Le Massacre des Morts-Vivants – Déclin des vivants

La figure du zombie est quelque chose de proprement fascinant. Cet humain réanimé d’entre les morts a rapidement envahi mon imaginaire, et ce dès mes 9-10 ans, amenant aussi bien m’attacher qu’à fuir ce monstre. Le premier contact fut le jeu vidéo, Resident Evil, version 2002, où ces corps décharnés s’avançaient vers moi dans les couloirs d’un immense manoir. En décomposition, avec cette démarche étrange et vacillante pleine de maladresse, mais surtout avec ces bruits, ces râles. Cette incarnation de la mort et du devenir de notre corps, où le contrôle et la conscience n’est plus, le seul objectif étant de mutiler et de nourrir l’autre, m’accompagne depuis. Une sorte de passion qui m’a conduit à certainement vers d’autres œuvres, et en l’occurrence le cinéma.

Je suis toujours friand de films de zombies : aussi bien de ceux qui se rapprochent des racines haïtiennes du mythe, comme Vaudou de Jacques Tourneur, que de ceux qui prolongent la direction introduite par Romero avec sa saga des Morts-Vivants. Au milieu de tout ça restent des films d’exploitation européen surfant sur le succès de La Nuit des Morts-Vivants dès 1968, profitant du boulevard offert par Georges Romero qui attendra presque dix ans pour pouvoir en faire un autre. Une production abondante mais peu explorée à titre personnel, en dehors de quelques films de Fulci et quelques nanars de Bruno Mattei. C’est là que j’apprends que Shadowz, plateforme de SVOD axé cinéma « de genre », rajoute à son catalogue Le Massacre des Morts-Vivants de Jorge Grau. Une curiosité hispano-italienne que je voulais voir depuis quelques temps.

Le film est sorti en 1974, bien avant les films de Lucio Fulci et le Zombie de Romero. On y suit deux citadins britanniques réunis par la force des choses à la campagne. Ils y découvrent un mystérieux engin agricole expérimental servant à détruire insectes et parasites par des radiations. Ils se retrouvent rapidement accusés de meurtres sordides par la police locale, alors que les véritables meurtriers sont de terribles morts-vivants. On peut déjà constater que la structure est assez éloignée de ce qu’a pu proposer Romero par le passé : la menace est ici plus diffuse, dépasse nos deux protagonistes qui semblent être les seuls au courant de l’existence des monstres. Ces derniers hantent les collines mais personne ne veut l’admettre, marginalisant les personnages principaux.

Les personnages éprouvent alors un sentiment d’abandon, et la terreur s’infiltre. Cette terreur s’appuie par une mise en scène du zombie assez intéressante, où le sound-design est mis au centre. Les bruits que font les zombies, leur râle comme leur respiration sont glaçants, un paramètre que les films de zombies récents ont oubliés. Leurs sons inspirent autant le malaise que des sueurs-froides. Reste aussi leur côté inarrêtable, leurs étranges déplacements et ces scènes cannibales, dont leur côté figé et lent sont assez marquants. Restant un film d’exploitation, le film ne lésine pas niveau destruction des corps et effets gores malgré un budget limité. Le film peut aussi laisser voir un jeu d’acteurs approximatif, comme des personnages assez étrangement écrits et des répliques qui manquent de finesse.

Néanmoins, le film reste très intéressant dans ce qu’il raconte car, même si la subtilité n’est pas toujours de mise, le film se montre assez engagé. En effet, il porte un discours écologiste, liant l’apparition des zombies à l’industrie expérimentale à des fins agricoles, cherchant à transformer la nature. Des zombies liés à la modification de l’environnement par l’homme, mais aussi une opposition claire entre une campagne verte et tranquille, et une ville industrielle bruyante marqué par les usines, la pollution et la rouille. Un environnement déshumanisé que veulent fuir, même l’instant de quelques jours, nos deux personnages principaux. Malgré ce message sur notre société, le film se montre particulièrement pessimiste jusque dans ses derniers instants, témoignant la fin d’une certaine époque.

J’ai volontairement occulté ce détail précédemment mais les deux personnages principaux sont des hippies, principale cause de leur marginalité mais aussi de la défiance des policiers. Faisant preuve parfois d’une certaine mauvaise foi, les policiers les méprisent les assimilant à des drogués voir à des satanistes après leur visite d’une scène de meurtre près d’un cimetière. Le film nous laisse voir une société où les figures d’autorité comme la police ou le gouvernement sont aveuglés et incompétents, annonçant le retour du conservatisme. Mais surtout, il montre le déclin du mouvement hippie. Une réalité au début des années 70 et qui se matérialise entre une protestante dans la rue que tout le monde ignore et la marginalisation opérée par les policiers et le reste de la population. Ainsi le film montre l’échec et la fin d’un mouvement, marqué par les meurtres de la Famille Manson, par l’impuissance de son personnage à convaincre et faire admettre l’existence des zombies aux autres personnages. Le film scelle cela par la spectaculaire mort du personnage principal, abattu par les policiers alors qu’il venait de tuer tous les zombies et perdre sa partenaire. Une fin qui se rapproche de celle de La Nuit des Morts-Vivants, autant dans sa forme que sa place dans la construction d’un commentaire social. On symbolise la mort d’un mouvement, et on fait état d’une société plongée dans une inconscience et un aveuglement total, déformant la réalité selon leurs principes pour aller droit dans le mur. La dernière scène nous montre cependant le personnage principal zombifié, face au commissaire qui ne manque pas de zèle, comme les morts venant rappeler les erreurs et fautes des vivants.

Le Massacre des Morts-Vivants (1974) de Jorge Grau, avec C. Galbó, R. Lovelock, A. Kennedy. Disponible en VoD sur Shadowz.

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