Yomeddine – Un retour aux sources dans l’Egypte d’aujourd’hui

Désert égyptien, plus précisément, la Montagne aux détritus. C’est là que travaille Beshay (Rady Gamal), lépreux guéri. Essayer de trouver des objets qui ont de la valeur dans ce tas de plastiques, c’est son quotidien, c’est ce qui lui permet de vivre. Ce pauvre homme au corps abîmé perd son épouse, « la folle » qui avait perdue la tête. Qui pourrait se souvenir de lui à sa mort ? Continuer la lecture de « Yomeddine – Un retour aux sources dans l’Egypte d’aujourd’hui »

Outlaw King – Une épopée costumée inégale

Un film Netflix avec des visages familiers

Ça y est, depuis quelques temps Netflix produit des films aux budgets plutôt conséquents (120 millions de dollars pour celui-ci). C’est tellement surprenant et inhabituels que l’envie de regarder Le Roi hors-la-loi m’est venue en voyant une publicité du fameux service de streaming sur un réseau social bien connu. Je décide alors de tenter, m’attendant à une série dans le genre de Game of Thrones ou Viking, qui s’appuient sur cette mythologie et histoire anglo-saxone médiévales. Finalement, je me rends compte que c’est un film : au final il n’y a que sur la durée et le format que je me serai trompé, le reste est exact.

Si vous êtes un spectateur assidu de Game of Thrones vous reconnaîtrez facilement les visages de James Cosmo (Robert de Bruce Sr. ; Jeor Mormont dans GoT) et Stephen Dilliane (Edouard Ier d’Angleterre ; Stannis Baratheon dans GoT) qui reprennent leurs rôles respectifs de père protecteur et de roi de fer impitoyable. Continuer la lecture de « Outlaw King – Une épopée costumée inégale »

L’Assemblée – Allons nous parler ou crier pour être entendu

Dans le cadre de la reprise ACID au Comoedia

La parole est l’unité démocratique, c’est évident. Le cinéma n’a pas toujours eu besoin de la parole, l’Histoire nous le rappelle. Faire un film sur Nuit Debout, pour interroger notre rapport à la démocratie, à la parole, c’est soit non-cinématographique, soit non-démocratique. Pourtant, les limites se brouillent. Le documentaire de Mariana Otero renvoie à ce que nous avions tous remarqués : autant que les manifestants, les nuit-deboutistes, les caméras étaient des acteurs de cette action historique qui a eu lieu au printemps 2016.

Pourtant, impossible de proposer un film parfait sur ce sujet : Nuit Debout, c’était confus, mélange d’émotions, d’idées, de projets, de mouvances. Il y a en réalité autant de Nuit Debout que de participant. Plus encore, il n’en reste que des souvenirs et des rushs, notamment ceux de Mariana Otero. Elle même nous confiait être surprise d’être la première (visiblement) à sortir un film sur le sujet. Son documentaire fera date parce qu’il pointe les sujets et les problématiques qui sont sorties de Nuit Debout pour animer les débats de la campagne de 2017. Et ces débats, ils doivent, permettre une refondation de notre démocratie. Cela passera par le mot, la phrase, leurs sens et le pouvoir des images. Continuer la lecture de « L’Assemblée – Allons nous parler ou crier pour être entendu »

The Square – Pensées à partir d’un carré

Palme d’or – Festival de Cannes 2017

The Square est une idéologie. Celle d’une artiste qui imaginait un carré, un morceau de place, dans lequel nous serions égaux en droits et en devoirs. C’est aussi celle de Christian, qui dirige ce musée d’art contemporain. The Square est un lieu de vie, les gens y passent, y travaillent, on apprécie l’idée mais veut-on vraiment l’incarner ? Pourquoi tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un discours banal et attendu alors qu’en pratique personne n’est capable de vivre comme dans The Square ?

