Rencontres avec les anciens lauréats [3/3] – Malou Six et Cassandre Léonard

Cet entretien est le dernier d’un ensemble de trois durant lesquels nous avons eu la chance de retrouver les lauréats de la première édition du Festival du Film Jeune. Nous leur avons posé quelques questions sur eux et le festival…

Candela, réalisé par Malou Six et Cassadre Léonard dans le cadre de l’option cinéma du Lycée de Saint-Just, a reçu durant la première édition le LYF d’or du meilleur espoir.

Bienvenue sur le blog du Festival du Film Jeune ! Est-ce que tu pourrais te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

Cassandre : Moi c’est Cassandre, j’ai 18 ans. Quand on a fait le film, j’étais en Terminale option cinéma au Lycée Saint Just, et maintenant je suis en école d’art à Emile Cohl.

Malou : Je m’appelle Malou, j’ai 18 ans aussi. J’étais aussi en option cinéma quand on fait le film. Maintenant, je suis en prépa littéraire à Edouard Herriot. Le film a été fait en option facultative, pour le bac, comme étant notre projet de fin d’année. On en était toutes les deux les réalisatrices.

Comment est-ce que tu résumerais ton film ?

Cassandre : Hum… Une recherche esthétique sur la mise en scène et la lumière a travers le parcours d’un homme dans sa journée.

Malou : Pas mal. (rire)

Comment tu as appris l’existence du festival ? Pourquoi avoir envoyé ton film ?

Malou : Par les organisateurs du festival, qui étaient en partie du même lycée que nous et dans notre option cinéma, à une année d’écart. On se connaissait de vue. On a appris qu’ils organisaient un festival, et qu’ils conviaient les étudiants à envoyer leurs films.

 

Qu’est ce que tu retiens du festival du film jeune de l’année dernière ?

Malou : Le prix, je pense. On s’y attendait pas trop je crois, donc on était contente. J’ai pas pu assister à toutes les séances, je n’ai pas vu tous les films. Mais à la clôture ils ont repassé les films primés, j’ai pu en découvrir des intéressants.

Cassandre : Je n’avais pu assister qu’à la cérémonie de clôture, mais j’ai bien aimé les films primés aussi.

Qu’est ce que le festival apporte selon toi à celui qui présente son film ?

Cassandre : Je dirais d’être vu par des gens extérieurs, vu que quand on fait des films en étant amateur, les premières personnes à qui on les montre c’est son entourage, du coup, ce n’est pas la même chose qu’un public totalement extérieur. En plus, comme on a gagné un prix, c’était extrêmement gratifiant. C’était une super bonne expérience pour nous.

Qu’est ce que ça fait de recevoir un prix pour le film sur lequel tu as travaillé ?

Malou : Inattendu ! C’était cool, ça permet de se dire que ce qu’on a fait a un peu de valeur. Par rapport à tout le travail qu’on a fourni, c’était une récompense.

Qu’est ce que ça fait d’avoir son film sur l’affiche d’un festival ?

Cassandre : C’est bien aussi parce que justement quand on résumait le film, on disait que c’était un film esthétique. Le fait que l’esthétique du film puisse faire l’affiche du festival, ça nous prouve que la visée a été un peu accomplie.

 

Nos remerciements à Malou Six et Cassandre Léonard, ainsi qu’à la Maison des associations de l’Université Lyon 3 de nous avoir accueilli.

2017, année Lynch ?

Les cinéphiles avaient perdu la trace de David Lynch depuis la sortie en 2006 de son dernier long-métrage, Inland Empire, long film expérimental où l’artiste semblait découvrir avec jubilation les caméras numériques DV, comme, dans un autre style, son comparse Alain Cavalier en France.

