Barbara – Abrogation du biopic par contumace

Le terme biopic est la contraction de biographical picture, un film biographique. Précisément ce que n’est pas Barbara de Mathieu Amalric. L’enjeu est alors ici de répondre à cette question : qu’est ce qu’est Barbara si ce n’est pas un biopic ? C’est l’étude des sentiments profonds suscités par la connaissance, par les traces de l’existence, de la chanteuse Barbara, par un jeune adolescent de 16 ans qui a vieilli (Amalric). Passionné par la voix, par les textes, mais peut-être plus encore par sa manière d’exister que par sa vie et ce qui l’a traversée. Une passion dévorante qui anime un Homme qui, dans un geste rempli de fatalité, essaie de faire sien un fantôme.

Et ce geste, il est cinématographique. Il est Mathieu Amalric, dans une mise en abîme, une justification scénaristique : on tourne dans le film, un autre film, sur Barbara. Cette dernière est interprétée par Jeanne Balibar, qui joue celle qui joue à être Barbara. C’est leur rencontre qui constitue le moteur du film : elle se transforme devant sa caméra. Comme un papillon sortant de sa chrysalide, elle change, le doute s’instille : est-ce une illusion que vit le réalisateur ? Ou un rêve éveillé ? C’est un fantôme, le fantôme qui survit à travers ces images d’archives (ou plutôt ces fausses images d’archives : c’est Balibar qui joue Barbara dedans…). Mais on oublie jusqu’aux traits de la vraie interprète, elles semblent respirer le même air.

Mêlant les techniques (fausses archives, caméra à l’épaule, longs plans séquence immortalisant un tournage de film…), on devine le fantasme. Celui de la voir, de l’avoir, pour de vrai, en chair et en os. Cette séquence exceptionnelle dans laquelle Amalric se jette devant la caméra pour se mettre dans le public écoutant Barbara à un concert. Amalric, toujours lui, qui va après le concert demander un autographe à Barbara-Balibar (vous suivez?). L’artiste répond d’un cinglant : « c’est un film sur vous ou un film sur moi ? ». « C’est la même chose ». Il a un regard d’enfant émerveillé.

Franchir l’illusion cinématographique, et le regard fasciné du réalisateur-acteur-scénariste-amoureux transi, essayer de « quitter ce décor » pour finalement rejoindre une pureté, une simplicité. Elle, sur son piano, chante. Lui, regarde, assiste. La caméra tourne autour, le blanc immaculé éclairant abondement le visage de Balibar, qui finit par disparaître à contre-jour. Ce n’était pas Balibar, peut être Barbara elle-même, ou un « spectre ». C’est ce mot qui est lâché quelques minutes après dans la séquence finale du film. La plus étrange sans doute : quelques plans, on est revenu à la maison où elle a vécu. Un châle (son châle), posé sur une chaise. C’est sa cape qu’elle a fait tombé, elle n’est plus super-héroïne, n’est plus cette femme fatale, cette séductrice, cette professionnelle, cette travailleuse, cette hystérique, ce petit animal fragile. Ou, au contraire, elle est tout ça à la fois. Elle est redevenue une femme normale, engagée (Barbara le fut véritablement contre le SIDA). Mais difficile de savoir s’il s’agit de Barbara ou Balibar. Qu’importe, finalement, pourvu que les fantômes s’impriment sur pellicule.

Barbara (2017) de Mathieu Amalric, avec J. Balibar, M. Amalric, V. Peirani. Sortie le 6 septembre 2017.

Un départ réussi pour le deuxième Festival du Film Jeune de Lyon !

C’était avec une certaine émotion que l’équipe du Festival du Film Jeune de Lyon s’est réunie mercredi soir dans l’amphithéâtre Malraux de l’Université Lyon 3 pour l’ouverture de sa 2e édition.

Ce fut l’occasion pour les partenaires du festival de s’exprimer sur l’importance de défendre le cinéma jeune et ce format si précieux qu’est le court-métrage. Matéo Balestriero, réalisateur de Game of Tongs : the Last Fight, primé l’année passée, est venu avec sa bonne humeur et son énergie animer une soirée forte en émotions. Le président de l’association LYF, organisant le festival, a d’ailleurs rappelé l’histoire de celui-ci: initialement le projet d’une bande de potes… qui commence à prendre de l’ampleur !

