Clermont 2020 | L’année du robot – La mécanique du cœur

Le festival de Clermont-Ferrand, on le répète chaque année, est l’occasion de se plonger dans de nouvelles images. Des images toujours surprenantes, toujours inédites, remettant en question notre rapport au monde et notre perception du vivant, des êtres, des choses, des lieux ; de tout ? Ce pouvoir de l’image qui parvient à capter les petits bouts de fantasmes de chacun nous fait tomber dans un rêve éveillé ; nous demeurons, l’espace d’un temps, dans un équilibre entre conscience et abandon. On peut alors s’offrir activement aux propositions visuelles et sonores qui nous sont montrées.

Ce qui nous plaît alors, ce qui nous séduit, c’est de découvrir des choses qui nous échappaient. C’est quand un film insère un peu de doute en nous qu’il suscite les questionnements les plus intéressants. De tous les films vus, c’est L’année du robot de Yves Gellie (2019) qui a vraiment été le plus en accord avec cette expérience spectatorielle vivement recherchée. A ce niveau, on pourrait presque parler de sidération : documentaire expérimental, le film se construit comme une succession de petites saynètes, mettant en scène des conversations entre des personnes âgées, certaines étant atteintes de la maladie d’Alzheimer, et un robot. Mais le robot n’est pas qu’une machine ; véritable double artificiel de l’être humain, il entretient avec lui une relation tout à fait nouvelle, incroyable mais vraisemblable, et en cela fascinante.

Le film touche un point fort et sensible : notre méfiance, notre trouble, face à la technologie avancée. Certains d’entre nous auraient cette tendance à rejeter par principe toute évolution technique qui aurait pour objectif d’atteindre une imitation de l’être humain, une copie, un double. Ce qui nous fait peur, c’est le phénomène de remplacement. Quelle serait notre utilité, ou notre singularité, si l’humain venait à être dupliqué en machine ? Cependant, ce petit robot du film ne prend pas la place de l’homme ou de la femme, mais les accompagnent. Il est à côté d’eux, leur tient compagnie, discute, chante, raconte des blagues, pose des questions, s’intéresse. Ce qui est surprenant, c’est justement cet intérêt véritable que le robot porte à son entourage. Il ne s’agit pas d’un intérêt « passe-partout », applicable à tous, mais d’une relation spécifique déployée envers chaque personne qu’il côtoie.

Nous, spectateurs, observons cela de la plus belle des manières qui soit. À la caméra de saisir ce juste intervalle, cette distance sensible, mesurée avec prudence et humilité, en restant (presque) tout le long dans une fixité discrète. Le regard, le point de vue, sont ainsi pensés comme le fondement de chaque placement de la caméra. Parce que la caméra est une machine elle-même, une réflexion sur son interaction avec le réel était essentielle. Et le film aborde cette réflexion, cette double réflexion même sur les rapports entre fabrication et réel brut, entre l’homme et la machine, entre le dialogue immédiat et « pur » et son enregistrement. A la fois l’espace et le temps sont pensés ; pensés ensemble, afin de mettre en lumière une juste inscription des sujets dans les plans. La mise en scène fusionne avec beaucoup de délicatesse tous ces enjeux, pour délivrer une image discrète, épurée, poétique. Le film est touchant, véritablement, même renversant. L’humour ne manque pas, singulier et nouveau, découlant des échanges entre les humains et le robot. Sans oublier la mélancolie, toujours à fleur de peau : le passage du temps qui affecte le corps et l’esprit humain est toujours sous-entendu, mais jamais il n’est rendu pathétique.

Le film délivre quelque chose de précieux dans ses images, qui rendent compte du mystère de cette nouvelle relation, à la fois intrigante, amusante, et remplie de beauté.

Le Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand 2020 a eu lieu du 31 janvier au 8 février

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