En liberté ! – Digressions sur les prisons (in)volontaires

Les disciples de Norman Bates – au sens philosophique bien sûr – dont je suis ne se souviennent que trop bien de ses discussions avec Marion Crane à propos de la « cage » dont tout un chacun est prisonnier : une vie secrète avec un mari adultère, une mère trop intrusive, chacun est enfermé à sa manière et l’histoire est quelque part toujours d’arriver à en sortir sans trop de dégâts.

De cages en cages, digressions sur un amour impossible

Yvonne, veuve d’un policier tombé en opération, découvre que celui-ci était ripou. Soumise à l’image de son père décédé qu’elle construit pour leur enfant, elle se retrouve emprisonnée dans ce premier cycle de mensonges. Elle noue alors une affection coupable pour Antoine, un jeune détenu fraîchement libéré qui avait été injustement incarcéré après une manipulation de feu son mari. Tous deux sont, à leur manière, enfermés pour toujours dans leurs propres personnes et histoires : elle, innocente aux yeux de la justice mais coupable d’avoir été bernée pendant huit ans par un mari ripou, lui, coupable aux yeux de la justice mais innocent des crimes qu’on lui reproche. Continuer la lecture de « En liberté ! – Digressions sur les prisons (in)volontaires »

I Feel Good – Une critique par l’absurde

Quoi de plus normal pour Benoît Delépine et Gustave Kervern – les réalisateurs – d’écrire une comédie engagée. On était habitué à leur humour décalé et surtout très critique envers la société de consommation avec « Groland ». Cette fois encore, ils ont ressenti le besoin d’exprimer leurs pensées en tournant une large partie du film dans un Emmaüs. À vrai dire, Groland et l’Emmaüs de Lascar-Pau sont similaires : l’individualisme de la société n’empêche pas l’existence à la marge de la société d’une forme de solidarité. Une société individualiste, utopique et la volonté d’être riche, juste pour être riche, voilà les thèmes d’I Feel GoodJacques (Jean Dujardin), fils de communiste, tombe dans le piège de la société capitaliste.

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Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau

« Il ne faut pas oublier que, le jour du déluge, ceux qui savaient nager se noyèrent aussi. » – Ramon Gomez de la Serna

Un bassin de faïence remplit d’eau chlorée, sept acteurs désabusés, bedaines et bonnets. Lellouche signe avec Le Grand Bain l’histoire de sept anti-héros magnifiques et des femmes qui les aiment, qu’elles soient leurs épouses, leurs filles ou leurs coachs.

Le film entier semble être construit sur la dualité corps/parole. En effet, là où le discours peine à verbaliser un mal-être, le corps exulte et se libère. Une fois que le corps des acteurs reprend la pesanteur de la terre dans les vestiaires ou le sauna, l’ineffable finit par se formuler en groupe. Chaque personnage semble d’ailleurs être isolé en dehors du lien social créé par la piscine. Continuer la lecture de « Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau »

H2G2 + Monty Python = Dirk Gently, détective holistique

Au début, on m’a conseillé Dirk Gently : « tu verras c’est inspiré de l’auteur qui a écrit aussi le livre qui a inspiré H2G2 : le guide du voyageur galactique » : vous savez ce film du routard de l’espace flanqué d’un robot dépressif doublé par Alan Rickman (Rogue, dans Harry Potter). J’ai fait mes petites recherches : ledit Douglas Adams est en réalité un habitué de l’esprit décalé de H2G2 – et de Dirk Gently – puisqu’il a été scénariste de la célèbre émission de la BBC The Monty Python Flying Circus que seules les personnes honteuses ne connaissent pas.

Un univers déjanté et pourtant rationnel

Dirk Gently c’est une série cliché : ne prenez pas peur. Tout mouvement est exagéré, les jeux des acteurs secondaires sont caricaturés au possible, à tel point que les personnages principaux, Dirk (un détective holistique), Todd (un groom dépressif) et leur amie Farah (une officier de police ratée), bien qu’ils soient tous autant qu’ils sont extraordinaires. Continuer la lecture de « H2G2 + Monty Python = Dirk Gently, détective holistique »

Zombillenium – Ni plus, ni moins que des zombies

Si c’est drôle, alors ça va. C’est généreux, amusant, bref, en un mot divertissant. Dire que c’est excellent serait sans doute déjà trop en dire. Zombillenium, adapté de la BD éponyme, a de nombreux mérites qu’on s’efforcera de vous lister ici rapidement. D’abord, à en croire les réactions dans la salle, c’est fidèle à l’oeuvre originale (même réalisateur, donc pas une énorme surprise). C’est assez fin dans la mesure où les pics touchent juste. On rit beaucoup, on en sort satisfait. Cette satisfaction d’avoir vu un bon film.

