins, dans toutes les villes du monde pratiquement. Certains sont très mineurs, certains commencent à surplomber d’autres : je pense notamment à Toronto par rapport à Venise au même moment, ou encore Busan en Corée du Sud qui commence à grossir aussi. Nous, nous sommes plutôt en lien avec les producteurs ou avec les vendeurs internationaux. Après, c’est comme dans tout marché international : on regarde ce qui est proposé, si quelque chose nous intéresse, on va rencontrer ceux qui le vendent, on discute d’une offre, savoir si les droits sont disponibles pour la France. C’est un jeu de négociation en fait. On fait un premier tri, on fait un travail de recherche sur les films en amont déjà des festivals. On n’arrive pas dans les festivals en se disant « bon, qu’est-ce qu’on va aller voir ? ». On connaît nos vendeurs, on leur demande en amont ce qu’ils ont, on essaie de voir un maximum de films… Je peux prendre l’exemple du Kiyoshi Kurosawa, Avant que nous disparaissions, sélectionné à Cannes au Certain Regard : on a acquis les droits avant que le film ne soit annoncé en sélection… on l’a acquis deux jours avant l’annonce, donc on savait, mais sans être sûr de savoir où précisément. C’est important pour un distributeur indépendant d’avoir un film à Cannes, ça fait bien.

Your Name a été un énorme succès, on peut même dire qu’il y aura un avant et un après pour vous. Est-ce que cela va vous permettre d’avoir plus de poids dans l’avenir, comme dans vos négociations pour acquérir de nouveaux films ?

Oui et non, parce qu’on avait déjà eu de très gros succès dans le passé ! Eurozoom existe depuis 20 ans. On a eu Les Enfants Loups en 2012, qui a fait 250 000 entrées. Alors, ça remonte un peu. Nous restons un distributeur moyen même si cette année on est dans le top 25 des meilleurs distributeurs français. C’est assez gratifiant pour notre travail. Dans le cas de Your Name, pour tout ce qui concerne l’animation japonaise, je pense qu’on est reconnu comme LE distributeur de l’animation japonaise en France. Ça a été un travail en amont de ma patronne [Amel Lacombe, ndlr] depuis 20 ans.

Avant, les japonais ne voulaient pas vendre leurs films à l’étranger ?

Si, mais l’exploitation française te rit au nez. Pareil pour Your Name : il y a eu des prévisionnements en province où les exploitants de salle rigolaient, et sortaient de la salle en se disant que ça ne marcherait jamais. On a eu du mal à sortir le film sur 100 copies : il faut quand même le préciser. On peut aussi prendre Les Enfants Loups : Hosoda était inconnu en France. On a sorti La Traversée du Temps en 2007, on a fait 50 000 entrées. Summer Wars en 2009, on a fait environ 60 000 entrées. Ce sont des petits succès, mais ce n’était pas incroyable. Puis Les Enfants Loups, qu’on a eu du mal à sortir sur 48 copies ! On a fait 250 000 entrées, sachant qu’en 5e semaine, on était à 180 copies. Et il y a eu derrière le festival Télérama, le programme Écoles et Cinéma, un dispositif du CNC qui apporte énormément de scolaires sur les résultats.

Eurozoom est d’ailleurs un distributeur qui fait vivre ses films sur une durée importante.

Oui, d’ailleurs tous les distributeurs qui ont un catalogue important essaient de faire vivre leurs films le plus longtemps possible. Les gens voient le film au cinéma pendant un certain laps de temps parce qu’on est l’un des pays où l’on sort le plus de films en salle chaque semaine, entre 15 et 20, là où aux États-Unis sortent en moyenne 8 films, alors que nous avons une population beaucoup moins importante. On est obligé alors de faire vivre le film « parallèlement », avec des festivals, des scolaires, des reprises, des ciné-goûtés… On a eu pas mal de beaux succès à notre échelle. Je pense à Miss Hokusai, qui a obtenu le prix du Jury en 2015 à Annecy. On avait distribué le précédent film de Keiichi Hara, Colorful, aussi primé à Annecy et qui n’avait pas marché. Miss Hokusai a fait 100 000 entrées en France, sur un film qui ne s’adresse pas à un public très jeune. Ça veut dire que c’est une réussite : des seniors sont allés voir le film. Ça montre une ouverture d’esprit de la part du public français ! Dans la tête de l’exploitant français, souvent, animation signifie film pour enfant. C’est pour ça que le cinéma d’animation pour adulte a beaucoup de mal à exister en France, et les succès se comptent sur les doigts d’une main. Nous, on en a fait 3 récemment et ça a été compliqué.