Julia Chapot, aussi lauréate de la première édition pour son Video Killed the Radio Star, est ainsi venue présenter émue, en avant-première, son dernier court-métrage, Da Lost Boyz. Sorte de relecture punk de Peter Pan qui n’a pas manqué de réveiller l’auditoire, qui a très justement rendu hommage, dans une salve d’applaudissements, au travail exceptionnel fourni par l’équipe du film (présente dans la salle). Il sera d’ailleurs projeté le 23 septembre à 11h30 au Zola, et nous pouvons vous assurer que le succès y sera au rendez-vous !

Après une heure et demi aussi énergétique, force est de constaté que cette nouvelle édition, particulièrement prometteuse, commence sous de bons auspices. Rendez-vous le 20 septembre pour découvrir les premiers films en compétition du festival. N’oubliez pas que la clôture aura lieu le 30 septembre à 10h30, au Comoedia : elle sera gratuite, et suivie de la projection des films lauréats. Ce serait bête de rater ça !

Site officiel du Festival du Film Jeune de Lyon
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Lien vers l’événement Facebook de la conférence suivie de la projection « Pasolini »

Dernière minute : Da Lost Boyz de Julia Chapot en avant-première au Festival du Film Jeune !

Annonce exceptionnelle de dernière minute : Julia Chapot viendra présenter à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du Festival du Film Jeune de Lyon, en avant-première et en exclusivité, son nouveau court-métrage Da Lost Boyz.

De quoi parle Da Lost Boys ?

Julia Chapot : « C’est une adaptation libre de Peter Pan, mais dans les années 90. Ca raconte l’histoire d’un jeune punk, qui s’appelle Wolfgang, sensé devenir mineur comme son père. Le jour de ses 16 ans, son grand frère Peter va venir le chercher et lui proposer de l’amené au Netherland, son dernier échappatoire. »

A quelle occasion as tu réalisé ce film ?

Julia Chapot : « J’ai fait le film dans le cadre de ma dernière année à Factory, où l’on prépare un projet de fin d’études. C’est un peu sensé être un tremplin entre le monde de l’école et le monde professionnel. Une partie de l’équipe du film était déjà sur mon précédent court-métrage, Video Killed the Radio Star. »

Da Lost Boyz sera ainsi présenté en avant-première au Festival du Film Jeune de Lyon. Qu’est ce que ça signifie pour toi ?

Julia Chapot : «  C’est un peu une avant-première surprise ! On en avait une de prévue deux semaines après [le 23 septembre, au Zola, ndlr]. Quand monsieur le président du festival nous a proposé de faire l’ouverture, on était super content. On avait reçu le prix du meilleur film étudiant et le prix de la meilleure image l’année dernière. C’est une manière de « boucler la boucle », voir où on en est un an plus tard. En plus, la cérémonie d’ouverture sera animée par Mateo Balestriero ! »

Nous avions déjà rencontré Julia Chapot, pour revenir sur son expérience lors de la précédente édition du festival.

La cérémonie d’ouverture aura lieu le 13 septembre 2017 à 18h30, dans l’auditorium Malraux de l’Université Jean Moulin Lyon 3 (16 rue Rollet, Lyon 8). La cérémonie d’ouverture est ouverte à tous et gratuite. Vous pouvez réserver vos places en suivant ce lien.

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Patti Cake$ – Un rap prometteur

Geremy Jesper vient de l’univers du clip et voue une passion à la musique urbaine. Son premier passage derrière la caméra vise donc à mélanger les deux univers, rapprocher les deux mondes, tout en partant de ses propres souvenirs d’enfance. C’est ainsi qu’il donna naissance au personnage de Patricia Dombrowski, jeune femme caucasienne obèse de 23 ans, rêvant de succès dans le milieu du rap.

Cette jeune femme, portrait d’une génération, est le socle de la totalité du film. Le personnage de Killer P. fonctionne d’ailleurs en parallèle avec le personnage de sa mère, Barb. Leur relation apparaît comme très fusionnelle par moment, notamment lorsque la mère parle des « sœurs Dombrowski ». Une expression étrange, qui évoque des relations troubles, déréglées, entre la mère (l’autorité) et la fille. La réalité est encore plus sordide. En pratique, la cruauté de la mère envers la fille est insoutenable par moment : des remarques décourageantes, des allusions sur son incapacité à réussir, la dévalorisation de sa passion (le rap)… Jusqu’à accuser sa grossesse non désirée, et donc sa fille, de son échec. Cette rupture mère-fille sous-tend une rupture générationnelle plus profonde. En effet, la mère voulait réussir dans le rock, et l’arrivée de Patricia l’en a empêché, finalement, c’est en guise de revanche que la mère refuse à la fille un regard d’encouragement. Patricia, qui suit les pas de sa mère, subit à 23 ans le contre-coup d’un échec social vécu par cette dernière. Il semble même que Patricia semble vouée à un éternel schéma de reproduction sociale qu’elle le veuille ou non. Le seul échappatoire étant la musique. Mais les évolutions de la société font qu’elles ne se comprennent pas quand elles partagent une même ambition : s’émanciper, atteindre la « réussite » dépeinte par le rêve américain. La mère utilise pour cela son corps, comme s’il pouvait être encore jeune et désirable, comme sur la pochette de la démo qu’elle avait fait dans sa jeunesse. C’est de la jalousie envers la jeunesse de sa fille. Le principal enjeu du film est alors de savoir si elles sauront se retrouver, à un moment ou à un autre.

