Cannes 2019 | The Dead Don’t Die – En fait, vous n’avez rien compris au film

Le nouveau film de Jim Jarmusch partait déjà avec une béquille : celle de l’attente générée par plusieurs éléments, c’est-à-dire autant la renommée d’auteur du metteur en scène que le casting “à réveiller les morts” (selon l’affiche) : Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton, Steve Buscemi ou encore Iggy Pop. Mais c’est surtout le fait que le film était en sélection officielle au Festival de Cannes cette année, projeté à la cérémonie d’ouverture, qui a pu créer l’expectative. De toute évidence, le public a voulu calquer des espoirs sur un film et sur son metteur en scène, espoirs qui n’y correspondaient pas : Jarmusch a pu décevoir.

Précisons tout de suite que The Dead Don’t Die n’a pas l’apparat d’un film ambitieux : autant dans l’ampleur narrative que dans la mise en scène, toutes deux simplifiées, ou plutôt épurées. De plus, si l’on devait prendre le propos du film au premier degré, le film reste très conventionnel : c’est l’habituelle critique de l’aliénation et uniformisation de la société agrémentée d’une conscience écologique classique aux films de zombies originels. Tout au long, on sent l’influence du maître en la matière, George A. Romero. Ensuite, c’est bien l’aspect farce méta qui domine : la musique qu’écoutent les personnages a le même titre que le film, le clin d’œil forcé avec le porte-clé d’Adam Driver à l’effigie de Star Wars ou encore les protagonistes discutant du script du film dans lequel ils sont. Au final, autant le propos que les auto-références sont appuyés et déstabiliseront, à l’usure, autant le film que le spectateur. Cependant, si le film mérite sa qualité c’est bien parce que l’intérêt est autre part.

The Dead Don’t Die (2019) de Jim Jarmusch | Distributeur : Universal

En effet The Dead Don’t Die est avant tout une pure comédie sachant utiliser avec pertinence les outils et procédés qu’offre une caméra bien placée et un montage intelligent. Dès le début du film, on est frappé par la fixité du cadre ainsi que son apparente simplicité : les personnages sont au centre, le regard n’est pas dirigé et il y a peu de mouvement. À ne pas s’y méprendre : ce n’est pas pour autant du théâtre filmé. Dans ce simple champ-contrechamp cette immobilité prend le contresens du burlesque pour présenter des personnages perdus et incapables. Mais au fur et à mesure que le film se construit, on rencontre petit à petit ces personnages tous aussi losers les uns que les autres, avec leurs petites préoccupations quotidiennes et leurs modestes ambitions. Dans cette fixité du cadre (qui n’est pourtant pas ferme, laissant au regard la liberté de s’y promener) ces personnages évoluent lentement, autant moralement que physiquement. Le rythme est donc tout choisi : le film est nonchalant, presque désintéressé. Les dialogues sont empreints d’hésitation, les plans sont parfois longs, les scènes aussi et il se fait ressentir que le film s’épuise dans une fausse caricature au cours de sa propre intrigue. Et donc, on pourrait affirmer que malgré son casting alléchant et son aspect de comédie horrifique, The Dead Don’t Die n’est pas un film facile à apprécier, sa lenteur en étant la cause.

Cependant, l’œuvre de Jarmusch est digne d’intérêt ne serait-ce pour les procédés filmiques utilisés pour créer le comique, allant à contre-courant de la plupart des comédies grand public qui, eux, font passer le rire par le dialogue et les acteurs. De cette façon, on pense d’autres exemples dont Jarmusch a pu s’inspirer. Premièrement, la filmographie des frères Coen, notamment l’utilisation pertinente, intelligente et singulière des champs-contrechamps et du montage. On pourrait surtout le rapprocher aux Coen de par ce désir de filmer l’Amérique profonde typique, avec l’archétype des ploucs, ces paysans ignorants et désintéressés, certes rappelant les États-Unis de Trump mais, en même temps, touchants de par leur naïveté et leur incompétence. Deuxièmement, on se rappelle de l’incontournable comédie horrifique de ces dernières années : Shaun of the Dead. Si The Dead Don’t Die n’a certes pas l’humour british d’Edgar Wright, il utilise le cadre de la même manière : des entrées, des sorties, des allers-retours, des jeux avec le hors-champ, etc. Encore une fois, la mise en scène est au premier plan et quand bien même le dynamisme est bien différent par rapport à Shaun of the dead, les ressorts comiques sont, de toute évidence, comparables.

The Dead Don’t Die (2019) de Jim Jarmusch | Distribution : Universal

En définitive, ce film d’ouverture de Cannes avait ce défaut de n’avoir ni l’ambition ni la visée que l’on a voulu voir en lui. L’attente qui a été créée était sûrement trop grande pour ce film aux airs de cinéma de genre, blague méta et comique intelligent. Il en résulte donc un moment agréable sans prise de tête philosophique mais avec une utilisation pertinente de l’outil cinématographique. Et pour cela, Jim Jarmusch autant que son casting, méritent la reconnaissance qui leur est dûe…

The Dead Don’t Die (2019) de Jim Jarmusch, avec Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton. Sorti en salles le 14 mai 2019.

Auteur : Hugues MARCOS

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, en charge du Festival du Film Jeune de Lyon

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