I Feel Good – Une critique par l’absurde

Quoi de plus normal pour Benoît Delépine et Gustave Kervern – les réalisateurs – d’écrire une comédie engagée. On était habitué à leur humour décalé et surtout très critique envers la société de consommation avec « Groland ». Cette fois encore, ils ont ressenti le besoin d’exprimer leurs pensées en tournant une large partie du film dans un Emmaüs. À vrai dire, Groland et l’Emmaüs de Lascar-Pau sont similaires : l’individualisme de la société n’empêche pas l’existence à la marge de la société d’une forme de solidarité. Une société individualiste, utopique et la volonté d’être riche, juste pour être riche, voilà les thèmes d’I Feel GoodJacques (Jean Dujardin), fils de communiste, tombe dans le piège de la société capitaliste.

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Sauvage – Brutal, marquant, un choc

Sauvage est l’exemple type du titre évocateur. Si vous fermez les yeux, vous aurez une certaine idée, une certaine définition, de ce concept. Peut-être que certains entendront brutal avec sauvage, animal, bref, « sauvage » évoque une disparition de l’humanité, de la civilisation – sans doute est-ce que le sens du film est là. Comme un vernis, la sauvagerie dissimule quelque chose…

Le plus difficile pour un premier long est d’être remarqué, à fortiori en France où la production cinématographique est abondante. Camille Vidal-Naquet, dont Sauvage est le premier long-métrage, part ainsi de postulats engagés : Léo est un jeune homme homosexuel qui se prostitue. Sujet immédiatement saisissant, la prostitution masculine étant entouré de beaucoup plus de silence que la prostitution féminine. Le corps jeune et svelte devient malade, souffrant, se déchire, crache du sang, se voûte. La crise est donc physique et sentimentale, incapable de se projeter dans un avenir – cette scène terrible chez le médecin où le personnage semble incapable de s’imaginer sans drogues, sans prostitution. L’horreur de sa situation ne lui saute pas aux yeux, certains de ses « collègues » ayant même l’impression qu’il aime se prostituer. Certains clients aux goûts particulièrement extrêmes pourraient pourtant le faire réagir comme le spectateur qui ne pourra pas rester insensible devant la violence de certaines scènes – violence qui n’apparaît pas à l’écran, qui n’est qu’évoquée par le travail d’imagination du spectateur. Celui-ci est bien aidé, d’ailleurs, par l’acteur Félix Maritaud, saisissant dans sa capacité à incarner la souffrance.

Ainsi, si la forme du film – par moment volontairement très réaliste, documentariste – est aussi marquante c’est aussi pour dresser le portrait d’une certaine jeunesse. Incapable de se projeter dans l’avenir donc, mais aussi incapable d’accepter le train-train quotidien. Le dernier plan du film est en cela parlant : ce que cherche le personnage principal n’est ni dans la prostitution ni dans la bouée de sauvetage que la vie lui avait jeté, mais dans cette sauvagerie, dans cette violence. Il y a dans le film une volonté de vivre intensément, de s’émanciper d’une norme, et pour cela il faut accepter de vivre violemment, brutalement, sauvagement. Paradoxalement, seul, le personnage de Félix Maritaux est incapable de vivre pleinement puisqu’il se met à dépendre de sa condition (la prostitution, la vie dans la rue) alors que celle-ci est absolument invivable. Elle est même devenue perverse : le premier médecin du film, dans la séquence d’introduction, n’est autre qu’un client accomplissant son fantasme. Si rien n’est fiable, il n’est alors pas surprenant que le personnage s’enferme dans un cercle vicieux. En fait, c’est peut être justement là que se joue le film : le manque d’affection entourant Léo – pas de parents, de compagnons – est une forme de violence à son égard. Cette vie devient le vernis dont il s’empare pour combler un vide en lui. Cette jeunesse incapable d’être regardée comme elle l’aimerait, dans un monde sombre, très sombre, et souvent très peu enclin à proposer de l’espoir.

Sauvage (2018) de Camille Vidal-Naquet. Avec Félix Maritaud, Eric Bernard. En salles le 29 août 2018.