Plus largement c’est un portrait de l’Amérique que montre Geremy Jesper. Avec un certain succès, il dévoile la réalité d’une « Amérique d’en bas », l’Amérique ouvrière. Ironiquement, le film se déroule dans une zone industrielle du New Jersey, où il ne suffirait que de franchir un pont pour se rendre à New York, incarnation d’une certaine idée de la réussite. Celle-ci se retrouve dans une pratique de l’argent très « vulgaire » (propre à ce que l’on appelle en général les « nouveaux riches »), il s’agit de le montrer le plus possible. L’esthétique de l’univers du rap le montre et les choix esthétique, parfois radicaux (très influencé par les origines artistiques de Geremy Jesper), illustrent de ce malaise (utilisation de la courte focale, caméra à l’épaule…). Finalement, s’il n’y a jamais vraiment de remise en question de cette vision du monde, c’est peut être aussi parce qu’il n’y en existe pas d’autres pour ces jeunes. Nous n’utiliserons pas cette (consternante) expression qu’est « génération perdue », ici, il s’agirait d’un bout de société oublié.

Geremy Jesper construit ainsi son film autour de ses propres souvenirs d’enfance, comme si, finalement, il était un peu cette Patricia Dombrowski, qui rêvait de richesse et de reconnaissance, mais dans un monde rempli de désillusion où il faut se battre. « Un monde de chacal » lui dit une DJ qu’elle admire, rencontrée à un bar-mitzvah, alors que depuis 20 ans cette dernière anime une émission de radio à succès. L’énergie du film, sa fraîcheur, fait plaisir à voir : l’espoir de l’Amérique est peut-être « dans ce doigt où réside plus de talent que chez toutes les autres personnes de la ville ».

Patti Cake$ (2017) de Geremy Jasper, avec D. MacDonald, B. Everett, S. Dhananjay. Sortie le 30 août 2017.

Cérémonie d’ouverture du Festival du Film Jeune : Mateo Balestriero en maître de cérémonie !

Le Festival du Film Jeune de Lyon 2017 se déroulera du 20 au 30 septembre dans toute la métropole. Le festival connaîtra une cérémonie d’ouverture exceptionnelle le 13 septembre 2017 à 18h30, avec toute l’équipe et nos partenaires, dans l’amphithéâtre Malraux de l’Université Lyon 3 – Jean Moulin. Ce sera ainsi une formidable occasion de célébrer le film jeune tous ensemble, et de pouvoir dévoiler les premières images d’une seconde édition qui s’annonce d’ores et déjà exceptionnelle. La cérémonie d’ouverture est ouverte à tous et gratuite.

La cérémonie sera animée par Mateo Balestriero, réalisateur et membre du duo Crazy Lutins avec Lucas Fitoussi. Il a reçu lors de la précédente édition le Prix du Meilleur film étudiant pour son court-métrage Game of Tong: the Last Fight.

Mateo Balestriero : « L’année dernière, le festival a été une bonne expérience pour moi. Je n’avais pas de court-métrage pour y reparticiper cette année. Cette proposition d’être maître de cérémonie me permettait de participer au festival d’une autre manière. Je voulais tenter l’aventure. »

Nous avions déjà rencontré Mateo Balestriero, pour revenir sur son expérience lors de la précédente édition du festival.

La cérémonie d’ouverture aura lieu le 13 septembre 2017 à 18h30, dans l’auditorium Malraux de l’Université Jean Moulin Lyon 3 (16 rue Rollet, Lyon 8). La cérémonie d’ouverture est ouverte à tous et gratuite. Vous pouvez réserver vos places en suivant ce lien.

