Lumière 2019 – Quelques mots sur quelques découvertes

Le Festival Lumière est toujours l’occasion de lâcher prise et de faire confiance à la formidable programmation mettant en valeur des films devenus rares, méconnus, parfois oubliés. C’est sur deux d’entre eux que nous nous attardons cette année… Continuer la lecture de « Lumière 2019 – Quelques mots sur quelques découvertes »

Les Chatouilles – Un film important ?

Une multitude de choses sont susceptibles d’influencer une vie entière – selon le quartier où l’on grandit, selon le parcours de ses parents… Personne n’a vraiment de contrôle sur ça. Alors quand il s’agit de quelque chose d’injuste, d’ignoble, quelque chose d’imprévisible – car invisible, impossible à deviner – c’est intenable. Personne n’aurait pu deviner, à l’époque où Odetten’avait que huit ou neuf ans, que l’ami de la famille, le presque frère, osait la violer. Le sujet de la pédophilie, rarement traité au cinéma, ne sort pas de nul part ici. La réalisatrice-actrice principale Andréa Bescond s’inspire de ses propres souvenirs, de sa propre enfance et de son propre parcours – qu’elle avait raconté dans un seul-en-scène au théâtre : Les Chatouilles (ou la danse de la colère), qu’elle finira par adapter pour le cinéma. Continuer la lecture de « Les Chatouilles – Un film important ? »

Sauvage – Brutal, marquant, un choc

Sauvage est l’exemple type du titre évocateur. Si vous fermez les yeux, vous aurez une certaine idée, une certaine définition, de ce concept. Peut-être que certains entendront brutal avec sauvage, animal, bref, « sauvage » évoque une disparition de l’humanité, de la civilisation – sans doute est-ce que le sens du film est là. Comme un vernis, la sauvagerie dissimule quelque chose…

Le plus difficile pour un premier long est d’être remarqué, à fortiori en France où la production cinématographique est abondante. Camille Vidal-Naquet, dont Sauvage est le premier long-métrage, part ainsi de postulats engagés : Léo est un jeune homme homosexuel qui se prostitue. Sujet immédiatement saisissant, la prostitution masculine étant entouré de beaucoup plus de silence que la prostitution féminine. Le corps jeune et svelte devient malade, souffrant, se déchire, crache du sang, se voûte. La crise est donc physique et sentimentale, incapable de se projeter dans un avenir – cette scène terrible chez le médecin où le personnage semble incapable de s’imaginer sans drogues, sans prostitution. L’horreur de sa situation ne lui saute pas aux yeux, certains de ses « collègues » ayant même l’impression qu’il aime se prostituer. Certains clients aux goûts particulièrement extrêmes pourraient pourtant le faire réagir comme le spectateur qui ne pourra pas rester insensible devant la violence de certaines scènes – violence qui n’apparaît pas à l’écran, qui n’est qu’évoquée par le travail d’imagination du spectateur. Celui-ci est bien aidé, d’ailleurs, par l’acteur Félix Maritaud, saisissant dans sa capacité à incarner la souffrance.

Ainsi, si la forme du film – par moment volontairement très réaliste, documentariste – est aussi marquante c’est aussi pour dresser le portrait d’une certaine jeunesse. Incapable de se projeter dans l’avenir donc, mais aussi incapable d’accepter le train-train quotidien. Le dernier plan du film est en cela parlant : ce que cherche le personnage principal n’est ni dans la prostitution ni dans la bouée de sauvetage que la vie lui avait jeté, mais dans cette sauvagerie, dans cette violence. Il y a dans le film une volonté de vivre intensément, de s’émanciper d’une norme, et pour cela il faut accepter de vivre violemment, brutalement, sauvagement. Paradoxalement, seul, le personnage de Félix Maritaux est incapable de vivre pleinement puisqu’il se met à dépendre de sa condition (la prostitution, la vie dans la rue) alors que celle-ci est absolument invivable. Elle est même devenue perverse : le premier médecin du film, dans la séquence d’introduction, n’est autre qu’un client accomplissant son fantasme. Si rien n’est fiable, il n’est alors pas surprenant que le personnage s’enferme dans un cercle vicieux. En fait, c’est peut être justement là que se joue le film : le manque d’affection entourant Léo – pas de parents, de compagnons – est une forme de violence à son égard. Cette vie devient le vernis dont il s’empare pour combler un vide en lui. Cette jeunesse incapable d’être regardée comme elle l’aimerait, dans un monde sombre, très sombre, et souvent très peu enclin à proposer de l’espoir.