[Lumière 2017] – Melville, Moroder : les hommages de Lumière 2017 ! (Jour 6/7)

Nous fêtions, le 20 octobre dernier, le centenaire de la naissance de l’un des plus grands cinéaste français : Jean-Pierre Melville. Si son nom est très largement associé à celui de ses acteurs (Belmondo, Delon,…) et à un genre (le polar, dont il est le grand représentant français), on oublie parfois que ses héritiers se trouvent, pour certains, en Asie. Et oui : Melville s’exporte très bien ! On sait ainsi que les sud coréens et les hongkongais ont vu et se revendiquent parfois ouvertement de Melville. Park Chan-wook, Bong Joon-ho, John Woo – ce dernier ayant même réalisé un film-hommage, The Killer, « remake » du Samourai melvillien. Car « melvillien » est un mot qui existe. Un adjectif formidable, qui signifie qu’en France, il y a un cinéma noir. Dans ce cinéma noir, on s’habille en imperméable beige. Dans ce cinéma noir, on porte un chapeau en tout temps et même à l’intérieur. Dans ce cinéma noir, on regarde ses pieds en marchant rapidement dans les rues sombres des grandes villes. Dans ce cinéma noir, on va souvent vers la mort : une vie courte, mais intense, dédiée au crime, au jeu, aux femmes et à un rêve de vie meilleure. Continuer la lecture de « [Lumière 2017] – Melville, Moroder : les hommages de Lumière 2017 ! (Jour 6/7) »

[Cannes 2017] Un Beau Soleil Intérieur de Claire Denis

Vu dans le cadre de la reprise du Festival de Cannes au Comoedia.

Prix SACD – Quinzaine des réalisateurs

Ce qui marque immédiatement dans le nouveau film de Claire Denis, c’est le visage de Juliette Binoche, actrice qu’on ne présente plus désormais… Mais bizarrement, qu’on aura l’impression de ne jamais avoir vu avant. Ces gros plans – presque impudiques – qui mettent en avant ce regard tantôt brillant, tantôt mouillé, d’un naturel profondément bouleversant. Ses sourires, rares, illuminent l’écran. Comme le film raconte les déboires amoureux de cette femme qui n’est ni une jeune femme dans la fleur de l’âge, ni une femme « périmée » (si l’on peut dire quelque chose comme ça) et qui connait encore des hommes, elle garde l’espoir qu’un jour, elle rencontrera ce prince charmant que l’on nous promet sans jamais vraiment le trouver. C’est un film finalement assez sombre, en tout cas larmoyant par moment. Mais la sincérité de son actrice principale est telle que l’on ne peut nier que la sensibilité exacerbée qu’elle joue donne au film une tonalité captivant.

Ces hommes, justement, lui sont profondément proche : imparfaits, inexacts, injustes, insolents, intolérables. Mais jamais profondément mauvais, mais jamais celui que cette femme recherche. Elle va même rencontrer un medium – ou plus qu’un medium : (désolé du spoiler) Gérard Depardieu lui-même. Qui d’autre pourrait promettre qu’un jour elle trouverait ce « beau soleil intérieur », nécessitée pour atteindre le bonheur ? Après tout, avec sa présence lourde, sa voix ayant toujours malgré l’âge ce petit quelque chose d’unique, ce regard, ce nez (et quel nez!), Depardieu s’offre une (courte) apparition mémorable face à une Juliette Binoche qui, sans dire un mot et seulement par la grâce de la mise en scène, reste au cœur de cet entretien aussi colossal entre deux des plus importants morceaux du cinéma mondial.

Pourtant, un regret, un seul plan : celui sur la Tour Eiffel, assimilable à un phare avec ses faisceaux lumineux, introduisant un dialogue entre un homme et Binoche au sujet de leur relation. A quoi sert-il ? Nous rappeler que le film se déroule à Paris ? Inutile. Nous dire que la Tour Eiffel est le phare de Paris, ville des amours ? Que la Tour Eiffel est une métaphore, ce serait grossier, parce que gros, parce que déjà vu à peu près partout. On se plaît à croire que non, que Claire Denis a réalisé un film beaucoup plus fin. On se plaît à croire que la finesse justement du film l’emporte sur tout le reste, et que le visage de Juliette Binoche restera aussi lumineux que dans les derniers plans du film. Il est alors tellement plus éclairant que celui sur la Tour Eiffel.

Le film sortira en France le 27 septembre 2017.

Nos remerciements aux équipes du Comoedia pour la projection du film.