On sait la fragilité des distributeurs indépendants, mais est-ce qu’on peut vous imaginer à l’abri quelques semaines avec le succès de Your Name ?

Quelques semaines, voire quelques mois, années… On ne va pas se mentir, on réinvestit tout l’argent dans le line-up. Sortir un film, c’est pas seulement l’acheter, c’est développer toute une stratégie de com derrière. Sur quel public on se positionne, quel partenaire sera contacté pour parler du film, les frais d’édition… Ça va du disque dur, du DCP nécessaire au visionnement du film, à l’affichage dans le métro, dans les rues… Si on achète un film, disons 50 000€, on peut mettre jusqu’à 150 ou 200 000€ dans les frais d’édition. Il faut aussi que les gens se rendent compte de ça : même un distributeur indépendant engage des sommes très importantes. Sur chaque sortie. Je laisse imaginer Disney.

Il peut suffire d’un échec ou deux pour vous mettre en danger dans ces conditions ?

Ça peut aller vite, oui. Après, Eurozoom a connu deux années difficiles : 2013-2014. On a enchaîné deux-trois-quatre échecs. On sort entre 8 et 10 films par an, si parmi eux, il n’y en a pas 2 qui marchent, ça peut vite mettre en difficulté. Il y a d’autres ressorts pour s’en sortir et ma patronne a très bien réussi à faire ça. C’est une battante, depuis 20 ans que sa boite existe, elle a fait en sorte que ça continue. Your Name est venu couronner l’acharnement qu’elle a eu sur l’animation japonaise notamment. C’est un film qu’on a acheté avant qu’il ne sorte au Japon – et heureusement parce que sinon… ! Autre exemple, Mamoru Hosoda, inconnu en France. Les Enfants Loups marchent, et le suivant, c’est Gaumont qui l’a sorti.

Vous avez sorti Psiconautas, qui est un film d’animation clairement pour adultes, et sorti pendant le festival de Cannes à une période où l’on penserait les cinéphiles assez occupés… Pourquoi avoir fait ce choix ?

C’est plutôt bien de sortir pendant Cannes, en fait. C’est une bonne période, justement : on en sort tous les ans à ce moment, deux cette année. Par exemple, Sword Art Online : Ordinal Scale, adapté d’une grosse franchise. On aime sortir ce genre de film à ce moment-là justement parce qu’il y a un boulevard. C’est une période creuse pour les salles. C’est facile de programmer des films, alors.

En plus, dans le cas de Sword Art Online, ce n’est clairement pas le même public que celui occupé par le Festival de Cannes.

Pas du tout, en effet. C’est un public très ciblé, des « fanbases » importantes tout de même. C’est des consommables, qui ont des durées de vie très limitées, et qui ne sont pas des chefs d’œuvre comme Your Name ou Les Enfants Loups. Et on sait qu’en un mois, en prenant le cas de Sword Art Online, sur 80 copies, on a fait 80 000 entrées. On fait entre 60 et 100 000 entrées sur ce genre de films, et c’est exactement ce qu’on recherche.

Comme ce sont de grosses licences, il n’y a pas de problème à obtenir les droits ? Ou personne n’en veut ?

Non, ce n’est pas que personne n’en veut. C’est que ce sont des films particuliers à travailler. Les gens savent qu’on sait bien le faire, donc on fait appel à nous.

Autre cas, qui n’a rien à voir, la sortie prochaine du film de Sally Potter, The Party, présenté en compétition à Berlin. Il a été annoncé pour une sortie en plein été, à une époque où les cinéphiles sont en vacances.

