Cuban Network – Fondu au noir sur un fiasco

Le titre peut paraître bien dur, mais il reste indulgent. Pour restituer le contexte, nous parlons du dernier film d’Olivier Assayas, présenté aux festivals de Venise et de Deauville, vivement chahuté et remonté depuis. Et le problème, c’est que tout ceci se sent en voyant le produit fini. Le film retrace l’histoire de plusieurs agents du régime cubain, véritables agents doubles, qui s’enfuirent avec esclandres de l’île pour rejoindre les contre-révolutionnaires à Miami… et ainsi devenir des espions de choix pour la Havane. Continuer la lecture de « Cuban Network – Fondu au noir sur un fiasco »

It Must Be Heaven – Le silence vaut mieux que mille mots

J’attendais ce film depuis le Festival de Cannes, et le voilà enfin en salles. Je me précipite au cinéma et sans surprise : It Must Be Heaven est une pépite. Elia Suleiman nous emmène avec lui entre Nazareth, sa ville natale ; Paris, là où il vit depuis 2005 ; et New York, où il a vécu entre 1982 et 1993. A travers ce périple, deux questions se posent : où est-ce que l’on peut se sentir chez soi ? et est-ce vraiment mieux ailleurs ? Continuer la lecture de « It Must Be Heaven – Le silence vaut mieux que mille mots »

Gloria Mundi – Ne plus avoir le temps d’aimer

Poursuivre une réflexion entamée il y a déjà bien longtemps en s’engouffrant toujours plus loin dans la noirceur d’une époque qui semble sombrer dans le désespoir. Robert Guédiguian semble alarmé par un néo-libéralisme destructeur, par une culture du rejet, du renfermement sur soi. C’est la rupture du lien entre les individus, précarisés et de plus en plus désunis. L’angoissant discours de Gloria Mundi est celui du miroir tendu à un monde boursouflé. Débuter par un événement comme une naissance, celle de la petite Gloria, aurait pu être un symbole de réunion. Le tissu composant les relations de cette famille est pourtant abîmés par des discours pervers réapproprié, devenu credo de chacun d’entre eux : le credo conditionnant les dominés à être des dominés. Continuer la lecture de « Gloria Mundi – Ne plus avoir le temps d’aimer »

Annecy 2019 | La fameuse invasion des Ours en Sicile – Eh bien : dansez maintenant

Critique écrite lors du Festival d’Annecy 2019

Compétition – Annecy 2019

Présent à Annecy l’année dernière à l’occasion d’un Work In Progress, ce long-métrage franco-italien de Lorenzo Mattotti était sujet d’attentes d’autant plus fortes que le film a finalement été présenté en première mondiale au dernier Festival de Cannes, en section Un Certain Regard… Adapté d’un conte de jeunesse de Dino Buzzati, La fameuse invasion des Ours en Sicile repose sur une intrigue assez simple : le roi des ours a perdu son fils, et décide d’aller dans la grande ville des Hommes tenter de le retrouver. Ce qui constituait ainsi l’intrigue de Buzzati est devenu dans le traitement qu’en fait Jean-Luc Fromental et Thomas Bidegain un conte narré par  le troubadour itinérant Gedeone, et par son assistante Almerina, à un vieil ours vivant au fond d’une grotte glaciale…

Reposant sur une esthétique très colorée, irréelle, mêlant des techniques  d’animation 2D et 3D, le résultat s’avère profondément fantasmagorique. Cette musique entêtante (des tarentelles typiques de la Sicile), les mésaventures traversées par ces ours rencontrant des personnages et des créatures étranges, ainsi que le discours moral tenu par le film, le place dans la descendance d’un certain animation d’excellence – on pourrait penser à des classiques comme Le Roi et l’Oiseau ou à certains des films d’Hayao Miyazaki.