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Valérian – Un fantastique et historique nanar cinéphile

L’échec de Besson

Son dernier film, Lucy, a été un énorme succès surprise en 2014. Cela lui permettait, le vent en poupe, de monter n’importe quel projet qu’il aurait eu alors à l’esprit. C’est sur une bande dessinée de science-fiction française que son choix s’est portée. On ne va pas s’attarder dessus dans la mesure où les enjeux et les problématiques liés à l’adaptation n’ont ici que peu d’importance. Il semble, de plus, que les auteurs de l’œuvre aient aimé le film.

Cependant cela ne suffit pas. Le mal est fait : Europa Corp, qui produit et distribue le film, misait sur son succès pour la réalisation de plusieurs suites. Ce qui n’arrivera sans doute pas. En effet, le film est un échec : le film n’a rapporté au 14 août que 90 millions de dollars au box office mondial pour un budget de presque 200 millions de dollars. Il faudrait ainsi que le film cartonne en Asie pour éviter la catastrophe.

Comment expliquer cet échec ? Le Besson Bashing, un sport historique dans la critique française, repose sur l’idée que Besson serait un incompétent qui ne sait rien faire de bien. Pourtant, il est à l’heure actuelle le seul réalisateur français à avoir su monter un tel projet, d’une telle envergure. De plus, son « incapacité » notoire lui permet de tourner. Uniquement parce qu’il fait gagner de l’argent ? Inexact. Parce qu’il est un bon réalisateur.

Besson au pied de la lettre

Qui est Besson ? Un enfant en fait. Un gamin un peu malin, un peu surprenant, bref, un jeune prodige qui sait comment le système fonctionne, comment l’exploiter, sans avoir des capacités au dessus de la moyenne. Luc Besson, c’est un peu un enfant précoce, ni plus, ni moins. Plus intéressant : il est libre. Depuis que ses films sont considérés comme cultes, aux États-Unis comme en Europe, il possède une capacité de financement énorme juste avec son nom. Des films comme Le Cinquième élément ou Léon, objectivement ridicules, barrés, sont en fait déjà des plaisirs personnels communicatifs pour Luc Besson. Connaissons-nous quelque chose de plus fou que Jean Reno capable de dormir assis sur un fauteuil et qui a pour seul ami une plante verte ? Et bien, Luc Besson l’a fait.

Le véritable reproche à lui faire désormais, c’est sa paresse. Depuis plusieurs films, notamment les Minimoys, on constate qu’il ne fait plus que des choses très conforme à ce qui se fait ailleurs, et notamment à Hollywood. Luc Besson n’ose pas (plus?) sortir des sentiers battus, de peur d’être rejeté par un système industriel qu’il a participé à modeler sans jamais y avoir été accepté. Le petit « frenchie » qui reste devant la porte du paradis hollywoodien. C’est bien dommage. Parce que malgré tout, ses remontées nanardesques restent de vraies plaisirs cinéphiles. Dans Lucy, quel intérêt d’avoir invité le coréen Choi Min-sik pour mener un gang de dealer de drogue, d’autant plus que le film se déroule à Taiwan ! La réponse : Luc Besson est aussi un cinéphile. Il accomplit ainsi un rêve que les fans de Old Boy, ou de J’ai rencontré le diable, font : celui de faire rentrer cet acteur dans une pièce pour lui faire trucider des gens, foutre du sang sur les murs pour des raisons pas beaucoup plus profondes que « gna gna, je suis un méchant ultra-violent ». On avait, d’ailleurs, le même méchant dans Léon, mais incarné par Gary Oldman, en flic ripoux tueur d’enfant. Il manque alors chez Besson d’une véritable capacité de ré-invention.

Et Valérian dans tout ça ? On garde la même logique, et on recommence avec beaucoup d’argent : la présence de Rihanna (et, moins médiatique, de l’excellent Ethan Hawke!), ayant été largement utilisée lors de la communication autour du film, mais qui se limite finalement à 3 scènes… L’influence de d’autres films de science-fiction aussi, qui donne parfois un sentiment de déjà vu, ou de référence perpétuelle un peu perturbant (la voix du héros qui fait penser à celle de Néo dans Matrix, les vaisseaux qui évoquent Star Wars,…). L’ironie, c’est que tout cela n’est pas juste un mix-SF de fanboy. C’est justement Valérian, et plus largement la science fiction française qui avait inventé tout ce sur quoi Hollywood se reposera pendant les années 1970. C’est, en réalité, un retour aux sources. Le message à Hollywood est clair : vous nous avez pillé de notre culture, vous avez pris Mézières et Christin, vous avez pris Möbius, mais qu’importe. Nous aussi, on peut faire comme vous. C’est mal joué, mal écrit, un peu débile, moralement douteux (même si c’est vrai que l’amour est plus fort que le droit international)… C’est tout comme un film hollywoodien. Bravo Luc, chapeau bas.

