Autour de Joe Hisaishi

D’autant que je puisse me souvenir, les musiques de Joe Hisaishi m’ont toujours accompagnées. De la tendre enfance, avec mes voisins Lucile, Théodore, et Charlotte devant Princesse Mononoké, au collège avec Tom et Audrey, en rejouant au Conservatoire le thème du Château dans le ciel, aux longues heures de travail à l’université accompagnées par les morceaux du Château ambulant, Hisaishi a été, pour moi comme pour beaucoup d’autres, mon joyeux compagnon de route discret. Ses mélodies simples sont ancrées aujourd’hui dans la mémoire de nombreuses personnes, associées aux doux souvenirs d’un Japon lointain, magique, fantastique.

Né en 1950, Joe Hisaishi est actif depuis 1974. S’il est un compositeur plus que prolifique, avec près de 30 albums en studio, plus de 80 bandes-originales de films, et d’autres contributions pour des séries télévisées, jeux-vidéos, ce sont ici pour ses fameuses collaborations avec Miyazaki que nous allons aborder Hisaishi. Continuer la lecture de « Autour de Joe Hisaishi »

Les passantes selon Charlotte Abranow

Ce samedi 10 mars, je tombe par hasard sur mon fil d’actualité Facebook sur le clip officiel des « Passantes » de Georges Brassens. C’était, pour ne pas dire, deux jours après la journée internationale du droit des femmes. Mais pourtant le lien entre cette journée, ou l’état d’esprit qui en ressort, et la chanson du bon vieux moustachu, ne m’a pas tout de suite percuté et tant mieux je dirais. Continuer la lecture de « Les passantes selon Charlotte Abranow »

[Lumière 2017] – Melville, Moroder : les hommages de Lumière 2017 ! (Jour 6/7)

Nous fêtions, le 20 octobre dernier, le centenaire de la naissance de l’un des plus grands cinéaste français : Jean-Pierre Melville. Si son nom est très largement associé à celui de ses acteurs (Belmondo, Delon,…) et à un genre (le polar, dont il est le grand représentant français), on oublie parfois que ses héritiers se trouvent, pour certains, en Asie. Et oui : Melville s’exporte très bien ! On sait ainsi que les sud coréens et les hongkongais ont vu et se revendiquent parfois ouvertement de Melville. Park Chan-wook, Bong Joon-ho, John Woo – ce dernier ayant même réalisé un film-hommage, The Killer, « remake » du Samourai melvillien. Car « melvillien » est un mot qui existe. Un adjectif formidable, qui signifie qu’en France, il y a un cinéma noir. Dans ce cinéma noir, on s’habille en imperméable beige. Dans ce cinéma noir, on porte un chapeau en tout temps et même à l’intérieur. Dans ce cinéma noir, on regarde ses pieds en marchant rapidement dans les rues sombres des grandes villes. Dans ce cinéma noir, on va souvent vers la mort : une vie courte, mais intense, dédiée au crime, au jeu, aux femmes et à un rêve de vie meilleure. Continuer la lecture de « [Lumière 2017] – Melville, Moroder : les hommages de Lumière 2017 ! (Jour 6/7) »

Barbara – Abrogation du biopic par contumace

Le terme biopic est la contraction de biographical picture, un film biographique. Précisément ce que n’est pas Barbara de Mathieu Amalric. L’enjeu est alors ici de répondre à cette question : qu’est ce qu’est Barbara si ce n’est pas un biopic ? C’est l’étude des sentiments profonds suscités par la connaissance, par les traces de l’existence, de la chanteuse Barbara, par un jeune adolescent de 16 ans qui a vieilli (Amalric). Passionné par la voix, par les textes, mais peut-être plus encore par sa manière d’exister que par sa vie et ce qui l’a traversée. Une passion dévorante qui anime un Homme qui, dans un geste rempli de fatalité, essaie de faire sien un fantôme.

Et ce geste, il est cinématographique. Il est Mathieu Amalric, dans une mise en abîme, une justification scénaristique : on tourne dans le film, un autre film, sur Barbara. Cette dernière est interprétée par Jeanne Balibar, qui joue celle qui joue à être Barbara. C’est leur rencontre qui constitue le moteur du film : elle se transforme devant sa caméra. Comme un papillon sortant de sa chrysalide, elle change, le doute s’instille : est-ce une illusion que vit le réalisateur ? Ou un rêve éveillé ? C’est un fantôme, le fantôme qui survit à travers ces images d’archives (ou plutôt ces fausses images d’archives : c’est Balibar qui joue Barbara dedans…). Mais on oublie jusqu’aux traits de la vraie interprète, elles semblent respirer le même air.