On l’a changé de date au final, il sortira le 13 septembre ! Mais oui, c’est vrai, je vais prendre l’exemple d’un film que nous avions sorti pendant l’été 2015 : Aferim!, de Radu Jude. Il avait reçu l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur : un film en noir et blanc, roumain, qui se passe au 19e siècle… ! Un film hilarant, que j’adore. On l’a sorti le 5 août : on peut se dire « ouah, un film comme ça, un 5 août ? ». Sauf que très facile à programmer. Il y avait des arguments pour le film. Primé à Berlin, c’est un bon film on va pas se mentir, qui traite d’un sujet d’actualité, le racisme, et comment on peut transposer des poncifs du 19e au 21e. Il s’est bien programmé et a marché. Il a fait ce qu’on lui a demandé de faire. On l’aurait sorti en octobre, on aurait fait moins de 10 000 entrées. On a fait plus de 30 000. Sally Potter, au final, c’est différent. On avait déjà sorti son précédent film, Ginger et Rosa (2013), et pour The Party, il y a du casting. Kristen Scott Thomas, Timothy Spall, Cillian Murphy, pour un film qui ne fait qu’une heure dix, en noir et blanc, huis clos, génial, comédie dramatique à l’anglaise sur fond de Brexit. C’est l’histoire de Kristen Scott Thomas qui travaillait d’arrache-pied pendant trois ans pour que son parti accède au pouvoir, et vient d’être nommée ministre de la santé. Elle organise une soirée chez elle pour fêter ça et tout part en sucette. On l’a vu à Berlin dans une salle de 500 personnes qui riaient à gorge déployée. Y’a eu que les Inrocks qui ont dit que c’était le pire nanar de Berlin depuis les 20 dernières années, ce qui nous a aidé à avoir le film. Des distributeurs un peu plus gros ont sans doute été refroidis par cette critique.

Dans le cas opposé, Your Name avait été largement soutenu par les Cahiers du Cinéma notamment avec trois pages dédiées pour de l’animation japonaise, chose rare. Ce qui aura, sans doute, poussé en plus la cinéphilie française à aller voir le film.

On a été très bien accueillis par la presse française, dans son entier. C’est un film qui, je pense, a parlé à tout le monde. La plus grande salle de cinéma en France, c’est le UGC Ciné Cité Les Halles (1er en France, 1er en Europe, 2e dans le monde, la première étant coréenne). C’est quasiment le baromètre mondial de la fréquentation salle dans le monde, et le directeur était impressionné de voir des ados venir à des séances à 10h du matin, là où il ne les voit jamais, ce sont normalement des publics plutôt âgés à cette heure-là. C’est un film qui a parlé à tout le monde, comme Les Enfants Loups d’ailleurs, où on avait eu des programmatrices de grands groupes qui étaient bouleversées après avoir vu le film.

Parmi vos sorties de cette année, on note la présence de deux films de Kiyoshi Kurosawa, un réalisateur reconnu qui a déjà sorti un film un peu particulier en début d’année : son premier en français, Le Secret de la Chambre Noire. Quel est le potentiel de ces deux films, très différents (Creepy, sorti le 14 juin, et Avant que nous disparaissions, prévu pour la fin d’année) ?

Creepy était à Berlin l’année dernière. C’était un peu un coup de chance. C’est quelqu’un de très productif, il fait un film par an depuis 20 ans. Il a un public en France, on ne va pas se mentir. Tous ses films, à part le dernier tourné en français – et encore, font 50 000 entrées minimum. Il reste un réalisateur, pas de niche, mais vraiment de cinéphile. Il n’a jamais connu d’énorme succès, à part Shokuzai, qui a vraiment cartonné. C’est un « touche à tout ». Creepy, c’est un thriller un peu noir, avec un tueur en série. C’est le genre qui l’a fait connaître. C’est particulier, mais il a un public français qui est assez fort et donc, nous, on se base dessus beaucoup quand même. Avant que nous disparaissions a eu une très bonne réception à Cannes. C’est de la science-fiction, mais on parle d’invasion extraterrestre de manière complètement informelle, invisible. Ce n’est pas Alien ou Independance Day, c’est ce qui est intéressant. C’est « kurosawaesque », c’est marrant de voir comment il traite le sujet. Bon après, aucun film ne fait l’unanimité, surtout à Cannes.