Lynch se consacrait depuis à tous les autres projets qui lui sont chers et qui font qu’on a plus tendance à le nommer artiste au sens large du terme que plus spécifiquement cinéaste ; peintures, photographie (son œuvre, notamment la magnifique série réalisée dans des usines, est à découvrir sur son site : http://www.davidlynchphotography.com/) et même musique (auteur de deux très bons albums de blues-rock à tendance expérimentale, que je conseille vivement), …

Les cinéphiles en étaient réduits à désespérer de découvrir ses introuvables courts-métrages, ainsi qu’à se refaire l’intégralité de ses longs-métrages…

En février 2017 est sorti, malheureusement trop discrètement, un documentaire sur l’artiste, explicitement intitulé David Lynch : The Art Life. Quoique passionnant pour quiconque s’intéresse à l’homme et souhaite en apprendre plus à son sujet et le découvrir dans son intimité, ce documentaire laissait pourtant dans les bouches le goût amer de l’hommage. David Lynch était dorénavant un cinéaste du passé, un artiste vieillissant et retiré, désabusé par le monde du cinéma américain que ses films critiquent âprement et dans lequel il aura été un ovni rafraîchissant.

« David Lynch était… » « Il aura été… »

Voilà que le cinéphile se met à penser à Lynch au passé, à dresser des conclusions sur une œuvre qu’il se dit finie et qu’il n’y aura plus qu’à l’étudier rétrospectivement…

Une interview donnée il y a un peu plus d’un mois au quotidien australien The Sydney Morning Herald aura tôt fait de confirmer les craintes : « Oui. » répond-il clairement à la question « Inland Empire sera-t-il votre dernier film ? ».

C’en est donc fini de Lynch ?

Il en semblerait bien au contraire que Lynch n’ait jamais été autant sur le devant de la scène que ces derniers temps.

On sait tout d’abord bien qu’un buzz accompagne souvent les propos d’un artiste lorsque celui-ci annonce sa retraite : Steven Soderbergh, Hayao Miyazaki, Joaquin Phoenix … beaucoup sont déjà passés par là, et l’on a rarement autant entendu parler d’eux depuis.

Il faut d’ailleurs relativiser ; David Lynch a été encore une fois mal compris par les médias : « Mes remarques ont été mal interprétées. Je n’ai pas dit que quittais le cinéma. J’ai simplement expliqué que personne ne savait de quoi demain serait fait. » a-t-il déclaré sur le site internet du festival de Cannes il y a moins de deux semaines. On peut donc se rassurer.

Lynch n’a donc jamais été autant sur le devant de la scène : la sortie de la saison 3 de sa série cultissime Twin Peaks, présentée au festival de Cannes cette année, y est pour beaucoup. Adulé en partie pour ce passage à la télé, Lynch prend le pari risqué de revenir 25 ans après sur les terres hallucinées de la série qui lui valut la reconnaissance internationale, et de reprendre contact avec les fans, laissés orphelins depuis 1992 avec la sortie du film préquel Twin Peaks : Fire Walk With Me, qui avait profondément divisé le public et frustré plus d’un fan de la série.

Film qui d’ailleurs profite de l’élan autour de son réalisateur pour se permettre une superbe remasterisation 4K et une ressortie en salle, aux côtés d’un autre classique, Eraserhead, le premier long métrage du cinéaste, sorti en 1977 aux Etats-Unis.

Cela accompagné d’une ressortie, dans le cadre du programme UGC Culte, de Mulholland Drive, son avant-dernier film, Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2001, et bijou cauchemardesque porté par la grâce d’un cinéaste à son meilleur, ainsi que de la diffusion du trop rare du souvent oublié Une Histoire Vraie sur TCM, chaine qui, encore une fois, permet de vraies (re)découvertes.

 

Alors, 2017, année Lynch ?

[Cannes 2017] How to Talk to Girls at Parties de John Cameron Mitchell

Hors-compétition

Si le nom de John Cameron Mitchell ne vous dit rien, c’est que vous n’avez vu ni Hedwig and the Angry Inch, sorti en 2001 dans lequel le réalisateur lui-même jouait le rôle d’un rockeur trans-sexuel ou le très sulfureux Shortbus, présenté à Cannes en 2006, très remarqué à cause de ses scènes de sexe non simulées. Et il nous semblait important de vous en rappeler l’existence pour aborder son nouveau film, présenté en hors-compétition à Cannes : How To Talks to Girls at Parties, réunissant notamment Elle Fanning (SomewhereThe Neon Demon,…) et Nicole Kidman (faut-il la présenter?), et dans lequel il continue son étude quasi-anthropologique de la sexualité.