Mêlant les techniques (fausses archives, caméra à l’épaule, longs plans séquence immortalisant un tournage de film…), on devine le fantasme. Celui de la voir, de l’avoir, pour de vrai, en chair et en os. Cette séquence exceptionnelle dans laquelle Amalric se jette devant la caméra pour se mettre dans le public écoutant Barbara à un concert. Amalric, toujours lui, qui va après le concert demander un autographe à Barbara-Balibar (vous suivez?). L’artiste répond d’un cinglant : « c’est un film sur vous ou un film sur moi ? ». « C’est la même chose ». Il a un regard d’enfant émerveillé.

Franchir l’illusion cinématographique, et le regard fasciné du réalisateur-acteur-scénariste-amoureux transi, essayer de « quitter ce décor » pour finalement rejoindre une pureté, une simplicité. Elle, sur son piano, chante. Lui, regarde, assiste. La caméra tourne autour, le blanc immaculé éclairant abondement le visage de Balibar, qui finit par disparaître à contre-jour. Ce n’était pas Balibar, peut être Barbara elle-même, ou un « spectre ». C’est ce mot qui est lâché quelques minutes après dans la séquence finale du film. La plus étrange sans doute : quelques plans, on est revenu à la maison où elle a vécu. Un châle (son châle), posé sur une chaise. C’est sa cape qu’elle a fait tombé, elle n’est plus super-héroïne, n’est plus cette femme fatale, cette séductrice, cette professionnelle, cette travailleuse, cette hystérique, ce petit animal fragile. Ou, au contraire, elle est tout ça à la fois. Elle est redevenue une femme normale, engagée (Barbara le fut véritablement contre le SIDA). Mais difficile de savoir s’il s’agit de Barbara ou Balibar. Qu’importe, finalement, pourvu que les fantômes s’impriment sur pellicule.

Barbara (2017) de Mathieu Amalric, avec J. Balibar, M. Amalric, V. Peirani. Sortie le 6 septembre 2017.

Patti Cake$ – Un rap prometteur

Geremy Jesper vient de l’univers du clip et voue une passion à la musique urbaine. Son premier passage derrière la caméra vise donc à mélanger les deux univers, rapprocher les deux mondes, tout en partant de ses propres souvenirs d’enfance. C’est ainsi qu’il donna naissance au personnage de Patricia Dombrowski, jeune femme caucasienne obèse de 23 ans, rêvant de succès dans le milieu du rap.

Cette jeune femme, portrait d’une génération, est le socle de la totalité du film. Le personnage de Killer P. fonctionne d’ailleurs en parallèle avec le personnage de sa mère, Barb. Leur relation apparaît comme très fusionnelle par moment, notamment lorsque la mère parle des « sœurs Dombrowski ». Une expression étrange, qui évoque des relations troubles, déréglées, entre la mère (l’autorité) et la fille. La réalité est encore plus sordide. En pratique, la cruauté de la mère envers la fille est insoutenable par moment : des remarques décourageantes, des allusions sur son incapacité à réussir, la dévalorisation de sa passion (le rap)… Jusqu’à accuser sa grossesse non désirée, et donc sa fille, de son échec. Cette rupture mère-fille sous-tend une rupture générationnelle plus profonde. En effet, la mère voulait réussir dans le rock, et l’arrivée de Patricia l’en a empêché, finalement, c’est en guise de revanche que la mère refuse à la fille un regard d’encouragement. Patricia, qui suit les pas de sa mère, subit à 23 ans le contre-coup d’un échec social vécu par cette dernière. Il semble même que Patricia semble vouée à un éternel schéma de reproduction sociale qu’elle le veuille ou non. Le seul échappatoire étant la musique. Mais les évolutions de la société font qu’elles ne se comprennent pas quand elles partagent une même ambition : s’émanciper, atteindre la « réussite » dépeinte par le rêve américain. La mère utilise pour cela son corps, comme s’il pouvait être encore jeune et désirable, comme sur la pochette de la démo qu’elle avait fait dans sa jeunesse. C’est de la jalousie envers la jeunesse de sa fille. Le principal enjeu du film est alors de savoir si elles sauront se retrouver, à un moment ou à un autre.