Vous avez annoncé avoir acquis Fireworks (de Akiyuki Shinbo et Nobuyuki Takeuchi), alors que le film n’est pas encore sorti au Japon. Qu’est-ce qui vous a poussé à l’acquérir ?

Toho, le vendeur et le producteur de Your Name, lorsqu’on l’avait acquis, nous avait déjà parlé de Fireworks. On s’est penché dessus très très rapidement. On a fait une offre avant de voir quoi que ce soit, pour couper l’herbe sous le pied de tout le monde en fait. C’est, je pense et sans l’avoir vu, un film qui a un potentiel équivalant à Your Name. Je n’ai vu que quelques images. On va le sortir en fin d’année 2017 ou début 2018, comme Your Name.

Comme le festival d’Annecy accueille un marché du film, on imagine que vous êtes ici pour ça. Est-ce que vous pouvez dire des choses ? Des négociations en cours ? Des sorties prévues pour 2018 ?

Non, je ne peux rien dire ! Il y en a quelques-unes en cours. Mais oui, ce serait pour 2018. Mais je ne peux rien dire du tout.

Parmi les prochaines sorties d’Eurozoom, vous pourrez découvrir Hirune Hime: Rêves éveillés le 12 juillet en salle, puis Lou et l’île aux sirènes, Cristal du Long métrage 2017, le 30 août prochain.

Merci à Romain Brosolo de nous avoir accordé du temps et aux équipes du festival d’Annecy de nous avoir accueilli.

[Annecy 2017] Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi

Prix du Jury – Annecy 2017

Le cinéma japonais regorge d’œuvres traitant du traumatisme de la seconde guerre mondiale, et dans l’animation particulièrement. On redira l’importance de voir Le Tombeau des Lucioles d’Isao Takahata, traité pacifiste d’une justesse inouïe, œuvre bouleversante, horrible, mais au combien nécessaire. Le film de Sunao Katabuchi ne pouvait que souffrir de la comparaison. Ironiquement, c’est un ancien de Ghibli. D’abord storyboarder, il n’a depuis 2002 réalisé que trois films : Princess Arete (2002), Mai Mai Miracle (2009) et Dans un recoin de ce monde (2017), ce dernier ayant été particulièrement bien reçu par la presse japonaise. L’histoire de cette jeune fille – Suzu – un peu simplette parfois, confrontée à la guerre, n’est pas exempte de défauts.

On ne peut pas nier que c’est un film critiquable sur le fond. En effet, si le public japonais ne pouvait pas faire ce reproche au film, le public européen doit le rappeler. Lorsque le film donne une vision idéaliste de la situation des civils durant la guerre, c’est une lecture orientée : le film d’Isao Takahata le montre. Lorsque, dans le film, la police arrête Suzu parce qu’elle faisait des dessins de bateaux militaires et donc de l’espionnage, on ne peut pas en rire derrière (« elle est pas assez maline pour être une espionne ! », disent-ils). De la même manière, la fougue nationaliste cachée par les beaux atours du film n’est pas quelque chose de rassurant. La politique de colonisation menée par l’État japonais durant la première moitié du 20e est passée sous silence… Toutes les horreurs arrivant au Japon sont la faute des américains : ce n’est pas totalement faux, ni totalement vrai. Aucune guerre ne peut se targuer d’être parfaitement propre. La guerre est un état où personne n’est tout blanc, tout noir.

Mais au-delà de ces soucis qui limitent la portée universelle du récit en l’ancrant profondément dans la logique politique contemporaine du Japon (un retour du nationalisme), on ne peut nier que le film remue. Il remue, il marque profondément. La direction artistique est superbe, le sujet est difficile et le film s’en sort bien. La dernière partie est ainsi beaucoup plus sombre (1944-1945), plus violente. Il reste difficile de sortir totalement indemne du film. Le personnage de Suzu donne ainsi une véritable leçon de courage, quelque chose de respectable dans la mesure où peu d’œuvres ont traité le sujet de cette manière. Le titre, Dans un recoin de ce monde, reflète bien de cette idée : ce comportement reste marginal, associé à un « recoin », un morceau, un angle. Comprendre, un petit espace de verdure, dans la noirceur de ce monde.