L’enjeu du film était en effet (comme dans ses autres films) de parler directement à la jeunesse – de manière moins polémique ici – en opposant dans l’Angleterre des années 1970 les mouvements punk et… des extraterrestres. Enn (Alex Sharp) n’est qu’un adolescent à tendance punk ordinaire de son époque, écoutant Sex Pistols, qui découvre une nuit avec des amis une maison remplie d’êtres mystérieux. Parmi eux, la jeune Zan (Elle Fanning) décide de fuir avec lui. Les personnages de Zan et de Enn sont d’ailleurs construits, malgré les apparences, de la même manière : ils refusent l’autorité venant d’une personne leur étant supérieure. Autrement dit, ils cherchent à s’émanciper de cette cellule « parentale » (le personnage de Zan n’ayant pas véritablement de parents à proprement parler) et cela passe par une histoire d’amour entre eux. De la même manière, toute une découverte de la sexualité est associée aux extraterrestres et aux punks. Les premiers traumatisent d’ailleurs l’un des personnages principaux en lui faisant découvrir le plaisir rectal et on peut voir Elle Fanning embrasser une autre fille durant une scène de concert punk.

La musique punk est d’ailleurs aussi caractéristique d’une recherche esthétique de cette émancipation : la baisse de la fréquence d’images dans la scène introductive revient à parler de cette jeunesse qui se croit tout permis, comme de jeter des détritus sur un mur avec inscrit de ne « rien jeter ici ». On soulignera aussi la qualité du travail de la célèbre costumière Sandy Powell (ayant travaillé pour Scorsese notamment), qui propose des tenues d’extraterrestres colorées et farfelues remarquablement applaudies dans le Grand Théâtre Lumière de Cannes. Un film que l’on ne peut que vous conseiller fortement, malgré une fin en demi-teinte (qu’on ne spoilera pas ici). Oh, et Nicole Kidman en chanteuse punk, même si c’est aberrant, ça a le mérite de rester quelque chose de saisissant.

NB : le film n’est pas au format 4/3 comme la bande annonce le suggère.

Le film n’a pas encore de date de sortie en France.

Le Festival du Cinéma Chinois en France 2017 dévoile sa programmation lyonnaise

Le Festival du Cinéma Chinois en France (FCCF) organisera sa 7e édition la semaine prochaine à Lyon. Ce sera l’occasion de découvrir quelques films chinois ayant marqué l’année qui s’est écoulée. Malgré l’importance prise par le marché sinophone, rares en sont les productions qui arrivent jusqu’à nous. Le FCCF s’avère donc l’unique occasion de découvrir certains d’entre eux. Si tous les films de la programmation ne passent pas à Lyon, le Pathé Bellecour et le cinéma Les Alizés (dans le cadre de son ciné-club chinois) en proposeront une petite sélection.

 

 

Pathé Bellecour proposera ainsi sur deux jours, d’abord le samedi 10 juin la grosse production de Dante Lam Opération Mékong, puis Chongqing hot pot de Yang Qing, une comédie noire ayant fait l’ouverture du dernier festival du film de Hong Kong. Le lendemain seront présentés le film d’animation Big Fish and Begonia (à quelques jours de sa présentation au Festival du film d’animation d’Annecy dont nous vous reparlerons) et Journey to the west : the Demons strike back, produit et écrit par Stephen Chow (l’excellent Shaolin Soccer) et réalisé par Tsui Hark, sans doute l’un des plus grand cinéastes hongkongais (Il était une fois en ChineThe BladeTime and TideLa Bataille de la montagne du tigre,…).

Les Alizés (Bron) proposeront Crosscurrent le jeudi 15 juin, primé à Berlin en 2016 pour le travail de l’immense directeur de la photographie Mark Lee Bing Ping (ayant travaillé pour Hou Hsiao Hsien notamment).

 

 

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site du festival et des salles organisatrices (Pathé Bellecour et Les Alizés).

[Cannes 2017] Vivre le Festival de Cannes… depuis Lyon !

