The Doors – Love, death, travel, revolt, chaos

En 1991, 20 ans après la mort de Jim Morrison, Oliver Stone s’empare de son histoire et de celle de son groupe. Un groupe aussi composé de Ray Manzarek, claviériste, Robby Krieger, guitariste, et John Densmore, batteur. Un groupe qui, dans ses chansons, parlait tout autant des bienfaits et des dangers de la drogue, de fascination pour la mort, d’amour fougueux et de souvenirs mélancoliques, le tout accompagné d’une maîtrise instrumentale hors du commun. Ce groupe, c’est les Doors et en seulement cinq ans de carrière, ils ont changé l’histoire du rock.

« Love, death, travel, revolt, chaos. » est une des célèbres phrases prononcées dans le film par Val Kilmer, qui interprète le poète, chanteur et leader des Doors, Jim Morrison. Une phrase qui résume autant la carrière du groupe que le film éponyme. En effet, pour retracer la trépidante mais courte histoire du groupe, le film choisit de l’aborder thématiquement. Chaque scène sera donc une occasion de montrer un instant de vie, souvent intense, mais aussi d’aborder les motifs récurrents abordés dans les chansons du groupe.

The Doors (1991) de Oliver Stone | Distribution : Carlotta Films

Pour qui ne connaîtrait pas précisément l’histoire de Morrison, le film commence de manière mystérieuse : point de fêtes décadentes ou de concerts tumultueux. Jim Morrison, barbu et plongé dans une obscurité teintée de rouge enregistre, seul, un long témoignage poétique. Et, dès lors, on plonge une vingtaine d’années en arrière pour assister à l’un des événements les plus importants du chanteur quand, enfant, il vit des Amérindiens morts lors un accident de voiture, événement repris dans les paroles de Peace Frog : « Indians scattered on dawn’s highway bleeding« . Le tout accompagné de la mythique chanson Riders On The Storm, dernière enregistrée par le groupe : le film commence par la fin de la discographie du groupe, devant un spectacle morbide et traumatisant. Tout est réuni pour indiquer que cette histoire n’est ni plus ni moins qu’une tragédie.

Par la suite, on comprend assez vite une des grandes forces du film : le mélange de genres. Pour traiter la jeunesse de Morrison, la mise en scène prend des airs de teen-movie avec des rayons de soleils couchants, un éclairage épars de rouge et de jaune, une intrigue amoureuse classique, des jeunes pleins d’espoirs, un Los Angeles filmé à niveau d’homme, des foules sur la plage, au cinéma, dans des fêtes étudiantes, etc. C’est dans cet environnement que le chanteur lit a capella Moonlight Drive à Ray Manzarek et que ce dernier lui propose, innocemment, de monter un groupe. Mais c’est aussi l’occasion de voir un caméo d’Oliver Stone, professeur de cinéma, jugeant sévèrement l’œuvre de son élève (car, oui, Manzarek et Morrison se sont rencontrés dans leur université de cinéma).

Un début entre insouciance et espoirs de jeunesse | The Doors (1991) de Oliver Stone | Distribution : Carlotta Films

Peu après la formation du groupe et l’élaboration des premières musiques, le film prend encore une autre atmosphère. En effet, une scène de drogue à l’acide dans la Vallée de la Mort entre les personnages est prétexte à faire partir une ambiance bien plus expérimentale. Oliver Stone se permet de figurer, par le dialogue d’abord, par les images seules ensuite, toute la philosophie du leader du groupe. Tout son intéressement pour la mort, sa fascination pour les plaisirs de la vie, sa façon de considérer l’amour comme sauvage ou, bien sûr, ses allégories récurrentes (le serpent, l’Indien, l’autoroute, le léopard, l’Ouest sauvage, le sentiment de fin, etc). Ces éléments s’ajoutent un à un, avec de lents mouvements de caméra, un montage pourtant rythmé et une lumière blanche diffuse, pour composer une séquence quasi psychédélique : un véritable trip donc. Ce ressenti est d’autant plus accentué par l’ajout de la musique phare The End, d’abord extradiégétique, pour renforcer l’impact des symboles de Morrison qui sont montrés, puis la musique est intégrée au récit à l’aide du premier concert l’intégrant, ainsi que les réactions invectives de l’époque face à l’accueil des paroles (le œdipien « Mother, I want to fuck you » n’a, semble-t-il, pas été bien accueilli en 1967).