Sortie en salle prévue le 13 septembre 2017

[Annecy 2017] A Silent Voice de Naoko Yamada

Si son nom ne vous dit rien, Naoko Yamada n’était connue que pour les adaptations en séries et en films de quelques mangas populaires : K-On! en 2009 et Tamako Market et 2013. Les deux licences laissaient penser que cette adaptation en long-métrage d’un autre manga à succès, A Silent Voice, se caractériserait aussi par sa niaiserie, un côté guimauve pas forcément déplaisant, mais relevant du plaisir coupable du samedi soir. La surprise est donc énorme, au vu de la densité du récit, l’ambition du projet, de ses thèmes… Bref, la qualité d’un travail de cinéaste ayant su trouver le juste milieu dans le difficile dosage de ses effets.

Shōya avait à l’école pour habitude de s’amuser en harcelant une jeune fille sourde, Shoko. Il décide finalement après quelques années, d’aller s’excuser. Il sera difficile de résumer en quelques mots de manière plus précise un scénario aussi riche. Ce dernier ne prend d’ailleurs jamais par la main le spectateur, chose appréciable, sans pour autant le perdre s’il ne connaît pas l’œuvre originale (cas de l’auteur de cette critique). On salue ainsi la justesse du rythme et des choix de scénario permettant de comprendre les évolutions du personnage principal sans problème malgré les effets crées par un montage en flashback qui aurait pu rendre le tout assez difficile à suivre. D’ailleurs, la dureté des sujets traités, comme le harcèlement ou le handicap, est adoucie par un humour maîtrisé qui surprendra un peu moins de la part de la réalisatrice, qui use des mêmes ficelles que sur ses anciens projets…

Le thème véritable du film – la question de la parole – est abordé ainsi de manière remarquable. L’absence du langage produit ainsi des comportements violents pour surmonter cette incapacité à la communication. Ces rapports de violence se caractérisant par le harcèlement de cette jeune fille : elle est littéralement handicapée, et il est impossible pour les autres enfants de comprendre ce qu’elle essaie de faire, de dire. Mais c’est aussi entre les personnages pourtant doté de la possibilité de parler que cette violence existe. Elle existe lorsque Shoya refuse (ou échoue?) à écouter et à voir les autres, ce qui est représenté à l’écran par d’énormes croix barrant les visages de tous ceux qu’il croise. Plus encore, la thématique du suicide (qui est une violence envers soi-même) est largement présente dans le film. Incapable d’accepter que sa capacité à comprendre l’autre et à se faire comprendre pouvant conduire à tenter l’irréparable. Bref, ce n’est que quelques pistes dans une œuvre particulièrement fouillée et digne d’intérêt. Inutile de dire que le film – une surprise – est une véritable découverte (ou redécouverte?) d’une réalisatrice dont l’on attendra désormais vivement les prochains projets.

 

Sortie directement en DVD prévue en France début 2018

[Annecy 2017] – Introduction

Le Festival International du Film d’Animation d’Annecy, le plus grand du monde consacré au domaine de l’animation, a lieu chaque année à la mi-juin sur les bords de son lac… Mais avec une température excédent largement les 30 degrés la majorité du temps cette année (c’est pas facile, dehors, dans ces conditions), la majorité des festivaliers se ruent en masse, soit dans l’eau, soit dans les salles de cinéma climatisées pour découvrir en avant-première les films qui reflètent de l’état du cinéma d’animation mondial. S’organisant autour d’une compétition officielle de courts-métrages et de longs-métrages, la sélection réunit autant de jeunes talents encore en école, que de chaînes de télévision, et des énormes productions des studios promises à un grand succès en salle. Vous trouverez ici, publiés au fur et à mesure, les articles réalisés à l’occasion d’Annecy 2017.

Critiques :

Interview :

Et comme on est sympa, on vous met aussi la chanson qui a le mérite d’être représentative de l’ambiance (qui est, disons-le, est assez unique) sur place !