Comme il est de coutume de dire à quel point le festival semble éloigné des simples cinéphiles, Cannes se délocalise désormais durant le mois de juin dans notre douce ville, loin du brouhaha et des tracas propres à un événement d’une telle ampleur. En résumé, Cannes se délocalise. Le Comoedia d’abord, propose une sélection du 7 au 13 juin 2017, suivi du 14 au 20 juin au cinéma Lumière Terreaux (ex-CNP Terreaux).

 

Comœdia

Quelques mots sur la sélection du Comœdia qui s’offre de belles projections issues de plusieurs sélections : à la fois trois films de la compétition officielle (incluant le prix du jury Faute d’Amour du russe Zvyagintsev, le nouveau film d’Hazanavicius consacré au Godard de 1968, Le Redoutable), mais aussi le nouveau film de Laurent Cantet (Palme d’Or 2008 pour Entre les murs, avec L’Atelier tiré de la sélection Un Certain Regard). Seront aussi présentés entre autres le documentaire d’Agnès Varda et JR Visages, Villages (Hors compétition), le nouveau film de Claire Denis, Un beau soleil d’intérieur, avec Juliette Binoche (Quinzaine des réalisateurs, Prix SACD).

Première vague – Comœdia – 7 au 13 juin

 

Cinémas Lumière

C’est à domicile que viendra présenter le délégué général du Festival de Cannes Thierry Frémaux plusieurs films tirés de la sélection officielle. Il présentera ainsi le nouveau film de Mathieu Amalric, ayant fait l’ouverture du Certain Regard (Barbara), ayant reçu un prix à la formulation unique qu’est « prix de la poésie du cinéma » et présentera aussi Mise à mort du cerf sacré, ayant reçu le prix du scénario. On ne peut que vous conseiller le magnifique Vers la Lumière de Naomi Kawase et de découvrir par vous même le dernier Michael Haneke, Happy End. Sera aussi présenté le film ayant reçu la Caméra d’or : Jeune femme, de Léonor Serraille.

Festival de Cannes aux Cinémas Lumière – 14 au 20 juin

[Cannes 2017] Happy End de Michael Haneke

Compétition officielle

C’est l’un des champions absolus du Festival de Cannes. Haneke retourne en compétition officielle à Cannes après deux Palmes d’Or d’affilée en 2009 avec Le Ruban Blanc et en 2012 avec Amour. Son nouveau film, forcément attendu, ne remplit pourtant pas toutes ses promesses. Mis à part son introduction absolument dantesque sur laquelle nous allons revenir, le film se repose sur ses acquis et les thématiques haneke-ienne habituelles. Un mauvais film ? Non, loin de là. Juste un film qui ne surprend au final que très peu…

Cette introduction, filmée avec un téléphone portable à la verticale, se découpe en 4 plans-séquences. Le premier montre une femme qui fait sa toilette avant d’aller se coucher, avec des messages survenant avant qu’elle n’agisse – comme si des ordres lui étaient donnés. Le second montre un hamster en cage, les messages expliquant pourquoi sa consommation de médicament visait bien à le tuer. Le troisième montre à nouveau la femme, mangeant, et cette fois-ci est précisé que le plat contient ces fameux médicaments. Enfin, le dernier montre la femme allongée, avant qu’on n’appelle une ambulance. Cette séquence de 5 minutes tout au plus est un coup de maître: l’individu est enfermé dans le cadre comme le hamster dans sa cage. L’hyper-connectivité le dirige dans ses actions. Pourtant, ces thématiques ne sont pas tellement présentes dans le reste du film, ou du moins la fraicheur de cette idée de mise en scène est totalement sous-estimée.

La bourgeoisie, par exemple, est toujours chez Haneke accompagnée de vices, de troubles, de mensonges, et ici c’est toujours le cas, mais sans plus. Comparée à un La Pianiste, la bourgeoisie de Happy End fait figure ici d’un classicisme décevant. L’un trompe sa femme avec une autre ayant des goûts extrêmes, l’autre veut mourir parce qu’il est vieux mais tout le monde l’en empêche… Bref, rien que du très classique. Fantine Harduin, par contre, propose quelque chose de beaucoup plus immoral et intéressant – on saluera d’ailleurs la qualité de son interprétation, véritablement la découverte du film.