Une scène de drogue aussi psychédélique qu’assumée | The Doors (1991) de Oliver Stone | Distribution : Carlotta Films

À partir de là, et jusqu’à la fin du film, on voit ensuite l’ascension fulgurante du groupe et le devenir de son chanteur, de jeune poète poète fauché à star idolâtrée, sexualisée et érigée en génie absolu et bête de scène.

Après la sortie du premier album, tout s’emballe et s’accélère pour ne jamais ralentir, à aucun moment, comme si le film avait lui-même pris de la cocaïne. Sauf peut-être vers la fin où, après être allé habiter à Paris avec sa compagne, Jim Morrison meurt pour d’obscures raisons dans sa baignoire. À ce moment, le temps est ralenti et l’on découvre son cadavre, yeux ouverts et resplendissant de jeunesse, à l’aide d’un lent plan-séquence, transcendant s’il en est, et agrémenté d’une lumière jaunâtre rassurante. Un traitement de la mort très particulier mais en accord avec les croyances du chanteur puisque vue comme belle, sans inquiétude, passage obligé vers « l’autre côté ».

Dernier plan du film, la tombe du poète au Père Lachaise | The Doors (1991) de Oliver Stone | Distribution : Carlotta Films

De toute évidence, The Doors est un film pétri de nombreuses qualités. Tout d’abord parce qu’il condense toute l’histoire du groupe en 2h18 (pour la version final cut) sans être ni trop expéditif ni trop long, trouvant les moments pour relancer le récit. Ensuite pour les performances des acteurs livrées à l’écran. Outre leurs ressemblances physiques avec les personnages existants, tous jouent pour servir un seul et même but et jamais un ne sort du cadre, donnant au film une consistance homogène. Et, ce, justement pour laisser place à l’acteur principal, Val Kilmer. Un choix qui s’imposait comme évident pour jouer Jim Morrison puisque, entre les traits de son visage naturellement calqués sur ceux du chanteur et l’énergie débordante qu’il fait transparaître à l’écran, Val Kilmer fait plus que incarner son personnage, il est Jim Morrison.

Val Kilmer, ressemblant en tout point à Jim Morrison | The Doors (1991) de Oliver Stone | Distribution : Carlotta Films

Mais, encore plus important, et ce pourquoi The Doors est remarquable c’est pour ce qu’il raconte en filigrane pendant toute sa durée. En effet, Oliver Stone fait moins un film sur un groupe de rock que sur la création artistique, un ancrage dans une époque bien particulière et une certaine philosophie de vie. Déjà, la musique prend immanquablement une place essentielle, nous mettant parfois à peu de chose près face à une comédie musicale.

Toutefois, les moments où les quatre musiciens façonnent leur œuvre est tout aussi présent : Light My Fire, My Wild Love ou encore The Soft Parade sont vues pendant leur conception en studio, voire avant. Cela participe à nous rapprocher des protagonistes, nous les faire voir tout autant dans leur quotidien que sur scène et dans leurs phases de création musicale. Plus surprenant, c’est l’utilisation des musiques dans le film, qui interviennent non pas pour donner une signification et/ou une force à l’image, procédé émérite mais vu et revu, surtout dans le cinéma hollywoodien. À l’inverse, à chaque passage musicale c’est plutôt l’image qui vient servir et expliquer la musique en question, voire parfois lui donner une interprétation.

Une époque d’exubérances | The Doors (1991) de Oliver Stone | Distribution : Carlotta Films

Au final, The Doors n’est pas vraiment un biopic musical et dramatique mais plus un film sur l’art, sur la musique et sur un style de vie, collé à un personnage et à une époque, tous deux débordants et de tous points de vue. Ni moralisateur, ni pervertisseur (la drogue, l’alcool, la débauche, sont successivement montrés en bien comme en mal), Oliver Stone montre un véritable amour en ce qu’il filme et, même si on en apprend beaucoup sur l’histoire du groupe, il ne s’astreint pas à faire de la pure mimétique pour se rapprocher du réel ; contrairement à la plupart des biopics de ce genre comme, par exemple, l’un des derniers en date, Bohemian Rhapsody. Plutôt que d’être encombré dans une logique de ressemblance au réel qui n’apporte rien au film, le réalisateur raconte ici, à travers une biographie aussi invraisemblable que magistrale, une histoire qui lui tient à cœur avec des thématiques importantes. Et de ce fait, The Doors, le film, se trouve être une expérience tout aussi mythique que The Doors, le groupe.

The Doors (1991) de Oliver Stone, avec Val Kilmer, Meg Ryan. Ressorti en salle le 26 juin 2019.

Auteur : Hugues MARCOS

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, en charge du Festival du Film Jeune de Lyon

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