The Square est le miroir d’une société – de notre société – et de son hypocrisie. Un concept-art tel que cette exposition, qui ne reflète « aucun enjeu d’actualité, aucun sujet polémique ». Bref, invendable. Et pourtant, personne n’en applique les concepts : le film repose sur cette incohérence existentielle entre une vision idéaliste du monde et la pratique du monde par les individus. Christian, lui, qui se fait voler son porte-feuille, va jusqu’à poster des lettres de menaces, pour qu’on lui rende, dans toutes les boites aux lettres d’un immeuble de banlieue. Il le fait lâchement, rapidement, de nuit, sans réfléchir aux conséquences de son acte. C’est purement égoïste, c’est purement pragmatique (on m’a volé, alors je réagis). Loin des idéaux humanistes de l’exposition qu’il est supposé vendre. Les œuvres d’art contemporain dans le film en joue : You Have Nothing en face de plusieurs petits tas de gravier : matérialisation de l’individualisme, de l’absence de rapports entre les êtres. Même si c’est volontairement un peu pompeux (les piles doivent être parfaitement identiques, et lorsque par accident une diminue de taille, les conservateurs du musée rajoutent eux-même du gravier pour que la sacro-sainte vision de l’artiste soit préservée). On s’interroge aussi sur l’éthique de l’art : peut-on promouvoir une exposition comme The Square en montrant l’archétype de l’enfant sans défense explosant sans raison sur une place ?

The Square définit nos relations humaines. Si, à l’intérieur de celui-ci l’honnêteté est déterminante. Il faut ainsi choisir un bouton à l’entrée de l’exposition, entre « Je fais confiance aux autres » et « Je ne fais pas confiance aux autres ». Si vous appuyez sur le premier bouton, on vous demandera de laisser votre téléphone et votre porte feuille sur le sol, dans un carré, et de revenir le chercher plus tard. Le singe, que voit Christian chez l’américaine, Anne, avec laquelle il couche, renvoie à un retour à l’animalité – presque ridicule : elle veut aller jeter le préservatif usagé, il préfère le faire, elle sous-entend qu’il pense qu’elle va s’en servir pour tomber enceinte. Situation ubuesque où l’on ne peut faire confiance à personne, même avec celle avec qui on partage son lit, même si ce n’est qu’une nuit. L’Homme-singe, aussi surréalistes que son apparition dans le dîner pourrait paraître, est une incarnation de nos peurs profondes : celle d’un retour à l’âge de pierre, à l’Homme des cavernes. Confronter cet Homme-singe incontrôlable à la bourgeoisie, aux sphères intellectuelles, c’est révéler aux classes dominantes leur fragilité. Nous ne sommes que des hommes, et avant, nous marchions à quatre pattes. Le malaise d’une société qui tient en équilibre : celle de cette pile de chaises qui grincent, qui revient symboliquement lors de la seconde rencontre entre Christian et Anne ou encore pendant la conférence de presse en réaction à la publicité extrême pour l’exposition.

The Square est notre héritage. Si finalement le film tourne autour du pot, c’est pour appuyer l’importance d’un retour à l’utopie fondatrice de nos sociétés. La dernière partie du film vise justement à montrer que, quasi religieusement, Christian rejoint The Square. Il emmène ses enfants s’excuser avec lui dans l’immeuble où il a posté des lettres de menaces. C’est justement le groupe de pompom girls, dont l’une des filles de Christian fait partie, qui incarne le mieux les valeurs de The Square, le coach essayant de les convaincre de l’importance du travail de groupe, de penser comme un collectif et non plus comme un individu. The Square est un film qui regarde en avant, et qui s’interroge sur le rôle de l’art (car c’est bel et bien l’art qui a changé le personne de Christian). Il s’agit d’une remarquable Palme d’or, méritée, au-delà des qualités évidentes du Grand Prix et pourtant favori 120 battements par minutes de Robin Campillo.

The Square (2017) de Ruben Östlund, avec C. Bang, E. Moss, D. West. Sortie le 18 octobre 2017.

Zombillenium – Ni plus, ni moins que des zombies

Si c’est drôle, alors ça va. C’est généreux, amusant, bref, en un mot divertissant. Dire que c’est excellent serait sans doute déjà trop en dire. Zombillenium, adapté de la BD éponyme, a de nombreux mérites qu’on s’efforcera de vous lister ici rapidement. D’abord, à en croire les réactions dans la salle, c’est fidèle à l’oeuvre originale (même réalisateur, donc pas une énorme surprise). C’est assez fin dans la mesure où les pics touchent juste. On rit beaucoup, on en sort satisfait. Cette satisfaction d’avoir vu un bon film.