Quant au sujet des migrants – supposé être l’un des points de départ du film, qui se déroule à Calais –, on ne retrouve ce sujet que dans deux scènes assez grossières et simpliste : oui, les serviteurs de cette famille sont issus du Maghreb, pas besoin qu’une personne gueule au détour d’une scène que se sont leurs « esclaves ». L’idée était déjà compréhensible. L’autre scène, beaucoup plus intéressante, arrive à la fin du film. Cette scène de déjeuner d’anniversaire s’avère manquer de folie là où il y en a des traces trop polies. Le propos en aurait-il d’ailleurs gagné si le scénario était allé au bout de sa logique ? Qui sait. Le dernier plan, en tout cas, filmé aussi avec un téléphone, ne manque pas de panache, quand on y réfléchit.

Le film sortira le 18 octobre en France.

[Cannes 2017] La polémique Netflix : que devient le cinéma ?

Après l’annonce du palmarès, ce dimanche soir, il m’est apparu important de revenir sur une question importante qui n’avait été que soulevée, résolue à la hâte et à laquelle en tous cas aucune réponse n’avait été donnée : celle de la présence de films Netflix sélectionnés en compétition.

Tout commence avec l’annonce de la sélection officielle le 13 avril : deux films produits par le géant américain de la VOD Netflix, respectivement Okja, du coréen Bong Joon-ho, et The Meyerhowitz stories, de Noah Baumbach sont sélectionnés par le Festival.

Dans la foulée, la Fédération nationale des Cinémas Français – la fameuse à l’origine du Printemps du Cinéma ou d’autres manifestations – a réagi en s’étonnant que  » le conseil d’administration [du Festival] dont elle est membre n’ait été consulté  » à propos de la sélection des deux films produits par Netflix. La FNCF allait même jusqu’à s’interroger sur l’épineuse question que j’ai choisi de traiter :

Et qu’en sera-t-il demain, si des films du Festival de Cannes ne sortaient pas en salles, remettant ainsi en cause leur nature d’oeuvre cinématographique ?

En effet, hors de la salle le cinéma existe-t-il vraiment ? Ou est-ce plutôt une certaine vision que l’on se fait du cinéma, qui est tant un lieu qu’un art, avec ses adeptes, ses passants, … Mais à l’inverse ne devons-nous pas revoir les réglementations et la chronologie des médias, fondements de l’exception culturelle du cinéma français, pour coller au mieux à la cinématographie, son monde, son univers.

Le cinéma comme lieu

Le cinéma, autant qu’il est un art, est un lieu. C’est d’ailleurs le seul art qui peut se vanter d’avoir un seul mot pour désigner tant les œuvres qui s’y rattachent que le lieu dans lequel on les voit. On ne dit en effet pas qu’on va à la musique pour écouter des œuvres sonores, ou à la peinture pour admirer des toiles.

Pour définir ce lieu si particulier, je prendrai l’exemple que Jean-Pierre Sougy utilise et qui m’a beaucoup plu : la salle de cinéma, c’est un peu comme une église. C’est en effet un lieu de communion sociale avant tout, les individus s’y retrouvent, dans des rangs épars pour regarder et assister pendant une heure ou deux à un même message, délivré par un artiste qui s’impose donc comme un interprète entre une réalité supérieure et les femmes et les hommes venus s’enrichir de nouvelles images et de nouvelles expériences.

De plus, comme l’Eglise, la salle de cinéma possède une sociologie particulière : elle peut être composée tant de néophytes, de passants occasionnels, que d’illustres éclairés, les cinéphiles, qui viennent au cinéma souvent seuls car personne ne veut gâcher un film par leurs commentaires incessants, ils sont habillés dans leurs longs manteaux noirs et gribouillent sur leur carnet pour préparer le prêche qu’ils tiendront à l’issue de la séance.

Si je voulais chercher davantage dans la comparaison, je dirais même que de la même manière que les mariages se forment à l’Eglise, des couples se forment souvent au cinéma, lieu propice car il nous enlève au réel pendant quelques instants, nous plonge dans une obscurité intime et envoûtante, naturellement favorable à l’élévation vers d’autres cieux sentimentaux.