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Halte – La nuit précède le chaos

L’univers du cinéaste philippin Lav Diaz est principalement un univers sombre, baignant dans un clair-obscur irréaliste, où les personnages sont traversés par la fatalité de leur condition. Celle-ci s’avère souvent sociale et politique, Lav Diaz ayant à coeur d’ancrer son cinéma dans l’Histoire de son pays et de lui trouver des échos actuels en dépit de projets pouvant, au premier abord, surprendre le spectateur non préparé. Après sa comédie musicale La Saison du Diable l’année dernière, il revient ainsi avec Halte, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en mai dernier. Encore une fois, c’est un portrait de son pays qui se dessine tout au long de l’œuvre. Dirigé par un président fou se croyant divin, un régime autoritaire réprime son opposition par les armes et surveille sa population ravagée par une maladie mystérieuse. Le monde est plongé dans une nuit permanente comme pour marquer symboliquement la noirceur de cet avenir proche que nous montre le film. Continuer la lecture de « Halte – La nuit précède le chaos »

1987 : When the Day Comes – L’Histoire de la Corée sur grand écran

Depuis quelques années, on note une volonté de la part de la Corée du Sud de porter son Histoire dans les salles obscures. En 2016, Kim Jee-woon, un géant du cinéma coréen s’attaquait déjà à l’exercice de transposition d’un fait d’Histoire datant de la seconde partie du XXème siècle dans le monde de la fiction avec The Age of Shadow. En 2017, A Taxi Driver de Jang Hoon dépeint les révoltes étudiantes de Gwangju à travers le regard d’un chauffeur de taxi et son client, un journaliste Allemand. En 2018, Jang Joon-hwan, un réalisateur à la filmographie encore maigre mais pleine de promesses nous livre 1987 : When the Day Comes. À cette date symbolique, la torture et le meurtre de l’étudiant Park Jong-chul par la police anti-communiste marque un véritable tournant dans l’histoire politique de la Corée du Sud, et le début d’un passage progressif de la dictature à la démocratie. Le film a reçu le Grand Prix de la Compétition Internationale de Longs-métrages dans le cadre de la 12ème édition des Hallucinations Collectives à Lyon, et voici pourquoi. Continuer la lecture de « 1987 : When the Day Comes – L’Histoire de la Corée sur grand écran »

El Reino – Un appel d’air pour l’ancien monde

Les films sur les politiciens ou puissants corrompus sont nombreux et abordent (presque) toujours l’ambivalence de la success story personnelle, au détriment du groupe, et de la dureté de l’impitoyable loi de la jungle qui sévit dans ce milieu. El Reino me pousse donc tout d’abord à recommander d’autres films de la même trempe qui traitent plus ou moins du même sujet : Le Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese ou Il Caimano (2006) de Nanni Moretti par exemple.

Après Que Dios Nos Perdone (2017), Rodrigo Sorogoyen reprend ici son acteur fétiche, Antonio de la Torre, qui fait incroyablement le job d’incarner Manuel Lopez Vidal, self-made man de la classe politique espagnole, dauphin à la présidence de la région, régnant sur son empire politique (el reino signifiant « le royaume»), qui n’a pour motivation politique que l’enrichissement et l’accroissement de sa puissance personnelle, au profit aussi de sa femme et de sa fille. Le point de départ du film est la chute médiatique d’un cadre du parti de Lopez-Vidal. Ce dernier est à la manœuvre pour limiter la casse et empêcher que le scandale ne fasse tâche d’huile, avant de découvrir qu’il est le prochain sur la liste et qu’il va être désigné comme réel instigateur d’un système qui, pour le citer, « existait déjà du temps de mon grand-père ». Continuer la lecture de « El Reino – Un appel d’air pour l’ancien monde »

Les Éternels – Faux film de mafieux, vrai film sur la Chine

Film réalisé par Jia Zhang-ke et sélectionné à Cannes, Les Éternels (Ash is Purest White dans son titre anglais) est, autant le dire tout de suite, un film qui brasse beaucoup de thèmes. Et peut-être au risque de se perdre.