Sauvage (2018) de Camille Vidal-Naquet. Avec Félix Maritaud, Eric Bernard. En salles le 29 août 2018.

Rencontre avec Léonor Serraille (Jeune Femme, Caméra d’or 2017)

Léonor Serraille a reçu la Caméra d’or, récompensant le meilleur premier film toute sélection confondue, lors du dernier Festival de Cannes. Nous avons pu la rencontrer lors de sa venue à Lyon pour la promotion de Jeune Femme… Continuer la lecture de « Rencontre avec Léonor Serraille (Jeune Femme, Caméra d’or 2017) »

Patti Cake$ – Un rap prometteur

Geremy Jesper vient de l’univers du clip et voue une passion à la musique urbaine. Son premier passage derrière la caméra vise donc à mélanger les deux univers, rapprocher les deux mondes, tout en partant de ses propres souvenirs d’enfance. C’est ainsi qu’il donna naissance au personnage de Patricia Dombrowski, jeune femme caucasienne obèse de 23 ans, rêvant de succès dans le milieu du rap.

Cette jeune femme, portrait d’une génération, est le socle de la totalité du film. Le personnage de Killer P. fonctionne d’ailleurs en parallèle avec le personnage de sa mère, Barb. Leur relation apparaît comme très fusionnelle par moment, notamment lorsque la mère parle des « sœurs Dombrowski ». Une expression étrange, qui évoque des relations troubles, déréglées, entre la mère (l’autorité) et la fille. La réalité est encore plus sordide. En pratique, la cruauté de la mère envers la fille est insoutenable par moment : des remarques décourageantes, des allusions sur son incapacité à réussir, la dévalorisation de sa passion (le rap)… Jusqu’à accuser sa grossesse non désirée, et donc sa fille, de son échec. Cette rupture mère-fille sous-tend une rupture générationnelle plus profonde. En effet, la mère voulait réussir dans le rock, et l’arrivée de Patricia l’en a empêché, finalement, c’est en guise de revanche que la mère refuse à la fille un regard d’encouragement. Patricia, qui suit les pas de sa mère, subit à 23 ans le contre-coup d’un échec social vécu par cette dernière. Il semble même que Patricia semble vouée à un éternel schéma de reproduction sociale qu’elle le veuille ou non. Le seul échappatoire étant la musique. Mais les évolutions de la société font qu’elles ne se comprennent pas quand elles partagent une même ambition : s’émanciper, atteindre la « réussite » dépeinte par le rêve américain. La mère utilise pour cela son corps, comme s’il pouvait être encore jeune et désirable, comme sur la pochette de la démo qu’elle avait fait dans sa jeunesse. C’est de la jalousie envers la jeunesse de sa fille. Le principal enjeu du film est alors de savoir si elles sauront se retrouver, à un moment ou à un autre.

Plus largement c’est un portrait de l’Amérique que montre Geremy Jesper. Avec un certain succès, il dévoile la réalité d’une « Amérique d’en bas », l’Amérique ouvrière. Ironiquement, le film se déroule dans une zone industrielle du New Jersey, où il ne suffirait que de franchir un pont pour se rendre à New York, incarnation d’une certaine idée de la réussite. Celle-ci se retrouve dans une pratique de l’argent très « vulgaire » (propre à ce que l’on appelle en général les « nouveaux riches »), il s’agit de le montrer le plus possible. L’esthétique de l’univers du rap le montre et les choix esthétique, parfois radicaux (très influencé par les origines artistiques de Geremy Jesper), illustrent de ce malaise (utilisation de la courte focale, caméra à l’épaule…). Finalement, s’il n’y a jamais vraiment de remise en question de cette vision du monde, c’est peut être aussi parce qu’il n’y en existe pas d’autres pour ces jeunes. Nous n’utiliserons pas cette (consternante) expression qu’est « génération perdue », ici, il s’agirait d’un bout de société oublié.