Au-delà de cela, l’intérêt de Zombillenium, c’est la forme. Le film aura pris 6 ans à être produit, ce qui est énorme quand on y réfléchit. C’était si difficile que le réalisateur-auteur avoue qu’il n’aurait pas eu le temps d’écrire de nouveaux volumes à sa BD, trop pris par la production. Mais dans ce cas là, quel sens à donner à cet investissement ? Quel est l’apport fondamental d’avoir consacré tout ce temps, toute cette sueur pour un long-métrage de 1h30, si ce n’est pour qu’il ne reste qu’une parenthèse ? Sans doute le film profitera de sa base de fans pour subsister, trop heureux de découvrir une histoire inédite.

Zombillenium, c’est un peu un concentré pop, pulp, urbain. C’est frais et c’est bien fait. En plus, c’est français. Bref, difficile de ne pas vous le recommander chaudement, que vous connaissiez ou non l’oeuvre de base. Une manière de soutenir un cinéma d’animation qui, en France, possède de nombreux mérites et dont le développement s’avère particulièrement intéressant depuis quelques années – grâce à des films tels que Ma Vie de Courgette, Ernest & Celestine, Tout en haut du monde

Zombillenium (2017) de Arthur de Pins et Alexis Ducord, avec E. Curtil, K. Marot, A. Tomassian. Sortie le 18 octobre 2017.

L’Atelier – Comment sauver la jeunesse de la colère

Laurent Cantet, c’est un peu le cinéaste d’un film. C’est triste à dire mais c’est vrai : sa consécration avec la Palme d’Or d’Entre les murs en 2008 était un cadeau empoisonné. D’un film sociologique, son cinéma est devenu irrigué de thèmes tels que l’intégration, la jeunesse, son ressenti sur le monde. C’est d’autant plus flagrant dans son nouveau film, L’Atelier, qui malgré ses réussites, peine à faire oublier sa troublante ressemblance par moments.

L’élément le plus flagrant est au cœur même du film et lui donne même son nom. L’Atelier, c’est un atelier d’écriture, un stage pour des jeunes en rupture avec le système éducatif traditionnel et qui n’arrivent pas à trouver du travail. L’atelier est donc une chance d’accomplir quelque chose de marquant (écrire un livre ensemble) alors qu’un des personnage confie qu’il n’aurait jamais pensé publier un roman un jour. Cet atelier fonctionne comme une salle de classe : les jeunes échangent entre eux, leur regard de la société, face à un médiateur, le professeur, ici une romancière (Marina Foïs), ancré dans un tout autre milieu social.

 

L’environnement a ici une place beaucoup plus riche quand dans Entre les murs. En effet, le film se déroule à La Ciotta, ancienne ville industrielle ayant connu des fermetures de chantier massives et subie désormais un chômage très important, notamment chez les jeunes. L’écriture devient ici une échappatoire (« faire de ton quotidien une aventure »), et ses vertus sont longuement abordées dans le film. Et quel quotidien ? Celui de docks en ruine. Comment se construire dans cet environnement ? Difficilement : l’atelier l’illustre. L’image qu’ont ces jeunes de leur propre ville s’avère intéressante, avec cette tension entre nostalgie (il y avait du travail avant, et on en était fier, comme en témoigne ce grand-père) et un pessimisme haineux (se retrouvant concentré dans le personnage de Matthieu Lucci, véritable découverte du film).

Ce pessimisme est le principal sujet du film. Il s’agit d’interroger la radicalisation des comportements d’un individu. Elle passerait ainsi par le désespoir d’une jeunesse désillusionnée, ne trouvant un répit que dans les extrêmes. Ici, le personnage de Matthieu Lucci cultive sa propre colère et fini par être transformé par cet atelier. Le fait d’extérioriser celle-ci (dans un style que Virginie Despentes n’aurait pas renier). Transformé au point de changer ? Non, au point de préférer changer d’air, de lieu, peut être de vie. Sorte d’ouverture sur le monde, la mer illustrant le trouble des personnages, elle est aussi l’échappatoire (il part en bateau). Quand au personnage de Marina Foïs, elle rappelle la figure œdipienne : rien de sexuel là dedans, mais tout de même, il y a un désir indéniable qui parsème le film.

Si L’Atelier n’est pas le chef d’œuvre de Laurent Cantet, ce n’est pas non plus un échec. Il s’agit peut-être simplement d’un amer goût de déjà vu qui s’empare du spectateur connaisseur. Un néophyte trouvera ici une bonne porte d’accès vers son cinéma.