Mais encore une fois le film est un échec : la presse américaine a démoli le film avant sa sortie, sans doute par peur d’une fuite des investissements, notamment chinois, vers la France, devenue plus accueillante (rassurante?) que le pays de Donald Trump. La presse française l’a froidement reçue, mais après tout, le film n’est pas très bon non plus. Seule l’Asie, et la Chine surtout, peuvent sauver du naufrage la quête bessonienne. Et si la Chine sauve Besson, nous rentrerons dans une nouvelle ère, dans laquelle les États-Unis ne font plus la pluie et le beau temps cinématographique. Ce sera, alors, une véritable révolution.

Article en réponse à la critique de Pierre Triollier
Valérian et la Cité des milles planètes (2017), de Luc Besson, avec D. DeHaan, C. Delevingne, C. Owen. Sortie le 26 juillet 2017.

Lumières d’été – Hiroshima, 70 ans plus tard

Venu du cinéma expérimental, le français Jean-Gabriel Périot réalise cette année son premier long-métrage de fiction : Lumières d’été, consacré au bombardement nucléaire de Hiroshima. Plus précisément, ce qui l’intéresse sont les conséquences de celui-ci.

Il est très difficile de comparer ce film avec le reste de son œuvre. Il s’avère « classique » au premier abord, notamment parce que doté d’une structure linéaire. Pourtant, le choix de distribuer le film avec son court-métrage datant de 2007, 200 000 fantômes, déjà consacré au drame d’Hiroshima, illustre d’une vision de cinéma personnelle et originale, loin d’être dénudée d’intérêt…

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que ce genre de situation arrive, mais le fait d’accoler deux réalisations, surtout d’un même réalisateur sur un même sujet, est toujours révélateur. Ici, les deux démarches sont tellement éloignées qu’il s’agit pour Jean-Gabriel Périot d’exercer un effet de parallélisme : concrètement, la vision de 200 000 fantômes influencera le spectateur de Lumières d’été, qui sera alors plus sensible sur le vrai sujet de ces deux films, voir de son cinéma entier : les conséquences de la violence. Comment reconstruire, après la violence totale qu’incarne la bombe atomique, la vie sociale ? Le court-métrage répond d’une manière saisissante : le diaporama reconstitue la construction du Dôme de Genbaku, sa destruction partielle et le retour à la vie à ses alentours. Le fait d’avoir agencé dans le plan les photos est une idée proprement passionnante puisqu’il s’agit à elle seule d’une réflexion sur la nature cinématographique : est-ce que nous sommes face à du cinéma ou pas ? Est-ce que cette reproduction du temps qui passe, illusion d’un mouvement naturel des choses, est considérable comme étant cinématographique ? Le résultat qui nous intéressera ici, en tout cas, est dans le dernier plan : celui d’une famille qui pique nique avec en fond, le Dôme. Comme s’il ne s’était rien passé ? Non, parce qu’ils l’ont surmonté.

Est-ce que c’est parce que la vie doit reprendre son cours que les gens préfèrent alors fuir, oublier ce qui s’est passé ? Lumières d’été possède des restes expérimentaux évidents, et l’introduction du long-métrage, consistant en un très long entretien avec une hibakusha (une survivante de la bombe atomique), racontant en détail ce qu’elle a vécu, ce qu’elle a vu, et ce qu’elle avoue avoir voulu fuir s’avère terrible. Ce témoignage impose quelque chose. Sans doute le choix du long monologue en plan séquence renforce le ressenti, mais le « courage » salué par le personnage du réalisateur à la fin de la séquence n’est pas qu’un mot, mais peut être même le sens véritable de son témoignage. Sa vérité. On pensera à Claude Lanzmann, d’ailleurs, qui use du même « procédé » cinématographique dans son Shoah, pour un « effet » proche. Précisions toutefois que la différence fondamentale est que l’introduction est jouée par une actrice… Mais cette fragilité qu’elle émane est indéniablement bouleversante.

