Joker – Une tragédie humaine portée par un surhomme

Michael Moore (Bowling for Columbine, Fahrenheit 9/11) défend un film « d’utilité publique » dans le contexte de la polémique déclenchée par le film. Il s’est évertué à dénoncer cette hypocrisie qui voudrait qu’on ait peur d’un film plutôt que de ce qu’il dénonce, car c’est bien ce qu’il dénonce qui est au cœur du problème.

Enthousiasmé par ce retour d’un cinéaste que j’adule, je me suis précipité à la première occasion pour voir ce tant attendu Joker de Todd Philips, avec Joaquin Phoenix. Lion d’Or à la Mostra de Venise (plus ancien festival de cinéma du monde s’il faut le rappeler), une interprétation de Joaquin Phoenix portée aux louanges, tout était là pour me plaire.

Et c’est formidable

Pendant un peu plus de deux heures, alternant entre les caméras embarquées en contre-plongée pour nous donner le tournis et les grands panoramiques symétriques, jouant avec malice sur la musique omniprésente, matraquante et terrible de la violoncelliste islandaise Hildur Guðnadóttir, Todd Philips nous transporte et nous entraîne dans ce cycle infernal qu’est celui du Joker.

Le film traite évidemment de la naissance d’un personnage sur-représenté dans la culture populaire : de L’homme qui rit (Victor Hugo, 1869) avec le personnage de Gwynplaine, enfant illégitime, délaissé, défiguré avec ce sourire éternel inscrit dans sa chair, on retrouve les éléments principaux dans le personnage du Joker développé par DC Comics autour de l’emblématique justicier Batman. Le personnage est emblématique, incarné par Jack Nicholson, doublé par Mark Hamill, et resté dans les mémoires récentes avec l’interprétation de Heath Ledger. Il est tant de fois passé dans l’imaginaire populaire qu’une œuvre traitant de sa construction, de son origine fait tout à fait sens.

Pour les amateurs, on croise Bruce Wayne, Alfred Pennyworth, et quelques clins d’œil en référence au Chevalier Noir sont disséminés dans le film, avec notamment la très astucieuse mise en scène de l’ouverture du film (si si, regardez la disposition des lumières !).

Joker (2019) de Todd Philips | Distribution : Warner Bros

Non-initiés : courrez-y

Le réflexe de base est sûrement celui de se dire « je ne suis pas l’univers de DC Comics donc je ne vois pas pourquoi j’irais voir ce film », mais c’est là justement qu’il faut y aller. Rien de mieux que de s’introduire à cet univers par ce chef d’œuvre, démontrant à lui seul en deux tours d’horloge toute la portée politique, symbolique et culturelle du cinéma en général.

Todd Philips nous transporte ici dans un univers qui nous met profondément mal à l’aise, pour la bonne et simple raison que c’est le nôtre. Certes, il est inscrit Gotham de partout, on parle de l’emblématique famille Wayne – pas sous son jour le plus radieux d’ailleurs – mais la société, le décor, l’entourage et le contexte sont ceux que l’on connaît bien. Il s’agit bien d’un « film miroir » de la société occidentale, américaine en particulier, comme l’analysait Michael Moore pour défendre le film.

Le film mériterait même de se voir deux fois tant il fourmille de symboles, de références, de double-sens. Je ne prétends pas les avoir tous saisis, mais j’en ai au moins tâté l’étendue et ça donne le vertige. Tout y passe : la critique traditionnelle « du système », déclinée dans la télévision, dans l’immense paupérisation des classes, l’hyperviolence maître et reine de la ville, l’indolence des puissants.

Comme cela avait été entamé dans The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008), le Joker est de plus en plus présenté non pas comme le « vilain », mais comme un profond anti-héros, au discours parfaitement logique et cohérent, agissant en quelques sortes en « aliéné », imposant sa réalité aux masses. Les questions sont alors nombreuses : que dire de ce film où celui qu’on a l’habitude d’honnir se retrouve être en réalité un pur produit, un extrait direct du système qui l’a rejeté sur le bas-côté ?

Joker (2019) de Todd Philips | Distribution : Warner Bros

L’histoire d’un « hors-le-temps »

Car au fond c’est cela dont il est question. D’un homme hors du temps, qui ne sait pas qui il est, d’où il vient, où il va. C’est un homme complètement dénaturé dont les seules activités sont la garde de sa mère sénile et le job de clown de rue pour survivre. Vivant sur des mensonges, ou plutôt vivant sur des dénis psychiatriques (le déni de sa mère et le sien à proprement parler), le film raconte son effondrement, sa prise de conscience de cette réalité qui n’est pas, et a contrario son accession à la condition humaine d’être quelqu’un, une fois qu’il a pu créer son identité et ainsi prendre le contrôle sur son destin.

C’est l’histoire d’un homme terriblement seul, et en même temps oppressé par la masse d’individualités qui l’entoure. C’est l’histoire d’une brebis égarée, d’un fils abandonné, puis adopté, puis martyrisé. C’est l’histoire de l’un contre les uns, de l’homme seul face à sa propre individualité, sans croyance, sans valeurs, sans humanité.

Et pourtant, le personnage d’Arthur Fleck, interprété magistralement par un Joaquin Phoenix plus incroyable que jamais, reste l’oasis d’humanité présent dans ce film. Ce doux rêveur, habitué aux mécanismes de défense de son esprit dont il n’a presque pas conscience, hors de la société elle-même et qui pourtant lutte pour s’y intégrer tout en se faisant recracher à ses bans de manière continue. Ce film exprime la rage qui réside en chacun de nous face à l’injustice, face à l’inextricable volonté invisible d’un système qui nous dépasse et qui nous enferme.

Et au basculement, quand Arthur Fleck devient le Joker, on comprend alors qu’il s’est donné pour mission non pas de venger les heurts qu’il a subis, mais d’apporter à toutes et tous le récit de ce qu’il a subi pour toute l’humanité. Seul pour délivrer cet « évangile », il se saisit des moyens de communication de l’époque, impressionne et terrifie car, c’est décidé, ça ne sera plus jamais lui qui aura peur. Contrairement au Christ qui endure pour toute l’Humanité en restant aimant, le Joker décide que l’Humanité doit apprendre. Alors le Joker est-il le nouvel Antéchrist ? Attendons le concile de Vatican III pour avoir la réponse.

Joker (2019) de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz. Sorti en salles le 9 octobre.

Auteur : Pierre TRIOLLIER DU BROCHET

Président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon

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