L’Atelier (2017) de Laurent Cantet, avec M. Foïs, M. Lucci. Sortie le 11 octobre 2017.

Le Sens de la fête – Un film Intouchable, une réussite incontestable

Dire qu’il a tout du grand film populaire est presque un euphémisme. Le nouveau film d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, après Intouchables, était un véritable défi sur de nombreux aspects. Et c’est une réussite.

Et il nous faut appuyer sur ce mot populaire, ne le nions pas. Et ce n’est pas un défaut : très loin de là. Par populaire, j’entends qui possède une capacité d’identification pour le spectateur très forte : le sujet, ici, l’est par excellence. Quiconque s’est déjà rendu à un mariage en reconnaîtra certains aspects, des demandes musicales incongrues de la part des personnes âgées au discours un poil trop long du marié. Le fait d’avoir choisi de raconter un mariage vu depuis l’équipe qui l’organise est d’ailleurs un choix méritant car il permet d’en découvrir les coulisses (et notamment, le coup des feuilletés aux anchois, particulièrement savoureux). C’est surtout l’écriture qu’il faut d’ailleurs saluer, particulièrement dense car elle repose sur un ensemble de sous-intrigues articulant les relations entre les différents personnages et leurs évolutions tout au long de la soirée. Ces personnages, une véritable galerie loufoque : Max le patron (Bacri, même si c’est encore et toujours le rôle du râleur), Adèle sa seconde (Eye Haïdara), Guy le photographe (Rouve), James le DJ (Lellouche), Josiane amante du patron (Suzanne Clément), le jeune marié (Benjamin Lavernhe), l’ex-prof de français (Vincent Macaigne)… Non seulement aucun n’est sous-employé, chose admirable, mais tous sonnent toujours juste.

Au-delà de la comédie, Le Sens de la fête est d’une grande finesse. Il s’agit, dans ce mariage, de deux France qui se regardent. La France bourgeoise, incarnée par les mariés et leurs invités, face à la France du travail, celle de la troupe. Il est intéressant de voir les relations qui se dessinent entre les deux groupes. Les mariés exigent par exemple que les serveurs soient habillés en laquais (type 17e siècle), comme une manière de les renvoyer à leur position (celle de servir). Le jeune marié interdit au DJ de demander « de faire tourner les serviettes », exigeant de son mariage une certaine distinction. Lorsque deux serveurs (William Lebghil et Kévin Azaïs, de nouveau côte à côte après Les Combattants!) voient le jeune marié préparant une sorte de ballet, c’est l’incompréhension (« On dirait qu’il fait l’oiseau »). Il s’agissait, de fait, d’une surprise pour sa compagne : rien n’indiquant son métier, peut-être qu’il est danseur, ceci expliquant cela ?

Le fait est que le personnage du jeune marié est lui-même tout à fait intéressant, puisque sa volonté de tout contrôler va jusqu’à prétendre que l’organisation du mariage est de lui (le film met en évidence que ce n’est pas tout à fait vrai). Ce n’est pas totalement faux non plus, c’est même dans l’ordre des choses. Mais l’essence du film se situe ici, dans cette phrase, ce credo, de Bacri : « On s’adapte ». Il faut s’adapter au rythme, soutenu, caméra à l’épaule et plans séquences à l’appui (donnant des aspects documentaires : la fameuse scène des feuilletés aux anchois et l’eau gazeuse en est un parfait exemple). Quitte à aller jusqu’à transmettre un discours très libéral (défense des petits patrons, justification du paiement au black de certains serveurs en extra…).

Mais on pardonne tout à un film frais, vivant, énergétique et ambitieux. Véritable promesse d’un énorme succès public, Le Sens de la fête pourrait bien être en plus un succès critique. A voir, sans aucun doute.

Le Sens de la fête (2017) d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, avec J.-P. Bacri, J.-P. Rouve, G. Lellouche. Sortie en salle le 4 octobre.

Dernière minute : Da Lost Boyz de Julia Chapot en avant-première au Festival du Film Jeune !

Annonce exceptionnelle de dernière minute : Julia Chapot viendra présenter à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du Festival du Film Jeune de Lyon, en avant-première et en exclusivité, son nouveau court-métrage Da Lost Boyz.

De quoi parle Da Lost Boys ?