Video Killed the Radio Star, Julia Chapot, 2016

Le cinéma comme art visuel

Le cinéma au delà de la salle reste un art qui pourrait être défini assez fidèlement par une superposition d’images et de sons. Certains pourront ne pas être d’accord avec cette définition, mais comme président du Festival du film Jeune de Lyon, j’ai été amené à constater que le cinéma n’est pas seulement une vidéo avec une histoire. Evidemment, le cinéma doit cependant toujours raconter un message, là aussi je reprendrai une citation bien connue sur la question :

Le cinéma c’est dire le vrai, avec du faux.

Comme tous les arts, le cinéma est un messager entre une vérité supérieure et le commun des mortels. Cette vérité supérieure est portée par ceux qui créent le film, et interprétée par les comédiens ou les personnes qui y figurent.

Evidemment aussi, il y a toujours cette distinction un peu présomptueuse entre le cinéma, et la vidéo, la deuxième étant nettement inférieure en qualité au premier. Pour reprendre cette fois Claude Duty, je pense vraiment que le cinéma existe dès qu’il y a l’intention de faire passer une idée, un message au moyen d’une création mêlant sons et images. 

Naturellement, la Fédération des Cinémas Français considère que la nature cinématographique d’une oeuvre est conditionnée par sa sortie en salle. Mais alors, Okja de Bong Joon-ho (réalisateur également du génial Transperceneige) ne serait pas du cinéma seulement parce qu’il ne sera pas visible en salles ? Cette condition est compréhensible, mais à mon sens trop restrictive et d’un autre temps.

Qu’est-ce que le cinéma aujourd’hui ?

C’est en effet une question qui se pose : à l’ère de la révolution numérique que nous connaissons depuis voilà une dizaine d’année. Rien que dans le Festival du film Jeune de Lyon, pour sa première édition, le cinéma que nous avons reçu, produit par de jeunes lyonnaises et lyonnais était considérablement innovant et dynamique. Il est aujourd’hui aisé de faire un film, ne serait-ce qu’avec un téléphone et une application de montage vidéo, pour une qualité presque équivalente au premier coup d’œil à du matériel professionnel.

Dans la catégorie si particulière du film jeune, particulière tant au niveau de son niveau de professionnalisme parfois, que par son innovation insouciante, ou son goût du risque inégalable, la distinction entre une vidéo et un court-métrage (du cinéma, donc) se fait également : la vidéo sera généralement comique, tournée vers un public restreint et déterminé (une bande d’amis, la famille, …) quand le cinéma sera adressé justement à n’importe quelle personne capable de voir des images.

Pour revenir à ma comparaison avec l’Eglise, le cinéma a de cette comparaison le côté universaliste. Il nous est arrivé à tous, lors d’un échange scolaire international d’aller au cinéma dans une langue étrangère, ou au moins de regarder un film sans possibilité de traduction ou de compréhension. Les images, et le cinéma ont de cela la faculté d’être internationaux et de parler à tous, dans toutes les langues.

Le cinéma, c’est avant tout des images, un message, quelque soit le support, et quelles que soient les conditions dans lesquelles on les reçoit.

Elevé par la rue, Martin Gadiolet et François Rozel, 2016

Quel avenir pour le cinéma français ?

Aujourd’hui en effet, Netflix pose problème. Avec la chronologie des médias, sans cesse décriée par les acteurs du cinéma, l’opérateur n’a aucun intérêt à diffuser son film en salles, ce qui l’empêcherait de le diffuser à ses abonnés avant … trois ans !

Pour autant, Netflix, en s’imposant de plus en plus comme un producteur de cinéma de qualité (Okja, de Bong Joon-ho évidemment, mais également un tournage en cours d’un film de Martin Scorcese), ne devrait pas être exclu du Festival international du film de Cannes, qui se priverait alors, pour des raisons qui apparaîtrait comme reposant sur des principes idéologiques uniquement, de films de qualité reconnue.

