Rencontre avec Léonor Serraille (Jeune Femme, Caméra d’or 2017)

Léonor Serraille a reçu la Caméra d’or, récompensant le meilleur premier film toute sélection confondue, lors du dernier Festival de Cannes. Nous avons pu la rencontrer lors de sa venue à Lyon pour la promotion de Jeune Femme… Continuer la lecture de « Rencontre avec Léonor Serraille (Jeune Femme, Caméra d’or 2017) »

[Cannes 2017] Le Redoutable de Michel Hazanavicius

Compétition officielle

Je commence tout d’abord par préciser que je déteste Godard. Non pas forcément le personnage, qui m’indiffère, même si sa connaissance du cinéma et l’impact que son oeuvre a eu dans l’art est indéniable. Mais ses films sont pour moi insupportables. J’ai tenté d’en voir deux (ses plus connus, Le Mépris et A Bout De Souffle) et n’en ai fini aucun, trop insoutenable pour moi.

Aujourd’hui je remarque qu’on connait plus Jean-Luc Godard pour ses frasques et ses coups de gueules que pour ses productions cinématographiques, l’artiste s’étant en effet retiré par lui-même de l’industrie « classique » du cinéma pour en explorer la face la plus expérimentale et politique (retenons ses deux dernières production, le troublant et en 3D Adieu au Langage et un court-métrage pour le film collaboratif Les Ponts de Sarajevo). La radicalité du virage artistique pris par Godard est d’ailleurs le point central de ce film qui, tout en se déguisant en une amusante pastiche, peine à cacher son l’admiration pour ce héros de l’art. Sans sombrer dans l’hommage aveuglé par une idolâtrie mal placée, Hazanivicius livre un film d’une simplicité troublante et d’une grande drôlerie, presque à l’inverse des films de Godard, justement…

La démarche est ici didactique et simple ; tout en usant de tous les effets propres au cinéma de la nouvelle vague (caméra, couleurs négatives, voix-off, regards-caméras, sous-titres parodiques, titres de parties, etc.) – sans parfois réelle utilité néanmoins – , Hazanivicius livre comme une introduction à Godard et à son cinéma à partir de son côté sombre pour mieux donner envie d’en voir l’autre côté, et prouve son don de la parodie (incontestable depuis les cultes Le Grand Détournement et les deux OSS 117) en plus de sa très grande cinéphilie, qu’il exploite pour mieux rendre hommage à un cinéma d’un autre temps que sa filmographie dessine de plus en plus précisément (les OSS parodiaient déjà le cinéma machiste d’un autre temps tandis que The Artist était un évident hommage au cinéma muet).

 

Le réalisateur livre donc un film d’une grande ingéniosité de part sa simplicité loin d’être simpliste, et une comédie, au sens noble du terme ; car en effet on rit beaucoup devant ce film. On rit des coups de gueules de Godard, de ses réactions démesurées et parfois même de son malheur (combien de lunettes cassées et combien de rires en réponse ?), la scène la plus drôle restant surement le plan-séquence dans la voiture ramenant Godard et ses amis de Cannes où le talent des comédiens est le plus flagrant (mention à la petite apparition de Monsieur Fraize, l’humoriste absurde devenu subrepticement le second rôle incontournable des comédies françaises). Les comédiens en seconds-rôles ne sont pour autant jamais écrasés par la prestation de Louis Garrel qui livre ici un rôle bien différent de tous ses autres. Il s’agit là d’une performance ; mimétisme vestimentaire et capillaire, tics langagiers, allures, Garrel est méconnaissable car on ne voit plus lui mais Godard, la réussite est totale. Il ne sera pas donc pas surprenant de le voir surement nommé aux Césars l’année prochaine…

Pour autant, même s’il est l’attraction du film, Garrel est bien obligé de laisser place à LA découverte du film, la gracieuse Stacy Martin, qui, avec douceur et simplicité, s’impose en premier rôle du film, et se fait l’incarnation du regard en diagonal que prend Hazanavicius sur le film ; elle, et son personnage de muse du cinéaste, est celle qui justifie ce regard distancié sur le trublion Godard et en permet autant un hommage qu’une critique. Grâce à son rôle d’amoureuse admirative se rendant compte de l’extrémisme démesuré de l’engagement politique et artistique (qui seraient la même chose pour Godard) de son amant, Hazanavicius obtient les scènes les plus émouvantes du film ; car il est évident qu’une histoire d’amour avec Godard ne doit pas être chose facile, promesse d’un récit mouvementé. C’est donc par Stacy Martin, véritable révélation, que le film se fait charmant, doux, léger, drôle et émouvant…

S’il est certain que Godard n’appréciera pas ce film (ou bien ne le verra surement jamais), Le Redoutable est une jolie réussite qui permet à Hazanavicius de contredire ceux qui disent de lui qu’il n’est pas un cinéaste sérieux.

Ainsi donc, si je n’ai pas pu finir un film de Godard, j’ai été enchanté devant un film sur Godard.

Le film sortira le 13 septembre en France. Vu dans le cadre de la semaine de reprise au Comoedia.

 

[Cannes 2017] Un Beau Soleil Intérieur de Claire Denis

Vu dans le cadre de la reprise du Festival de Cannes au Comoedia.