Plus largement c’est un portrait de l’Amérique que montre Geremy Jesper. Avec un certain succès, il dévoile la réalité d’une « Amérique d’en bas », l’Amérique ouvrière. Ironiquement, le film se déroule dans une zone industrielle du New Jersey, où il ne suffirait que de franchir un pont pour se rendre à New York, incarnation d’une certaine idée de la réussite. Celle-ci se retrouve dans une pratique de l’argent très « vulgaire » (propre à ce que l’on appelle en général les « nouveaux riches »), il s’agit de le montrer le plus possible. L’esthétique de l’univers du rap le montre et les choix esthétique, parfois radicaux (très influencé par les origines artistiques de Geremy Jesper), illustrent de ce malaise (utilisation de la courte focale, caméra à l’épaule…). Finalement, s’il n’y a jamais vraiment de remise en question de cette vision du monde, c’est peut être aussi parce qu’il n’y en existe pas d’autres pour ces jeunes. Nous n’utiliserons pas cette (consternante) expression qu’est « génération perdue », ici, il s’agirait d’un bout de société oublié.

Geremy Jesper construit ainsi son film autour de ses propres souvenirs d’enfance, comme si, finalement, il était un peu cette Patricia Dombrowski, qui rêvait de richesse et de reconnaissance, mais dans un monde rempli de désillusion où il faut se battre. « Un monde de chacal » lui dit une DJ qu’elle admire, rencontrée à un bar-mitzvah, alors que depuis 20 ans cette dernière anime une émission de radio à succès. L’énergie du film, sa fraîcheur, fait plaisir à voir : l’espoir de l’Amérique est peut-être « dans ce doigt où réside plus de talent que chez toutes les autres personnes de la ville ».

Patti Cake$ (2017) de Geremy Jasper, avec D. MacDonald, B. Everett, S. Dhananjay. Sortie le 30 août 2017.

Le Nouveau Monde

Ou ce que m’inspire la Neuxième Symphonie de Dvorak : « Le Nouveau Monde »
C’est tout un être qui renaît en moi dès les premières notes hésitantes du premier mouvement. Cet être s’envole avec le cor victorieux et les cavalcades fougueuses des cordes du Nouveau Monde, il s’apaise avec le cor alors doux et réconfortant ou s’enflamme de nouveau au moyen d’une envolée « romantique » dont Dvorak a le secret.
Si je vous dis qu’à certains passages (voire même durant l’intégralité de la symphonie) la chair de poule envahit mes bras tellement l’émotion est intense, ce ne serait assez pour exprimer ce sentiment de bonheur, de puissance, de sublime plaisir qu’on a en se délaissant à cet œuvre magnifique parmi les magnifiques.
Pour moi, la Symphonie du Nouveau Monde devrait (et ce serait un concept audacieux à étudier), être adaptée en film. Qu’on se comprenne bien, je parle de 42 minutes d’images pour 42 minutes de film, une adaptation de l’image à la musique et non de la musique à l’image. Car, rien qu’en fermant les yeux et en concentrant tout notre imaginaire sur l’écoute de cette fresque musicale, on sent le flot d’image agresser avec violence notre cerveau, passant de paysages de clair de lune à des scènes de batailles.
Pour moi, Antonin Dvorak a voulu ici raconter l’histoire d’un monde, d’un peuple, d’une civilisation en fondement. Il conte l’exploration de nouvelles terres, les nouvelles découvertes. N’oublions pas que cette symphonie fut composée au temps du Far West : une époque source d’inspiration pour tant d’artistes.
Peut-être la Neuvième Symphonie est-elle si évocatrice qu’elle en devient du cinéma d’elle même ? Peut-être arrive-t-elle à nous suggérer des « images qui bougent » plus vraies que nature dans les recoins de nos cerveaux.
Maintenant, peut-être, je l’espère, sentirez-vous chaque cellule de votre corps trembler au son du cor entonnant le thème arpégé victorieux de cette symphonie tel un mot d’ordre de son scénario : grandeur, beauté, magnificence de l’Homme, découverte, rencontres, exaltation de la Nature, …
Un Nouveau Monde (plus si nouveau) qui pourrait encore me faire parler des heures …