La véritable solution repose entre les mains de la législation française et plus largement des politiques publiques culturelles. Il faut évidemment un renouvellement de la chronologie des médias qui tienne compte des nouveaux acteurs tels que Netflix, non pas en leur imposant des règlementations strictes qui les feront fuir, mais en adaptant et en modelant l’exception culturelle du cinéma français à leurs intérêts, de sorte à conserver un marché du cinéma dynamique et reconnu.

Je pense donc en conclusion avec espoir que les générations que nous sommes, celles qui font le cinéma jeune d’aujourd’hui, bénéficieront d’un secteur français du cinéma propice et favorable à la création, ainsi qu’à l’entreprise. Et j’ai la forte conviction que si ce secteur ne s’adapte pas avant, nous serons les acteurs de sa transformation et nous porteront sa refondation vers des horizons encore plus larges.

[Cannes 2017] Vers la lumière de Naomi Kawase

Compétition officielle

La lumière est un concept fort. Fondamental même. Le cinéma n’est que quand il y a des gens pour voir ce qui n’est que de la lumière projetée sur un écran. C’est aussi aller vers la vérité. Mais qu’arrive-t-il si l’on ne peut plus la regarder ? Le monde a-t-il encore du sens ? C’est cette question que se pose Naomi Kawase lorsqu’elle réalise son nouveau film, Hikari, consacré en très large partie au milieu méconnu de l’audiodescription. Méconnu alors qu’il s’agit en fait d’un enjeu de cinéma : comment représenter des images, et les émotions ressenties face à ces images, avec des mots ?

C’est le travail d’ailleurs de cette jeune femme que d’écrire de l’audiodescription, dont plusieurs longues scènes sont consacrées aux conversations suivant les tests réalisés avec des malvoyants. Cela conduit à des discussions de cinéma absolument essentielles et brillantes, inattendues en fait, d’une grande profondeur sur le sens de l’image, de l’émotion, de la transmission…

 

Mais au-delà de cette dimension documentaire habituelle dans ses films, Naomi Kawase propose aussi cette histoire d’amour entre cette jeune femme et cet ancien photographe qui perd sa vue, catastrophe absolue forcément. Ne nous mentons pas, un cinéphile qui perdrait sa vue serait dans le même état. Cette histoire d’amour est d’ailleurs d’une grande justesse : quand on a perdu la vue, il nous faut quelqu’un pour nous permettre de surmonter cette situation. C’est justement l’objectif de l’audiodescription, c’est-à-dire redonner la vue à ceux qui ne l’ont pas. Bref, aider le cinéphile.

On saluera la musique sublime d’Ibrahim Maalouf. On regrettera le côté un peu pathos du film parfois : le rapport au père disparu est assez quelconque et la place de la nature – si elle n’est pas sans intérêt (la lumière, elle vient de la nature, il faut donc aussi l’entendre, la voir, pour comprendre la difficulté de la représentation de celle-ci), elle reste un peu lourde, moins marquante quand dans d’autres films de Naomi Kawase. Reste l’un des films les plus importants de la compétition cannoise cette année, à l’évidence.

Le film sortira en France le 20 septembre 2017.

[Cannes 2017] Le Jour d’Après de Hong Sang-soo

Compétition officielle

On connaît le style Hong Sang-soo, on connaît ses mimiques de réalisation, ses acteurs fétiches… Pourtant, malgré cette répétition de motifs, il continue sur sa voie, à un rythme affolant d’un film présenté en compétition à Berlin en mars 2017 (On the beach at night alone, prix d’interprétation féminin pour Kim Min-hee) puis deux films en mai 2017 à Cannes, dont un en compétition : Le Jour d’Après.