Prix SACD – Quinzaine des réalisateurs

Ce qui marque immédiatement dans le nouveau film de Claire Denis, c’est le visage de Juliette Binoche, actrice qu’on ne présente plus désormais… Mais bizarrement, qu’on aura l’impression de ne jamais avoir vu avant. Ces gros plans – presque impudiques – qui mettent en avant ce regard tantôt brillant, tantôt mouillé, d’un naturel profondément bouleversant. Ses sourires, rares, illuminent l’écran. Comme le film raconte les déboires amoureux de cette femme qui n’est ni une jeune femme dans la fleur de l’âge, ni une femme « périmée » (si l’on peut dire quelque chose comme ça) et qui connait encore des hommes, elle garde l’espoir qu’un jour, elle rencontrera ce prince charmant que l’on nous promet sans jamais vraiment le trouver. C’est un film finalement assez sombre, en tout cas larmoyant par moment. Mais la sincérité de son actrice principale est telle que l’on ne peut nier que la sensibilité exacerbée qu’elle joue donne au film une tonalité captivant.

Ces hommes, justement, lui sont profondément proche : imparfaits, inexacts, injustes, insolents, intolérables. Mais jamais profondément mauvais, mais jamais celui que cette femme recherche. Elle va même rencontrer un medium – ou plus qu’un medium : (désolé du spoiler) Gérard Depardieu lui-même. Qui d’autre pourrait promettre qu’un jour elle trouverait ce « beau soleil intérieur », nécessitée pour atteindre le bonheur ? Après tout, avec sa présence lourde, sa voix ayant toujours malgré l’âge ce petit quelque chose d’unique, ce regard, ce nez (et quel nez!), Depardieu s’offre une (courte) apparition mémorable face à une Juliette Binoche qui, sans dire un mot et seulement par la grâce de la mise en scène, reste au cœur de cet entretien aussi colossal entre deux des plus importants morceaux du cinéma mondial.

Pourtant, un regret, un seul plan : celui sur la Tour Eiffel, assimilable à un phare avec ses faisceaux lumineux, introduisant un dialogue entre un homme et Binoche au sujet de leur relation. A quoi sert-il ? Nous rappeler que le film se déroule à Paris ? Inutile. Nous dire que la Tour Eiffel est le phare de Paris, ville des amours ? Que la Tour Eiffel est une métaphore, ce serait grossier, parce que gros, parce que déjà vu à peu près partout. On se plaît à croire que non, que Claire Denis a réalisé un film beaucoup plus fin. On se plaît à croire que la finesse justement du film l’emporte sur tout le reste, et que le visage de Juliette Binoche restera aussi lumineux que dans les derniers plans du film. Il est alors tellement plus éclairant que celui sur la Tour Eiffel.

Le film sortira en France le 27 septembre 2017.

Nos remerciements aux équipes du Comoedia pour la projection du film.

[Cannes 2017] How to Talk to Girls at Parties de John Cameron Mitchell

Hors-compétition

Si le nom de John Cameron Mitchell ne vous dit rien, c’est que vous n’avez vu ni Hedwig and the Angry Inch, sorti en 2001 dans lequel le réalisateur lui-même jouait le rôle d’un rockeur trans-sexuel ou le très sulfureux Shortbus, présenté à Cannes en 2006, très remarqué à cause de ses scènes de sexe non simulées. Et il nous semblait important de vous en rappeler l’existence pour aborder son nouveau film, présenté en hors-compétition à Cannes : How To Talks to Girls at Parties, réunissant notamment Elle Fanning (SomewhereThe Neon Demon,…) et Nicole Kidman (faut-il la présenter?), et dans lequel il continue son étude quasi-anthropologique de la sexualité.

L’enjeu du film était en effet (comme dans ses autres films) de parler directement à la jeunesse – de manière moins polémique ici – en opposant dans l’Angleterre des années 1970 les mouvements punk et… des extraterrestres. Enn (Alex Sharp) n’est qu’un adolescent à tendance punk ordinaire de son époque, écoutant Sex Pistols, qui découvre une nuit avec des amis une maison remplie d’êtres mystérieux. Parmi eux, la jeune Zan (Elle Fanning) décide de fuir avec lui. Les personnages de Zan et de Enn sont d’ailleurs construits, malgré les apparences, de la même manière : ils refusent l’autorité venant d’une personne leur étant supérieure. Autrement dit, ils cherchent à s’émanciper de cette cellule « parentale » (le personnage de Zan n’ayant pas véritablement de parents à proprement parler) et cela passe par une histoire d’amour entre eux. De la même manière, toute une découverte de la sexualité est associée aux extraterrestres et aux punks. Les premiers traumatisent d’ailleurs l’un des personnages principaux en lui faisant découvrir le plaisir rectal et on peut voir Elle Fanning embrasser une autre fille durant une scène de concert punk.

La musique punk est d’ailleurs aussi caractéristique d’une recherche esthétique de cette émancipation : la baisse de la fréquence d’images dans la scène introductive revient à parler de cette jeunesse qui se croit tout permis, comme de jeter des détritus sur un mur avec inscrit de ne « rien jeter ici ». On soulignera aussi la qualité du travail de la célèbre costumière Sandy Powell (ayant travaillé pour Scorsese notamment), qui propose des tenues d’extraterrestres colorées et farfelues remarquablement applaudies dans le Grand Théâtre Lumière de Cannes. Un film que l’on ne peut que vous conseiller fortement, malgré une fin en demi-teinte (qu’on ne spoilera pas ici). Oh, et Nicole Kidman en chanteuse punk, même si c’est aberrant, ça a le mérite de rester quelque chose de saisissant.

NB : le film n’est pas au format 4/3 comme la bande annonce le suggère.

Le film n’a pas encore de date de sortie en France.