Qiao est la compagne de Bin, mafieux de la ville, chef en devenir. Tout bascule quand, au cours d’une bagarre de rue où Bin est en danger de mort, Qiao sort un revolver et tire en l’air.

Au premier abord, Jia Zhang-ke, aborde les thèmes de mafia et de violence. On est plongé dans une ambiance, dans un vocabulaire, avec des personnages tels que l’on s’imagine aisément les règlements de comptes, les arrangements à l’amiable, les armes à feu dissimulées et la dangerosité de la rue. Une première singularité se présente dès lors : le point de vue utilisé pour montrer tout cela. Car c’est bien Qiao, la femme du patron, qui est le personnage principal. Et suivre une femme de près dans un milieu mafieux, plongé dans le début des années 2000, est un parti pris fort. D’autre part, cela permet de se rendre compte comment le réalisateur considère la femme dans son œuvre : au lieu dans faire une femme fatale utilisée pour sa plastique, il en fait une femme forte, allant jusqu’à prendre les décisions de cette famille de gangsters et user elle aussi de violence. C’est d’ailleurs elle qui, pour présenter les truands va leur mettre une tape dans le dos, eux faisant mine d’avoir très mal et elle prenant la cigarette de Bin. Elle prend possession de l’espace et des corps. Continuer la lecture de « Les Éternels – Faux film de mafieux, vrai film sur la Chine »

Clermont 2019 – Le cinéma comme bien commun ?

L’association LYF se rend cette année au Festival International du court-métrage de Clermont-Ferrand et à cette occasion en couvrira quelques moments forts. L’ouverture du Festival, en fin de journée le vendredi 1er février, dans une ambiance bon enfant au ton résolument engagé. L’ère du temps et l’actualité planait en effet sur le discours introductif de Jean-Claude Saurel (président de Sauve qui peut le court-métrage, organisant la manifestation). Plus qu’une allusion aux gilets jaunes et aux manifestations violentes qui marquent la France depuis plusieurs mois, il s’agissait pour lui de rappeler le militantisme historique d’un festival quarantenaire. Parler de bien commun à propos d’un festival de court-métrage en replaçant le cinéma, les arts et la culture au centre de la société semble être ainsi le principe directeur essentiel qu’il lui fallait rappeler. Parler de classes sociales, d’accès facilité à la culture, permettre l’accès à tous aux séances et de mélanger professionnels et publics est ainsi non seulement une partie de leur ADN mais peut être un peu plus, aussi un souhait pour une société de demain. Continuer la lecture de « Clermont 2019 – Le cinéma comme bien commun ? »

L’Assemblée – Allons nous parler ou crier pour être entendu

Dans le cadre de la reprise ACID au Comoedia

La parole est l’unité démocratique, c’est évident. Le cinéma n’a pas toujours eu besoin de la parole, l’Histoire nous le rappelle. Faire un film sur Nuit Debout, pour interroger notre rapport à la démocratie, à la parole, c’est soit non-cinématographique, soit non-démocratique. Pourtant, les limites se brouillent. Le documentaire de Mariana Otero renvoie à ce que nous avions tous remarqués : autant que les manifestants, les nuit-deboutistes, les caméras étaient des acteurs de cette action historique qui a eu lieu au printemps 2016.

Pourtant, impossible de proposer un film parfait sur ce sujet : Nuit Debout, c’était confus, mélange d’émotions, d’idées, de projets, de mouvances. Il y a en réalité autant de Nuit Debout que de participant. Plus encore, il n’en reste que des souvenirs et des rushs, notamment ceux de Mariana Otero. Elle même nous confiait être surprise d’être la première (visiblement) à sortir un film sur le sujet. Son documentaire fera date parce qu’il pointe les sujets et les problématiques qui sont sorties de Nuit Debout pour animer les débats de la campagne de 2017. Et ces débats, ils doivent, permettre une refondation de notre démocratie. Cela passera par le mot, la phrase, leurs sens et le pouvoir des images. Continuer la lecture de « L’Assemblée – Allons nous parler ou crier pour être entendu »