Geremy Jesper construit ainsi son film autour de ses propres souvenirs d’enfance, comme si, finalement, il était un peu cette Patricia Dombrowski, qui rêvait de richesse et de reconnaissance, mais dans un monde rempli de désillusion où il faut se battre. « Un monde de chacal » lui dit une DJ qu’elle admire, rencontrée à un bar-mitzvah, alors que depuis 20 ans cette dernière anime une émission de radio à succès. L’énergie du film, sa fraîcheur, fait plaisir à voir : l’espoir de l’Amérique est peut-être « dans ce doigt où réside plus de talent que chez toutes les autres personnes de la ville ».

Patti Cake$ (2017) de Geremy Jasper, avec D. MacDonald, B. Everett, S. Dhananjay. Sortie le 30 août 2017.

Interview Sébastien Laudenbach (La Jeune Fille sans Mains)

Sébastien Laudenbach a reçu à Cannes cette année le prix France Culture – Cinéma de la part des étudiants pour son premier long-métrage La Jeune Fille sans Mains. Nous avons pu échanger avec lui suite à la cérémonie…

Vous venez de vivre une année exceptionnelle : depuis votre passage à l’ACID avec votre premier long-métrage La Jeune Fille sans mains, vous avez remporté un prix à Annecy, été nommé aux Césars… Que retirez-vous de l’année écoulée ?

Un tourbillon. L’impression que les choses allaient plus vite que moi. Le film s’est fait patiemment , petit à petit, avec un temps très étiré. Quand on ne fait que quelques secondes par jour, on est dans un rapport au temps qui est singulier et là, ce rapport au temps a été bouleversé. Dès la projection à Cannes, tout est allé très vite. Je commence à en sortir un peu, je suis encore un peu enivré.

Est-ce que ce n’est pas un peu difficile de penser votre second projet après tout ce qui vient de se passer ? Est-ce que vous allez continuer le long-métrage ?

Je ne sais pas. Là, je viens de terminer un court-métrage qui va être diffusé sur Troisième scène, le site de l’Opéra de Paris [disponible en dessous, ndlr]. Moi j’ai envie de continuer à faire des films. Après est-ce que ce sera des films courts ou des films longs, je n’en sais rien. C’est vrai que faire un deuxième film après celui-ci… C’est pas simple, parce que je ne veux pas faire deux fois la même chose. Je voudrais faire un projet qui me tient à cœur. Je ne sais pas encore, je suis en pleine réflexion.

Comment avez vous vécu ce processus, de passer après plus de 15 ans de court-métrages au long-métrage ?

C’est une histoire un peu longue : c’est un long-métrage qui m’a été proposé en 2001. On m’avait proposé d’adapter une pièce d’Olivier Py et on a travaillé pendant 7 ans au développement du film, qui a été abandonné. Je l’ai repris à partir du conte d’origine, tout seul, en 2013, avec des gens qui sont venus me soutenir. L’histoire qu’on m’avait proposé, ce conte, me tenait à cœur. A chaque fois que j’y pensais, je me disais « il faut en faire quelque chose ».

Et quand vous dites que vous l’avez fait seul…

J’ai fait l’animation seul. Et le trait est singulier. Le résultat est que le film a été fait avec un processus totalement expérimental : il n’y avait pas de scénario. Je n’avais pas les droits de la pièce, alors j’ai suivi le conte, mais il y a plein de différences entre le conte et le film puisque j’ai improvisé le film du premier plan jusqu’au dernier, en dessinant directement, sans passer par l’écrit, en voyant ce qui se passait sous mon pinceau.

Comment est-ce que vous percevez ce prix aujourd’hui ? Qu’est ce qu’il signifie pour vous ?

C’est super ! Quand j’ai fini ce film et qu’il a fallu le montrer, je me disais « mais qui va pouvoir être intéressé par ce film-là ? ». J’étais persuadé que les gens allaient partir au bout d’un quart d’heure ! Que les gens n’allaient pas accepter cette proposition visuelle si singulière. Le fait que ça plaît à un certain public, et notamment à la jeunesse, pour moi, c’est formidable !

Remerciements à Sébastien Laudenbach pour le temps qu’il nous aura consacré, ainsi qu’à Aurélien Landivier et aux équipes de France Culture.