Julia Chapot : « C’est une adaptation libre de Peter Pan, mais dans les années 90. Ca raconte l’histoire d’un jeune punk, qui s’appelle Wolfgang, sensé devenir mineur comme son père. Le jour de ses 16 ans, son grand frère Peter va venir le chercher et lui proposer de l’amené au Netherland, son dernier échappatoire. »

A quelle occasion as tu réalisé ce film ?

Julia Chapot : « J’ai fait le film dans le cadre de ma dernière année à Factory, où l’on prépare un projet de fin d’études. C’est un peu sensé être un tremplin entre le monde de l’école et le monde professionnel. Une partie de l’équipe du film était déjà sur mon précédent court-métrage, Video Killed the Radio Star. »

Da Lost Boyz sera ainsi présenté en avant-première au Festival du Film Jeune de Lyon. Qu’est ce que ça signifie pour toi ?

Julia Chapot : «  C’est un peu une avant-première surprise ! On en avait une de prévue deux semaines après [le 23 septembre, au Zola, ndlr]. Quand monsieur le président du festival nous a proposé de faire l’ouverture, on était super content. On avait reçu le prix du meilleur film étudiant et le prix de la meilleure image l’année dernière. C’est une manière de « boucler la boucle », voir où on en est un an plus tard. En plus, la cérémonie d’ouverture sera animée par Mateo Balestriero ! »

Nous avions déjà rencontré Julia Chapot, pour revenir sur son expérience lors de la précédente édition du festival.

La cérémonie d’ouverture aura lieu le 13 septembre 2017 à 18h30, dans l’auditorium Malraux de l’Université Jean Moulin Lyon 3 (16 rue Rollet, Lyon 8). La cérémonie d’ouverture est ouverte à tous et gratuite. Vous pouvez réserver vos places en suivant ce lien.

Lien vers l’événement Facebook de la cérémonie d’ouverture
Lien vers l’événement Facebook du festival

Patti Cake$ – Un rap prometteur

Geremy Jesper vient de l’univers du clip et voue une passion à la musique urbaine. Son premier passage derrière la caméra vise donc à mélanger les deux univers, rapprocher les deux mondes, tout en partant de ses propres souvenirs d’enfance. C’est ainsi qu’il donna naissance au personnage de Patricia Dombrowski, jeune femme caucasienne obèse de 23 ans, rêvant de succès dans le milieu du rap.

Cette jeune femme, portrait d’une génération, est le socle de la totalité du film. Le personnage de Killer P. fonctionne d’ailleurs en parallèle avec le personnage de sa mère, Barb. Leur relation apparaît comme très fusionnelle par moment, notamment lorsque la mère parle des « sœurs Dombrowski ». Une expression étrange, qui évoque des relations troubles, déréglées, entre la mère (l’autorité) et la fille. La réalité est encore plus sordide. En pratique, la cruauté de la mère envers la fille est insoutenable par moment : des remarques décourageantes, des allusions sur son incapacité à réussir, la dévalorisation de sa passion (le rap)… Jusqu’à accuser sa grossesse non désirée, et donc sa fille, de son échec. Cette rupture mère-fille sous-tend une rupture générationnelle plus profonde. En effet, la mère voulait réussir dans le rock, et l’arrivée de Patricia l’en a empêché, finalement, c’est en guise de revanche que la mère refuse à la fille un regard d’encouragement. Patricia, qui suit les pas de sa mère, subit à 23 ans le contre-coup d’un échec social vécu par cette dernière. Il semble même que Patricia semble vouée à un éternel schéma de reproduction sociale qu’elle le veuille ou non. Le seul échappatoire étant la musique. Mais les évolutions de la société font qu’elles ne se comprennent pas quand elles partagent une même ambition : s’émanciper, atteindre la « réussite » dépeinte par le rêve américain. La mère utilise pour cela son corps, comme s’il pouvait être encore jeune et désirable, comme sur la pochette de la démo qu’elle avait fait dans sa jeunesse. C’est de la jalousie envers la jeunesse de sa fille. Le principal enjeu du film est alors de savoir si elles sauront se retrouver, à un moment ou à un autre.