Originalité : le noir et blanc, une première pour le cinéaste. Et on aura rarement vu une aussi belle absence de couleurs, des blancs aussi propres et des teintes de gris aussi étudiées. La beauté de la photographie est là pour soulignée la confusion, la mort du sentiment, amoureux notamment – élément récurent chez le cinéaste. Cette fois, un éditeur (Hae-hyo Kwon) trompe sa femme avec son employée. Cette dernière lui avoue qu’elle l’aime. Il la remplace par une autre (Kim Min-hee), mais les quiproquos avec sa femme jalouse s’accumulent. Derrière les larmes relevant du pathos, se cache une véritable sensibilité sur le monde qui l’entoure, sur les hommes et les femmes qui se croisent, s’aiment, se déchirent. Le désespoir déchirant côtoie dans le film des moments parfois drôles, toujours touchants. C’est souvent au cours de repas que l’intrigue avance : comme dans la vie, c’est au moment où l’on se remplit la pense qu’on se retrouve tous ensemble. Le reste ne fait qu’habiller une logique inéluctable : l’homme était bel et bien une pourriture – pas totale, parce qu’hésitant, doutant, prenant conscience de ses mauvais choix – mais quand même une pourriture, trompant et mentant à longueur de journée, s’enfonçant dans ses mensonges…

On ne peut pas nier que le grand nombre de films que Hong Sang-soo réalise conduit à des redites, surtout étant donné le style prononcé qui caractérise sa mise en scène. Pourtant, Le Jour d’Après est caractéristique de son œuvre post-Un Jour Avec, Un Jour Sans (2015, Léopard d’Or à Locarno) : un aboutissement dans sa logique personnelle, qui continue à nous toucher, film après film, comme autant de vies que le cinéma nous permet de découvrir le temps d’une projection (et courte, comme l’exige son cinéma de l’instant fondé sur des films de rarement plus d’une heure et demie). La présence de La Caméra de Claire en séance spéciale, tourné lors du Festival de Cannes en 2016 avec Kim Min-hee et Isabelle Huppert, le prouve aussi : la finesse du propos contenu dans un film d’une heure et quelques minutes seulement atteste de la maîtrise par Hong Sang-soo du langage qu’il se sera lui-même inventé.

Le film sortira en France le 7 juin 2017.

[Cannes 2017] Good Time de Benny et Josh Safdie

Compétition officielle

Inutile de dire que le titre du film fut l’objet de nombreuses railleries. « Alors, devant ce film tu as passé un Good Time ? ». Non seulement ce n’est pas drôle, ni fait, ni à faire, mais en plus, c’est d’office oublier qu’avant tout, le film des frères Safdie est l’une des grandes réussites de cette 70e édition, sorte d’After Hours moderne.


Nick Nikas (interprété par Ben Safdie), souffrant de capacités mentales moins importantes que la moyenne, est arrêté par la police suite à un braquage raté avec son frère, Connie (Robert Pattinson). Ce dernier va tout faire pour le libérer. Inutile de dire que la nuit sera agitée pour lui. D’une maîtrise absolue – à la fois technique et narrative, les frères Safdie nous font parcourir le long chemin vers l’enfer, le chaos, la destruction, pavé par des rêves brisés, des familles déçues, une violence omniprésente. Personnage d’une grande richesse, Robert Pattinson trouve ici l’un de ses meilleurs rôles – celui d’un homme prêt à tout pour faire libérer son frère, continuellement confronté à la propre spirale qu’il construit lui-même. On ne s’étalera pas ici sur les qualités de son jeu d’acteur dans la mesure où il s’était en fait déjà illustré pour d’autres rôles de grande qualité notamment chez David Cronenberg (en 2012 et 2014) ou chez James Gray cette année. On ne niera donc pas qu’il était temps que l’on considère unanimement qu’il s’agissait bien d’un grand acteur.


La photographie, elle, est remarquable : des lumières étudiées pour construire une ambiance anxiogène et surexcitée du New York nocturne. Les couleurs sont vives, par une nuit noire dans laquelle on ne sort jamais totalement. La qualité du montage aussi doit être souligné
e – sec et efficace, servant ainsi une mise en scène précise et intelligente. La musique de Oneohtrix Point Never marque elle aussi le rythme dont bénéficie le film. En fait, l’excellence de la mise en scène fait de Good Time un objet plastiquement irréprochable. Mais comme pour The Neon Demon (2016) auquel il pourrait être tenté de le comparer par moment (malgré les évidentes différences entre les deux), il s’avère décevant que le fond, le propos, soit sacrifié sur l’autel de l’imagerie cinématographique.

Le film sortira en France le 11 octobre 2017. Il a reçu le prix du meilleur compositeur – Cannes Soundtrack.