Au-delà de cela, l’intérêt de Zombillenium, c’est la forme. Le film aura pris 6 ans à être produit, ce qui est énorme quand on y réfléchit. C’était si difficile que le réalisateur-auteur avoue qu’il n’aurait pas eu le temps d’écrire de nouveaux volumes à sa BD, trop pris par la production. Mais dans ce cas là, quel sens à donner à cet investissement ? Quel est l’apport fondamental d’avoir consacré tout ce temps, toute cette sueur pour un long-métrage de 1h30, si ce n’est pour qu’il ne reste qu’une parenthèse ? Sans doute le film profitera de sa base de fans pour subsister, trop heureux de découvrir une histoire inédite.

Zombillenium, c’est un peu un concentré pop, pulp, urbain. C’est frais et c’est bien fait. En plus, c’est français. Bref, difficile de ne pas vous le recommander chaudement, que vous connaissiez ou non l’oeuvre de base. Une manière de soutenir un cinéma d’animation qui, en France, possède de nombreux mérites et dont le développement s’avère particulièrement intéressant depuis quelques années – grâce à des films tels que Ma Vie de Courgette, Ernest & Celestine, Tout en haut du monde

Zombillenium (2017) de Arthur de Pins et Alexis Ducord, avec E. Curtil, K. Marot, A. Tomassian. Sortie le 18 octobre 2017.

Le Sens de la fête – Un film Intouchable, une réussite incontestable

Dire qu’il a tout du grand film populaire est presque un euphémisme. Le nouveau film d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, après Intouchables, était un véritable défi sur de nombreux aspects. Et c’est une réussite.

Et il nous faut appuyer sur ce mot populaire, ne le nions pas. Et ce n’est pas un défaut : très loin de là. Par populaire, j’entends qui possède une capacité d’identification pour le spectateur très forte : le sujet, ici, l’est par excellence. Quiconque s’est déjà rendu à un mariage en reconnaîtra certains aspects, des demandes musicales incongrues de la part des personnes âgées au discours un poil trop long du marié. Le fait d’avoir choisi de raconter un mariage vu depuis l’équipe qui l’organise est d’ailleurs un choix méritant car il permet d’en découvrir les coulisses (et notamment, le coup des feuilletés aux anchois, particulièrement savoureux). C’est surtout l’écriture qu’il faut d’ailleurs saluer, particulièrement dense car elle repose sur un ensemble de sous-intrigues articulant les relations entre les différents personnages et leurs évolutions tout au long de la soirée. Ces personnages, une véritable galerie loufoque : Max le patron (Bacri, même si c’est encore et toujours le rôle du râleur), Adèle sa seconde (Eye Haïdara), Guy le photographe (Rouve), James le DJ (Lellouche), Josiane amante du patron (Suzanne Clément), le jeune marié (Benjamin Lavernhe), l’ex-prof de français (Vincent Macaigne)… Non seulement aucun n’est sous-employé, chose admirable, mais tous sonnent toujours juste.

Au-delà de la comédie, Le Sens de la fête est d’une grande finesse. Il s’agit, dans ce mariage, de deux France qui se regardent. La France bourgeoise, incarnée par les mariés et leurs invités, face à la France du travail, celle de la troupe. Il est intéressant de voir les relations qui se dessinent entre les deux groupes. Les mariés exigent par exemple que les serveurs soient habillés en laquais (type 17e siècle), comme une manière de les renvoyer à leur position (celle de servir). Le jeune marié interdit au DJ de demander « de faire tourner les serviettes », exigeant de son mariage une certaine distinction. Lorsque deux serveurs (William Lebghil et Kévin Azaïs, de nouveau côte à côte après Les Combattants!) voient le jeune marié préparant une sorte de ballet, c’est l’incompréhension (« On dirait qu’il fait l’oiseau »). Il s’agissait, de fait, d’une surprise pour sa compagne : rien n’indiquant son métier, peut-être qu’il est danseur, ceci expliquant cela ?

Le fait est que le personnage du jeune marié est lui-même tout à fait intéressant, puisque sa volonté de tout contrôler va jusqu’à prétendre que l’organisation du mariage est de lui (le film met en évidence que ce n’est pas tout à fait vrai). Ce n’est pas totalement faux non plus, c’est même dans l’ordre des choses. Mais l’essence du film se situe ici, dans cette phrase, ce credo, de Bacri : « On s’adapte ». Il faut s’adapter au rythme, soutenu, caméra à l’épaule et plans séquences à l’appui (donnant des aspects documentaires : la fameuse scène des feuilletés aux anchois et l’eau gazeuse en est un parfait exemple). Quitte à aller jusqu’à transmettre un discours très libéral (défense des petits patrons, justification du paiement au black de certains serveurs en extra…).

Mais on pardonne tout à un film frais, vivant, énergétique et ambitieux. Véritable promesse d’un énorme succès public, Le Sens de la fête pourrait bien être en plus un succès critique. A voir, sans aucun doute.

Le Sens de la fête (2017) d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, avec J.-P. Bacri, J.-P. Rouve, G. Lellouche. Sortie en salle le 4 octobre.