Plus largement c’est un portrait de l’Amérique que montre Geremy Jesper. Avec un certain succès, il dévoile la réalité d’une « Amérique d’en bas », l’Amérique ouvrière. Ironiquement, le film se déroule dans une zone industrielle du New Jersey, où il ne suffirait que de franchir un pont pour se rendre à New York, incarnation d’une certaine idée de la réussite. Celle-ci se retrouve dans une pratique de l’argent très « vulgaire » (propre à ce que l’on appelle en général les « nouveaux riches »), il s’agit de le montrer le plus possible. L’esthétique de l’univers du rap le montre et les choix esthétique, parfois radicaux (très influencé par les origines artistiques de Geremy Jesper), illustrent de ce malaise (utilisation de la courte focale, caméra à l’épaule…). Finalement, s’il n’y a jamais vraiment de remise en question de cette vision du monde, c’est peut être aussi parce qu’il n’y en existe pas d’autres pour ces jeunes. Nous n’utiliserons pas cette (consternante) expression qu’est « génération perdue », ici, il s’agirait d’un bout de société oublié.

Geremy Jesper construit ainsi son film autour de ses propres souvenirs d’enfance, comme si, finalement, il était un peu cette Patricia Dombrowski, qui rêvait de richesse et de reconnaissance, mais dans un monde rempli de désillusion où il faut se battre. « Un monde de chacal » lui dit une DJ qu’elle admire, rencontrée à un bar-mitzvah, alors que depuis 20 ans cette dernière anime une émission de radio à succès. L’énergie du film, sa fraîcheur, fait plaisir à voir : l’espoir de l’Amérique est peut-être « dans ce doigt où réside plus de talent que chez toutes les autres personnes de la ville ».

Patti Cake$ (2017) de Geremy Jasper, avec D. MacDonald, B. Everett, S. Dhananjay. Sortie le 30 août 2017.

[Annecy 2017] A Silent Voice de Naoko Yamada

Si son nom ne vous dit rien, Naoko Yamada n’était connue que pour les adaptations en séries et en films de quelques mangas populaires : K-On! en 2009 et Tamako Market et 2013. Les deux licences laissaient penser que cette adaptation en long-métrage d’un autre manga à succès, A Silent Voice, se caractériserait aussi par sa niaiserie, un côté guimauve pas forcément déplaisant, mais relevant du plaisir coupable du samedi soir. La surprise est donc énorme, au vu de la densité du récit, l’ambition du projet, de ses thèmes… Bref, la qualité d’un travail de cinéaste ayant su trouver le juste milieu dans le difficile dosage de ses effets.

Shōya avait à l’école pour habitude de s’amuser en harcelant une jeune fille sourde, Shoko. Il décide finalement après quelques années, d’aller s’excuser. Il sera difficile de résumer en quelques mots de manière plus précise un scénario aussi riche. Ce dernier ne prend d’ailleurs jamais par la main le spectateur, chose appréciable, sans pour autant le perdre s’il ne connaît pas l’œuvre originale (cas de l’auteur de cette critique). On salue ainsi la justesse du rythme et des choix de scénario permettant de comprendre les évolutions du personnage principal sans problème malgré les effets crées par un montage en flashback qui aurait pu rendre le tout assez difficile à suivre. D’ailleurs, la dureté des sujets traités, comme le harcèlement ou le handicap, est adoucie par un humour maîtrisé qui surprendra un peu moins de la part de la réalisatrice, qui use des mêmes ficelles que sur ses anciens projets…

Le thème véritable du film – la question de la parole – est abordé ainsi de manière remarquable. L’absence du langage produit ainsi des comportements violents pour surmonter cette incapacité à la communication. Ces rapports de violence se caractérisant par le harcèlement de cette jeune fille : elle est littéralement handicapée, et il est impossible pour les autres enfants de comprendre ce qu’elle essaie de faire, de dire. Mais c’est aussi entre les personnages pourtant doté de la possibilité de parler que cette violence existe. Elle existe lorsque Shoya refuse (ou échoue?) à écouter et à voir les autres, ce qui est représenté à l’écran par d’énormes croix barrant les visages de tous ceux qu’il croise. Plus encore, la thématique du suicide (qui est une violence envers soi-même) est largement présente dans le film. Incapable d’accepter que sa capacité à comprendre l’autre et à se faire comprendre pouvant conduire à tenter l’irréparable. Bref, ce n’est que quelques pistes dans une œuvre particulièrement fouillée et digne d’intérêt. Inutile de dire que le film – une surprise – est une véritable découverte (ou redécouverte?) d’une réalisatrice dont l’on attendra désormais vivement les prochains projets.

 

Sortie directement en DVD prévue en France début 2018