Martin Eden – Le héros romantique face au monde

Faire l’éloge de la liberté et du savoir en dressant le portrait de toute une époque – dans ses mutations, ses évolutions, ses désillusions, tel était le projet de l’italien Pietro Marcello en adaptant un roman de Jack London. S’il conserve la figure du jeune marin prolétaire souhaitant devenir écrivain, il décale le récit dans les citées portuaires méditerranéennes, et place son récit hors du temps : on reconnaît le XXe siècle mais on ne saurait évaluer la période qui s’écoule dans le film, les décennies traversées.

La culture, et la liberté qu’apporte la connaissance, étaient inaccessible à Martin Eden. La situation change quand il rencontre la jeune Elena Orsini, étudiante bourgeoise napolitaine dont il s’entiche. L’éducation apparaît alors comme une nécessité : savoir lire permet de ne plus passer pour un ignorant, permet de plaire à sa douce, à ce milieu qui lui était inaccessible. Tout le monde convient qu’elle permet en plus d’éradiquer la pauvreté, d’émanciper l’Homme. En fait, comme le dit Martin Eden lui-même, grâce aux livres il a appris à mettre des mots sur ce qu’il voit : l’avilissement, la misère, la soumission, l’extrême précarité. Il découvre une expression pour qualifier ce qu’il vit : la lutte des classes. Le savoir lui permet non pas de militer pour une cause, mais pour un idéal de société : il sera celui qui critiquera et contestera les idéologies boursouflant son époque – le socialisme révolutionnaire et le libéralisme bien pensant. En cherchant une autre voie, celle de l’artiste, il s’isole, au risque de ne jamais en revenir…

Martin Eden (2019) de Pietro Marcello | Distribution : Shellac

Le romantisme de l’oeuvre d’origine conservé par le réalisateur, notamment par la survivance de monologues enflammés, participera à donner son originalité au ton du film. On  retrouve certaines figures typiquement romantique : celle du martin, aventurier confronté à l’immensité des mers et des océans. Martin Eden est un personnage animé par ses passions, ses amours sont absolus, il se jette sans retenue dans ces activités nouvelles que sont la lecture et l’écriture. Situation ô combien romantique : il se retrouve à réciter ses poèmes en tenant sa main au dessus d’une flamme. La passion semble animer toutes les décisions du personnage – elle le guide dans ses luttes et ses convictions.

Concernant la force picturale du film, elle provient d’un travail extraordinaire sur sa photographie : tourné en pellicule 16mm, Martin Eden mélange prises de vues et images d’archives aux couleurs fatiguées, parfois monochromes. Les paysages d’une Italie hors du temps apparaissent comme plus proches, plus réels : les rues de Naples, les campagnes environnantes, les grands appartements bourgeois, les ports et, bien sûr, la mer, omniprésente – jusqu’à la dernière seconde du métrage. Les regards bleu électrique, aussi bleus que la mer, de Luca Marinelli (Martin Eden) et Jessica Cressy (Elena Orsini) sont magnifiés, par une passion sincère des regards, des visages. Il faut les regarder car c’est dans ces foules que la caméra fait apparaître ce peuple auquel on fait si souvent allusion : les imperfections, leur diversité, renforce la puissance de ces portraits. Ils inspirent l’auteur dans son geste : celui de dessiner un monde (l’Europe), d’un siècle (le XXe), sur le point de disparaître.

Martin Eden (2019) de P. Marcello, avec L. Marinelli, J. Cressy, D. Sardisco. Sortie en salles le 16 octobre.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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