Yves – Critique d’un monde technologique

La question de l’intelligence artificielle est plus que jamais d’actualité et le fait de savoir si elle risque de s’immiscer dans notre quotidien fait d’autant plus débat. Pourtant Jerem (interprété par William Leghbil) accepte sous son toit cette intelligence, qui d’une manière effrayante, surpasse l’humanité. Ce n’est cependant pas un robot doté de pouvoirs mais bel et bien un réfrigérateur, dénommé Yves. C’est parce que Jerem a un profil atypique, rappeur raté qui vit dans la maison de sa grand-mère, que So (Doria Tilller) lui propose d’être le testeur d’Yves. Il s’avère que le chanteur accepte uniquement Yves pour une raison qui correspond bien à son caractère de « flemmard » : Yves commande les repas qui sont ensuite livrés tout simplement et gratuitement.

Mais derrière cette comédie burlesque, il y a une vraie réflexion sur la cohabitation d’un robot surdoué et d’un homme qualifié de « loser » sans objectif ni but. Son colocataire lui, est intelligent, il fait les courses, sait chanter, tenir la conversation, commence à comprendre les personnalités mais surtout en apprenant à connaitre qui est Jerem, il sait ce qui est bon ou mauvais pour lui. C’est ainsi que le film prend une tournure de dépendance de l’homme vis-à-vis du robot. Comme toute nouvelle technologie sur-développée, il y a au début une forme de méfiance envers cette nouveauté mais ce sentiment se laisse petit à petit dépassé par la dépendance. Yves n’est pas seulement un réfrigérateur, il devient un échappatoire et l’unique solution pour Jerem de faire quelque chose dans sa vie. Il parait évident alors que si Jerem perce dans le rap c’est uniquement parce que c’est son robot qui a trafiqué le son de sa voix. Mais c’est aussi grâce à l’existence d’Yves que le rappeur rencontra la belle So. La question est alors de savoir comment se débarrasser d’une intelligence qu’on ne peut égaler. Comment Jerem peut paraître crédible face à So quand Yves lui fait de la concurrence ?

Benoît Forgeard, le réalisateur, ne laisse rien au hasard. Pour parler de cette fameuse intelligence artificielle au travers d’un robot, quoi de plus normal que de choisir comme objet le réfrigérateur. Cet électro-ménager est le lieu de culte par excellence de la dépendance, de la surconsommation au travers de la « mal-bouffe ». C’est vers cet objet en particulier que l’on vient pour palier à un manque.

Yves (2019) de Benoit Forgeard | Distribution : Le Pacte

Le fait de choisir deux personnages aux antipodes avec un homme raté et un robot ingénieux montre toute la faiblesse de l’humanité. L’Homme qui se sentait puissant se fait dépasser par une machine dans tous les domaines, et Benoît Forgeard pousse le délire au point de mettre en scène Yves à l’Eurovision qui en plus gagne. Ce qui peut effrayer est également le fait que, doté de cette fameuse intelligence artificielle, le robot apprend de l’Homme et apprend à jouer les sentiments, il nous semble alors que lui aussi ressent les choses. De ce fait, il arrive que lors de certaines scènes plus dramatiques du film, nous ayons plus de compassion envers le robot qu’envers l’humain, malgré le fait que ses sentiments soient superficiels et que cela reste gravé dans notre conscience. Néanmoins, on s’attache à ce personnage.

C’est à cause de cette attache sentimentale que Jerem devient dépendant d’Yves à un point qui dépasse tout entendement. Il en vient à prendre un diable pour, au départ, déplacer Yves de la cuisine au studio d’enregistrement dans sa maison ; puis pour après en venir jusqu’à le transporter pour faire des balades, des pique-niques et même des repas chez des amis. Cette dépendance qui surprend et fait rire finalement terrifie quand nous nous rendons compte que nous ne faisons pas mieux… avec un téléphone portable, que nous n’abandonnons pas même le temps d’un repas.

L’idée de départ du film était séduisante et formait une étude intéressante ; cependant il se transforme en comédie romantique à l’eau de rose composée d’un triangle amoureux avec, bien évidemment un réfrigérateur. Le film est humoristique mais des blagues sont tellement loufoques qu’elles en deviennent lourdes. Le film manque de crédibilité mais il en est du choix de réalisateur que de le rendre absurde.

Les thèmes sont abordés d’une manière critique qui permet de donner un point de vue sur la société comme , par exemple, le fait que cette dernière nous pousse à l’excellence. Il est mis en avant le culte de la performance, de la réussite avec tout au long du long-métrage une transformation du personnage de Jerem de « loser » devenant un rappeur populaire et commercial. Le succès pourtant n’a pas que des effets positifs sur lui et au contraire, paradoxalement, c’est à cause de sa popularité qu’il a pu sortir avec So mais qu’ils se séparent finalement.

La question qui reste alors dans la tête après ces 1h47 de film est de savoir si on peut tout simplement s’échapper de ce monde empli de technologie.

Yves (2019) de Benoit Forgeard, avec William Lebghil, Doria Tillier, Philippe Katerine. Sorti en salles le 26 juin 2019.

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