Les Hirondelles de Kaboul – Le chant des hirondelles restées libres

Y’a-t-il déjà eu un Kaboul libre ? C’est en exergue ce qui ressort de conversations croisées au fil des Hirondelles de Kaboul, long-métrage d’animation réalisé par Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec. Un Kaboul en ruine, ravagé par la guerre, devenu le quotidien de ces familles, de ces enfants, de ces groupes d’hommes. Ces derniers s’amassent sur les places publiques pour assister – et participer – à une lapidation, devenue un spectacle de rue comme un autre. Les plus âgés se souviennent de la guerre contre l’Union Soviétique – même les plus anciens se souviennent qu’avant, c’était déjà la guerre. La paix et la liberté semblent des souvenirs lointains, un rêve entraperçu en passant devant de vieux bâtiments. Des traces ont survécu : cette librairie, ce « cinéma/théâtre », ou cette université dont on traverse les restes, comme des témoignages de ce qui a été, comme des témoignages de ce qui aurait pu être. Ce ton, ces accents que prend le film se retrouve dans son esthétique : cette peinture à l’aquarelle vient évoquer un souvenir, un trait doux où il manque quelque chose, l’espace n’est pas parfaitement rempli. Le dessin a quelque chose d’aérien. Continuer la lecture de « Les Hirondelles de Kaboul – Le chant des hirondelles restées libres »

Une Fille Facile – Vacances au goût amer

Sofia (Zahia Dehar) retrouve sa cousine Naïma (Mina Farid) à Cannes, le temps d’un été. Nous suivons leurs aventures, à la croisée des mondes : Naïma est une jeune fille issue d’un milieu populaire, et Sofia, dont on devine le métier d’escort girl, nage dans le milieu aisé. Lors de ces vacances, elles rencontrent deux hommes, riches, et nouent une relation avec eux.

Entrons dans le vif du sujet : j’ai passé un bon moment, j’aime le côté vintage de l’image, la musique, les sons, les paysages. La forme est belle, on se sent à Cannes : soleil, plage, soirées, cette ambiance légère qui nous a tous déjà fait tiquer – « tiens, je me sens en été ». Le choix des acteurs est judicieux et appréciable : Rebecca Zlotowski l’a soulignée elle-même, le choix de Mina Farid comme une jeune femme moins « tape à l’oeil », pas très sexualisée, qui incarne parfaitement l’image de l’adolescente « comme tout le monde »; Zahia Dehar, personnage sulfureux mais qui revendique l’acceptation de soi, de son corps, de sa liberté sexuelle. Nuno Lopes (André) et Benoît Magimel (Philippe) dont les personnages sont loin des clichés bourgeois. Continuer la lecture de « Une Fille Facile – Vacances au goût amer »

Cannes 2019 | La Belle Époque – Une ode à l’humain et aux histoires

Accusé par certains d’être un film « c’était mieux avant », par d’autres d’être un fantasme phallocrate de Nicolas Bedos, son réalisateur, La Belle Epoque est, au contraire, un des plus grands films français de l’année 2019, et en tous cas de ce 72e Festival de Cannes.

Dans une époque où la tendance est à dire que le passé ne doit pas peser sur l’avenir, Bedos signe ici un film hors du temps, qui pourrait faire partie de la série Black Mirror : Victor, sexagénaire fatigué par la vie, et de manière générale par la modernité, se voit proposé de vivre une expérience en retournant dans le temps à l’époque qu’il souhaite. Choisissant l’année 1974, date à laquelle il rencontra pour la première fois son épouse, Victor choisit ainsi de revivre sa première rencontre, afin de comprendre pourquoi celle dont il était fou amoureux alors ne l’aime plus aujourd’hui. Continuer la lecture de « Cannes 2019 | La Belle Époque – Une ode à l’humain et aux histoires »

Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien

Les dernières réalisations de Bertrand Bonello font partie de ce qui est arrivé de mieux au cinéma français depuis quelques années. Citons pour preuve Saint Laurent en 2014 et Nocturama en 2016. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, il serait facile de reconnaître comme un « petit » film de transition Zombi Child : petit budget, tournage rapide, Bonello explique lui-même le rôle respiratoire du projet, après des œuvres très ambitieuses. Il ne faut malgré tout pas sous-estimer l’intérêt de Zombi Child qui non seulement fait écho à de nombreux aspects de ses derniers films (à la fois thématique, mais aussi en terme de structure), et invite à la réflexion sur un sujet capital : l’appropriation culturelle. Continuer la lecture de « Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien »

Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée

Il faut le reconnaître : le sujet étant sensible, le film interpellait. Il en fallait du courage pour tourner dans Lyon un film sur l’affaire Preynat. Autant sans doute que de le sortir presque en même temps que le procès de ceux qui savaient, mais qui n’ont pas parlé des viols d’enfants pendant des décennies. Traiter frontalement d’un sujet d’actualité n’est pas quelque chose de si courant dans le cinéma français – les américains sont bien plus à l’aise avec cela que nous – et François Ozon, représentant un cinéma unique dans l’hexagone, était peut être le seul avec les épaules pour tenir un tel projet.