Le sujet du film, donc, est dans l’après. Cet après se construit dès la fin de la scène avec la survivante, pour se jouer lors de la rencontre entre le réalisateur d’un documentaire sur Hiroshima et une jeune femme. Véritablement, si problème dans le film il y a, il est ici : rien n’est vraiment naturel dans la rencontre entre ces deux personnages, puis entre eux et un vieil homme et son petit fils. Alors, peut-être qu’en effet, le film parlant des fantômes du passé, il s’agissait d’avoir une lecture supra-rationnelle des choses. Mais rien n’y fait, ça ne fonctionne pas… Le groupe semble idéaliste, comme si finalement, la vie après l’horreur était ainsi impossible : c’est une illusion, un fantôme justement, comme le film le dit lui-même. Cela explique alors la fuite de la mère du petit garçon vers Tokyo, celle du réalisateur de documentaire vers la France,…

Non pas que la fiction a besoin du réel, mais la fiction a besoin de réel, or, la totalité du film (en dehors du témoignage de la survivante) est supposé être du domaine du fantastique parce que fantomatique, donc de l’irréel, ce qui ne fonctionne en résumé pas très bien ici. Le court-métrage, de 10 minutes, lui est par contre un véritable coup de coeur. Mais globalement, il s’agit d’une petite déception, mais rappelons qu’il ne s’agissait que d’un premier long-métrage de fiction…

Lumières d’été (2017) de Jean-Gabriel Périot, avec H. Ogi, A. Tatsukawa, Y. Horie. Sortie le 16 août 2017.

Les Filles d’Avril – L’insoutenable légèreté morale des relations mères-filles

On pourrait dire, par euphémisme, que Michel Franco est un petit comique. En effet, son goût prononcé pour la cruauté donne à son travail une dimension proprement fascinante, quasi humoristique. Un humour noir, bien entendu, très noir. Ainsi, après avoir été remarqué pour son Después de Lucía en 2012 (Prix Un certain regard à Cannes) puis pour son Chronic en 2015 (Prix du scénario à Cannes), il revient avec son Las hijas de Abril, Les Filles d’Avril, dans lequel le réalisateur retourne au Mexique après son détour aux États-Unis. Avril vit loin de ses deux filles, mais elle revient vivre avec elle lorsque que la cadette de 17 ans, Valéria, est sur le point d’accoucher.

Là où Chronic prenait pour sujet la vieillesse, Les Filles d’Avril prend celui de la jeunesse. Mais l’intérêt réside de la manière dont il aborde ces sujets : toujours sous le même angle : celui de la perte. En effet, dans les deux films, les personnages « perdent » quelque chose de central pour eux. Dans Chronic, c’était la capacité de s’occuper de soi, comprendre sa dignité. Les longues séquences qui mettaient le spectateur dans des situations gênantes où Tim Roth, aide soignant, obligé de nettoyer ces personnes âgées ayant eu des « petits accidents », obligés d’être aidés pour prendre une douche… Autant de situation qu’on ne montre jamais, mais qui concernent tout le monde. Chronic, c’est un Amour en complaisant : jamais le spectateur n’éprouvait autre chose pour les personnages qu’un léger sentiment de honte mêlée à un malaise perpétuel. C’est à nouveau le cas de Les Filles d’Avril : dès le début du film, le spectateur se retrouve face à cette jeune fille de 17 ans, Valéria, enceinte de sept mois. Le fait qu’il n’est pas mis en évidence sa condition immédiatement joue aussi dans notre rapport au personnage (d’abord, on l’entend avoir un rapport sexuel, elle sort de sa chambre boire un verre d’eau mais le choix de l’angle nous empêche de voir son ventre, qui n’apparaît qu’après quelques minutes de film). Alors que pendant un temps, le film tendrait à illustrer de la difficulté d’avoir un enfant à cet âge, il s’avère se retourner complètement : la fille est dévorée par la mère.

On constate ainsi chez Franco une angoisse liée à la vieillesse. La jeunesse est sanctuarisée chez lui. Ce qu’on trouve dans la fin de Chronic (la vieillesse n’est que perte et assistanat, mais ironie noire, le personnage de Tim Roth ne l’atteindra « heureusement » jamais), on le retrouve aussi dans Les Filles d’Avril. Le personnage de Emma Suarez (immense actrice d’ailleurs!) revient aider sa fille à gérer un nouveau né alors qu’elle n’est elle-même qu’une adolescente. C’est alors pour le personnage d’Avril une occasion de revenir en arrière : là où elle avait le « même âge que Valéria » quand elle a eu Clara, l’aînée de ses deux filles, elle va pouvoir vivre cette naissance en tant que mère assumée, complète, confiante, expérimentée. Elle recherche alors rapidement sa jeunesse, justement, en prenant la place de sa fille. Elle devient envahissante : elle achète les vêtements du bébé, impose à sa fille et son compagnon de savoir où ils vont… La cruauté de Michel Franco est ici : la mère ne va pas juste prendre la place de mère de sa fille, bien pire, elle va essayer de l’effacer. Avril commence par faire retirer la garde de l’enfant au motif que Valéria ne serait pas assez mature pour élever un enfant (ce qui semble, en fait, logique). Puis, elle entretient une liaison avec le père du bébé (sans considération morale : différence d’âge, le fait qu’il couche avec la mère de sa copine… !), en s’habillant à nouveau comme une jeune femme d’une vingtaine d’années et en allant en boite… Pire, elle le fait sans regard pour sa fille, bouleversée, traumatisée par l’expérience (un bébé qu’on lui retire, son copain qui s’en va sans raison,…). Ces événements ne conduisent pas à une fin heureuse et morale, mais à une fin où Valéria aura certes mûri, mais où elle sera seule, à 17 ans, un bébé sur les bras. C’est, chez le réalisateur, une fin quasi-optimiste.

