Heureux comme Lazzaro – Sons, lumières et magie

Au premier abord, on ne saurait dire, lorsqu’on sort de la projection du dernier long-métrage d’Alice Rohrwacher, d’où émane cette forte impression de puissance captivante et mystérieuse que le film a laissé en nous. Peut-être est-ce parce qu’il remue en nous des souvenirs d’innocence perdue : le film rappelle la beauté des contes d’autrefois.

Il était une fois alors, en Italie, dans une campagne et dans un temps reculé, un groupe de paysans exploité par la Marquise de Luna. Esclaves, ils obéissent et ne se révoltent pas. Lazzaro, jeune homme simple d’esprit et profondément charitable, est à son tour exploité par les autres paysans. Puis, il rencontre Tancredi, le fils de la Marquise, avec qui il noue une amitié qui dépassera les frontières spatio-temporelles. Continuer la lecture de « Heureux comme Lazzaro – Sons, lumières et magie »

I Feel Good – Une critique par l’absurde

Quoi de plus normal pour Benoît Delépine et Gustave Kervern – les réalisateurs – d’écrire une comédie engagée. On était habitué à leur humour décalé et surtout très critique envers la société de consommation avec « Groland ». Cette fois encore, ils ont ressenti le besoin d’exprimer leurs pensées en tournant une large partie du film dans un Emmaüs. À vrai dire, Groland et l’Emmaüs de Lascar-Pau sont similaires : l’individualisme de la société n’empêche pas l’existence à la marge de la société d’une forme de solidarité. Une société individualiste, utopique et la volonté d’être riche, juste pour être riche, voilà les thèmes d’I Feel GoodJacques (Jean Dujardin), fils de communiste, tombe dans le piège de la société capitaliste.

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Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau

« Il ne faut pas oublier que, le jour du déluge, ceux qui savaient nager se noyèrent aussi. » – Ramon Gomez de la Serna

Un bassin de faïence remplit d’eau chlorée, sept acteurs désabusés, bedaines et bonnets. Lellouche signe avec Le Grand Bain l’histoire de sept anti-héros magnifiques et des femmes qui les aiment, qu’elles soient leurs épouses, leurs filles ou leurs coachs.

Le film entier semble être construit sur la dualité corps/parole. En effet, là où le discours peine à verbaliser un mal-être, le corps exulte et se libère. Une fois que le corps des acteurs reprend la pesanteur de la terre dans les vestiaires ou le sauna, l’ineffable finit par se formuler en groupe. Chaque personnage semble d’ailleurs être isolé en dehors du lien social créé par la piscine. Continuer la lecture de « Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau »

Lumière 2018 – Jane Fonda, actrice engagée

Le fait que Jane Fonda reçoive le prix Lumière était assez inattendu. On était loin des pronostics – et c’était une bien belle surprise. L’écho avec l’actualité est évident : Jane Fonda est une personnalité très engagée depuis longtemps, c’est une féministe reconnue et ses choix d’actrice-productrice en atteste. Ce sont pour certains des films majeurs et profondément bouleversants : il semblait indispensable de revenir sur quelques uns d’entre eux. Continuer la lecture de « Lumière 2018 – Jane Fonda, actrice engagée »

Lumière 2018 – Alfonso Cuaròn, el mastro

Sa venue était sans doute l’un des grands événements du Festival Lumière cette année. Lion d’Or à Venise, son nouveau film acquis par Netflix a relancé de manière brutale le débat sur la chronologie des médias en France. Tourné dans un somptueux noir et blanc en 65mm, Roma est une expérience sensitive racontant une histoire universelle. Le Festival Lumière a été l’opportunité d’une rétrospective de ses films, entre le Mexique et son cinéma hollywoodien, de Y Tu Mama Tambien (2001), à Les Fils de l’Homme (2006) en passant par Gravity (2013, montré en 3D). Continuer la lecture de « Lumière 2018 – Alfonso Cuaròn, el mastro »

Lumière 2018 – Claire Denis, un cinéma qui a du mordant

Cette année, le Festival Lumière a souhaité mettre en valeur l’œuvre de la réalisatrice française Claire Denis, en partie à l’occasion de la sortie de son nouveau film High Life (en salle le mercredi 7 novembre). Dire qu’il s’agit d’une cinéaste atypique ne serait pas juste, pas plus que dire qu’elle était le quota-films de genre de cette édition – en tout cas, elle refuse cette appellation. Pourtant, difficile de ne pas y penser quand on découvre successivement High Life et son Trouble Every Day… Continuer la lecture de « Lumière 2018 – Claire Denis, un cinéma qui a du mordant »