Dépassant largement son enjeu de société, François Ozon dessine dans Grâce à Dieu un subtil ensemble de portraits d’hommes ayant eu à se reconstruire – ou ayant échoué à cela – suite à un traumatisme sur lequel l’omerta était totale. L’association dont parle le film, La Parole Libérée, est une des clefs pour comprendre la structure du film. En effet, le film glisse d’un personnage à un autre, trois personnages incarnant trois positionnements sociaux, trois rapports à l’Église, trois rapports à la parole. Continuer la lecture de « Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée »

L’homme fidèle – Un triangle amoureux

C’est après trois ans de relation amoureuse que Marianne (Laetitia Casta) annonce à Abel (Louis Garrel) qu’elle est enceinte. Une heureuse nouvelle qui devient rapidement catastrophique. Le père est Paul, son meilleur ami, et avec qui elle va se marier dans les jours qui viennent. Marianne l’annonce d’une douceur cruelle, presque sadiquement, stupéfiante. La réaction d’Abel sera d’autant plus surprenante, qu’il ne laisse paraître que de la surprise, sans une once de colère envers la femme qu’il aime, il a tout d’un homme passif. C’est ainsi que le mini thriller, le mini Hitchcock, commence.

Dix années plus tard, nous retrouvons Marianne, Joseph son enfant, et Abel, tous réunis pour l’enterrement de Paul. C’est tout naturellement qu’Abel veut reconquérir le cœur de son ancienne amante. Paul s’était glissé entre eux, mais à présent c’est Joseph. Le petit détective va faire passer sa mère pour une maîtresse assassine, pour qu’Abel s’en éloigne. C’est ainsi qu’avec son petit visage d’ange, l’enfant chuchote à l’oreille d’Abel « papa, c’est maman qui l’a tué ». Mais qui Abel devait-il croire ? Son ancienne compagne qui l’avait trompé ou un petit garçon de dix ans ? Puis vient se greffer un nouveau personnage, la jeune Eve (Lilly-Rose Depp), à peine majeure, folle amoureuse d’Abel et sœur du défunt Paul. Un triangle amoureux, comme il y a dix ans. Une alliance entre Eve et Joseph va se nouer pour avoir le monopole sur, pour l’une, son amour et l’autre, sa mère. Continuer la lecture de « L’homme fidèle – Un triangle amoureux »

En liberté ! – Digressions sur les prisons (in)volontaires

Les disciples de Norman Bates – au sens philosophique bien sûr – dont je suis ne se souviennent que trop bien de ses discussions avec Marion Crane à propos de la « cage » dont tout un chacun est prisonnier : une vie secrète avec un mari adultère, une mère trop intrusive, chacun est enfermé à sa manière et l’histoire est quelque part toujours d’arriver à en sortir sans trop de dégâts.

De cages en cages, digressions sur un amour impossible

Yvonne, veuve d’un policier tombé en opération, découvre que celui-ci était ripou. Soumise à l’image de son père décédé qu’elle construit pour leur enfant, elle se retrouve emprisonnée dans ce premier cycle de mensonges. Elle noue alors une affection coupable pour Antoine, un jeune détenu fraîchement libéré qui avait été injustement incarcéré après une manipulation de feu son mari. Tous deux sont, à leur manière, enfermés pour toujours dans leurs propres personnes et histoires : elle, innocente aux yeux de la justice mais coupable d’avoir été bernée pendant huit ans par un mari ripou, lui, coupable aux yeux de la justice mais innocent des crimes qu’on lui reproche. Continuer la lecture de « En liberté ! – Digressions sur les prisons (in)volontaires »

Les Chatouilles – Un film important ?

Une multitude de choses sont susceptibles d’influencer une vie entière – selon le quartier où l’on grandit, selon le parcours de ses parents… Personne n’a vraiment de contrôle sur ça. Alors quand il s’agit de quelque chose d’injuste, d’ignoble, quelque chose d’imprévisible – car invisible, impossible à deviner – c’est intenable. Personne n’aurait pu deviner, à l’époque où Odetten’avait que huit ou neuf ans, que l’ami de la famille, le presque frère, osait la violer. Le sujet de la pédophilie, rarement traité au cinéma, ne sort pas de nul part ici. La réalisatrice-actrice principale Andréa Bescond s’inspire de ses propres souvenirs, de sa propre enfance et de son propre parcours – qu’elle avait raconté dans un seul-en-scène au théâtre : Les Chatouilles (ou la danse de la colère), qu’elle finira par adapter pour le cinéma. Continuer la lecture de « Les Chatouilles – Un film important ? »

Le nom des gens : « Un film bouleversant car il croit indéniablement en la vie »

Michel Leclerc est un réalisateur qui a débuté dans le milieu du cinéma en tant que monteur. C’est grâce à son court-métrage Le poteau rose, primé à Cannes, que sa carrière est véritablement lancée.

Leclerc est également scénariste au côté de Carine Tardieu dans le long-métrage Otez moi d’un doute et La tête de Maman, œuvres dans lesquelles on retrouve la brillante originalité scénaristique du cinéaste. C’est donc son talent dans l’écriture qui a permis à Le nom des gens de recevoir le César du meilleur scénario. Ce film a été primé notamment pour avoir révélé Sarah Forestier, qui y fait preuve d’un humanisme sublime. Elle a reçu le César de la meilleure actrice et l’étoile d’or du premier rôle féminin. Ce long métrage est porté principalement par Sarah Forestier donc et Jacques Gamblin. Et déjà, l’idée de nous présenter ce duo à l’écran est judicieuse. Continuer la lecture de « Le nom des gens : « Un film bouleversant car il croit indéniablement en la vie » »