Les Filles d’Avril (2017), de Michel Franco, avec E. Suarez, A. Valeria Becerril, E. Arrizon. Sortie le 2 août 2017.

Valérian : la cité des mille déceptions

Un effort industriel sans précédents

C’est incontestablement un film qui a été pensé pour faire rêver, pour transporter le spectateur ailleurs. Il faut dire que l’effort visuel, au niveau des décors, des costumes, de la conception des personnages animés, est considérable et relève de quelque chose que l’on a jamais vu auparavant dans le cinéma français.

Ainsi, Luc Besson se montre-t-il comme le maître de l’innovation : il a cette posture depuis longtemps, lui qui avec son Arthur et les Minimoys avait déjà participé à l’essor des industries de l’image animée françaises. Luc Besson, c’est notre investisseur, notre entrepreneur du cinéma français. Certains innovent dans la confection de nouveaux produits, pour lui, le produit c’est le cinéma.

Et le résultat est époustouflant, des décors à couper le souffle, avec la meilleure technique et la meilleure précision que l’on peut trouver aujourd’hui en 2017. Tous les fans de science-fiction se régaleront devant le bestiaire qui est tout droit sorti des mêmes inspirations que celui de Star Wars : nouvelles formes, nouvelles langues, nouvelles cultures. Le voyage n’en est donc pas entièrement inintéressant.

Une lacune d’âme

Si ce film manque de quelque chose (en dehors de l’esthétique et de l’argent), c’est bien d’âme. Et même cruellement. L’histoire a beau être adaptée d’une bande-dessinée (qu’il faudrait que je lise, peut-être Besson s’est-il borné à reproduire un scénario déjà avorté dans le bouquin ?), l’intrigue est molle, convenue, comme beaucoup de choses dans le film. La romance entre les deux personnages principaux, si elle peut être parfois très drôle et intéressante, est la plupart du temps niaise et sans aucune saveur originale : où diable est l’exception française qui aurait dû inciter Besson à faire quelque chose de différent ?

On a le classique : un peuple ayant subi un génocide de manière collatérale réclame réparation et est poussé à faire une action terroriste. Les méchants généraux militaires humains au sommet de la hiérarchie sont bien sûr au courant et ont tout fait pour dissimuler l’existence de survivants à ce génocide ! Et en vous disant ça, je ne vous spoile rien, ceci est prévisible depuis la première demi-heure du film, et bien qu’on s’accroche à nos rêves pour espérer que le prévisible n’arrive pas, ce dernier se met irrémédiablement à exécution.

Une fin gâchée

Quand un film comme Valerian voit sa musique originale composée par l’illustre Alexandre Desplat, évidemment, terminer la scène finale déjà niaise et pleine de guimauve par un pauvre slow dégoté on ne sait où, c’est du manque de goût. Surtout pour enchaîner sur un un film de Luc Besson, écrit en blanc, teinté d’éclairs et de flammes bleus.

En fait, la fin et la manière dont le film fait la transition avec le générique résume tout à fait l’esprit de ce film : sans âme, sans goût, sans finesse. Dommage qu’autant de talent ait été mis dans la création de l’arrière-plan, si le sujet, en place d’être un château plein de mystères, n’est en fait qu’un mobile home du camping des flots bleus.

J’irai quand même voir la suite je pense, car je crois en l’homme en ce qu’il est capable d’apprendre de ses erreurs et de se rattraper dans le futur.

[Annecy 2017] La conscience politique de l’animation européenne ?