Climax – Comme un éternel recommencement

Saisir l’apocalypse, la destruction – le chaos, et dans un même mouvement la synergie, l’esprit de le groupe. Comprendre comment cela s’articule, échoue, s’essouffle mais reprend, recommence, ne s’achève jamais. C’est notre fascination morbide envers notre propre destruction – celle de nos corps et de nos vies. Le dernier film de Gaspard Noé est la somme d’un chemin parcouru : celui d’un génie pour certains, d’un petit malin pour les autres. Force est de constater que la proposition qu’est Climax est un coup de force, le moment de rupture qui fait basculer la culture du provoquant, du sordide, dans l’ambition, la maîtrise. Derrière le mystère qu’il pratique – le synopsis du film particulièrement vague, la bande annonce obscure – Noé propose ainsi un véritable projet, concret. Pour en profiter pleinement, il faut en limiter la connaissance préalable, mais comment le comprendre sans avoir toutes les clefs d’une œuvre difficile d’accès ? Il faut reprendre l’objet et le décortiquer. Continuer la lecture de « Climax – Comme un éternel recommencement »

Reprise ACID 2018 – du 5 au 7 octobre au Comoedia !

Ce sont souvent des films dont on entend pas beaucoup parler. Parfois pas. L’ACID – l’Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion – agit chaque année pour soutenir quelques films, quelques œuvres rares, touchantes, radicales, injustement ignorée par une grande partie du public et de la profession. Lors du dernier Festival de Cannes, l’ACID a permis la mise en avant de belles surprises.

Rendez vous au Comoedia du 5 au 7 octobre prochain pour découvrir neuf films accompagnés par l’équipe de l’ACID !

Nous avions par ailleurs eu la chance de rencontrer une partie de leur équipe l’année dernière :

ACID (1/2) : « Le plus important, c’est que les films doivent être présentés comme dans un écrin au spectateur »

ACID (2/2) : « Le but, c’est de favoriser la diffusion de ces films en salle »

Pour plus d’informations et réserver vos places, cliquez ici !

Mademoiselle de Joncquières – Un bien cruel roman

Madame de La Pommeraye (Cécile de France) accueille son ami le Marquis des Arcis (Edouard Baer) dans sa maison pour quelques temps. Connu pour son libertinage, le Marquis s’enfuit dès qu’il a pu conquérir le cœur de la jolie veuve. Désormais brisée, madame de La Pommeraye décide de se venger. Au cœur du dispositif, une jeune femme, Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz)… Si l’on connaissait ses élans romantiques (comprendre, influencé par les romans, la littérature), Emmanuel Mouret propose pour son nouveau film une adaptation d’un conte philosophique de Denis Diderot. C’est peu dire qu’on retiendra la leçon. L’essence cruelle du film repose sur l’immoralité constante de ses personnages et sur l’inversion subtile de la situation initiale tout au long dudéroulement. Si un temps, on ne peut qu’éprouver de l’affection pour le personnage de Cécile de France, elle se transforme, devient un monstre, dont toute fragilité semble avoir disparue. Elle ne subsistera qu’un instant,dans une tasse tremblotante. De même, le personnage d’Edouard Baer, sans doute l’incarnation la plus parfaite du libertin du XVIIe siècle, finit par muter, le poussant dans des registres dans lesquels on ne le voit pas assez souvent.

Chose passionnante, derrière cette cruauté donc, c’est le plaisir jouissif de voir le bon déroulement d’une vengeance huilée et préparée – alors qu’il s’agit à l’évidence d’une volonté égoïste, irrationnelle. La résolution ne peut être qu’un mauvais tour d’origine divine (on fait explicitement allusion au châtiment divin, à la punition, à la fatalité transcendante). Nous éprouvons le plaisir de lacomplicité. Le spectateur, qui suit principalement le personnage de Madame de La Pommeraye, ne comprend que tardivement la folie dans laquelle elle est en train de sombrer. Ce spectateur comprend très vite que tout le monde joue un double jeu, pas juste le Marquis qui, en bon libertin, ment comme il respire. Une séquence particulièrement évocatrice de ce phénomène : un dîner réunissant les principaux protagonistes, dans lequel le Marquis arrive et mime la surprise en rencontrant enfin la mademoiselle de Joncquières. Or, quelques secondes plus tôt, on apprenait lors d’une confidence quemadame de La Pommeraye se joue de son ancien amant en lui faisant croire qu’elle souhaitait qu’il puisse rencontrer cette même jeune femme…

Derrière les masques – et les costumes – ce sont donc les déceptions qui animent les personnages : les malheurs de son passé que dissimule Mademoiselle de Joncquières, l’amour déçu de Madame de La Pommeraye, le libertinage du Maquis qui sera source de sa désillusion. La belle enveloppe est donc un verni d’une intrigue aux accents forcément modernes, parce que détenant une part d’universalité : c’est une tragédie des sentiments. Le spectateur, dans la tradition du conte philosophique, se retrouve au final avec la lourde tâche de tirer des leçons de cette triste intrigue.

MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES de Emmanuel Mouret. Avec Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaac. En salle le 12 septembre 2018.