Le hasard fait parfois bizarrement les choses. Deux films hors-compétition que nous avons pu découvrir le 13 juin dernier se sont fait un écho inattendu. Deux films européens, racontant des histoires vraies, et utilisant un mélange d’animation et de prises de vues réelles. C’est, en fait, les points communs principaux au premier abord entre le film-documentaire de l’allemande Katrin Rothe et la coproduction entre la Norvège, la Pologne et la Lituanie réalisée par Anne Magnussen et Pawel Debski. Il existe ainsi dans les deux films un propos éminemment politique, ce qui dans l’Europe d’aujourd’hui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Nous ne pouvions que revenir sur ces films, ensemble, pour essayer d’en comprendre les enjeux et les messages.

1917, The Real October (All, de Katrin ROTHE)

1917, The Real October est un film allemand, réalisée par la documentariste Katrin ROTHE. La particularité de son style est l’utilisation de marionnettes et de découpages pour retranscrire ici la Russie de 1917. On ne peut pas nier l’intérêt de sa démarche : essayer de reconstituer, dans une logique purement historiographique, les événements étant survenus entre février 1917 et octobre 1917 à travers les œuvres, les journaux, les mémoires des artistes de l’époque. L’intérêt réside dans la différence des lectures que chacun fait de ceux-ci : qu’ils soient des témoins lucides ou acteurs déçus, tous verront bien entendu leur vie bouleversée.

Dès lors, on peut s’intéresser au choix de l’animation : pourquoi ne pas avoir privilégié les images d’archive ? La réponse peut sembler surprenante, mais c’est en fait une mise en abîme intéressante : l’artiste est acteur de son époque, de son environnement social et politique. Comme ces artistes russe ont été actifs à différents degrés pendant la révolution de 1917, Katrin Rothe l’est aussi un siècle plus tard, en utilisant un procédé artistique. On sait l’influence qu’on eut les différentes révolutions européennes (la révolution française et la révolution russe notamment) sur les idéologies politiques actuelles, mais on oublie qu’elles ont engendré des contre-réactions défavorables aux artistes. Comme le film le dit lui-même, la révolution de février 1917 a apporté la liberté d’association, d’expression… avant de les supprimer parce que défavorable à la logique révolutionnaire. La force de notre époque, c’est justement notre liberté concrète et fiable de pouvoir s’exprimer, de pouvoir critiquer. Ce qui est d’ailleurs le rôle de l’artiste. L’animation permet ainsi à Katrin Rothe de montrer, au-delà des personnages principaux, les silhouettes sombres des révolutionnaires et des squelettes formant les décors, vides, de plus en plus froids, sombre. L’utilisation des prises de vues permet aussi de mettre en perspective ce qui est raconté : c’est un travail de recherche, de reconstitution narrative qui a conduit au film. Cela donne au travail d’historien du film un côté beaucoup plus intuitif qu’une thèse abstraite et conceptuelle.

The Man who knew 75 languages (Norv./Pol., de Anne MAGNUSSEN, Pawel DEBSKI)

La coproduction norvégienne/polonaise/lituanienne (oui, c’était possible!), The Man who knew 75 languages, est une œuvre aussi fascinante. Mélangeant prises de vues réelles et animation, le film raconte l’histoire vraie de Georg Sauerwein. Né allemand durant la première moitié du 19e siècle, il passera sa vie à se battre pour la protection des patrimoines culturels et linguistiques dans toutes les régions d’Europe. Doté d’une capacité d’apprentissage des langues hors norme, il sera notamment le tuteur de celle qui deviendra la première reine de Roumanie et avec qui l’histoire d’amour constituera le fil rouge tenant le récit. L’intérêt du film étant bien entendu ailleurs, dans son discours politique, du droit à l’identité, aux racines, qui trouve un écho de nos jours. L’Europe de cette période est déchirée par les guerres permanentes qui vont conduire à la formation de nouveaux États et des frontières contemporaines.

Les prises de vues réelles renforce cet aspect : les châteaux, les plaines, ce n’est pas une reconstitution avec des dessins, ce sont de vrais lieux, de vrais personnages : ce sont des faits, palpables. Seul regret, le fait que le film ne dure qu’une heure, donnant un côté anecdotique à certaines scènes – comme l’écriteau au début qui précise qu’il fut le premier à réaliser un dictionnaire anglais/turc. La vie de cet homme mériterait une œuvre encore plus ambitieuse. Sa biographie, que le film adapte en partie, n’est malheureusement disponible ni en français, ni en anglais…

Si la probabilité de pouvoir voir ces deux films dans les salles françaises est faible, il nous semblait intéressant de mettre en avant ces projets à la fois si différents au premier abord, mais très proche en réalité, en vous encourageant vivement à vous intéresser aux sujets portés par ces films.