Jacques Rivette – Le cinéaste qui étudia le geste de création

Comprendre son propre processus de travail semble être pour un artiste une étape importante à en croire l’abondante littérature qu’ils ont tendance à laisser derrière eux. Journaux publiés, textes savants, auto-portraits ont permis de documenter de manière précise leurs processus, leurs motifs, leurs raisons, leurs quotidiens. Cette aspiration à peut être trouver l’essence même de leur processus n’a jamais porté ses fruits, et leur action garde une part de naturelle étrangeté, d’incertitude génétique.

Au cinéma, l’un des apports du groupe de cinéastes issu des Cahiers du cinéma au début des années 1960 fut certainement la prise en considération de leur propre situation de créateur. En tentant de comprendre ce qui suscite leur geste, chacun va tenter de donner d’y donner du sens, de manières différentes, théoriques ou esthétiques : interroger ses maîtres et sa filiation dans une Histoire du cinéma, chercher à comprendre l’influence des autres arts (notamment la littérature, ou la peinture) sur leurs propres œuvres… Jacques Rivette en est un parfait exemple tant son cinéma repose sur cette idée de la création, et sur ce désir de la filmer. En ressortiront des œuvres aux formes atypiques, permettant la pleine étude de son sujet : laisser le temps de la création se dérouler devant nos yeux, comme pour tenter de la saisir.

C’est comme cela que L’Amour fou (1969) trouve son sens, en nous plongeant plus de quatre heures dans le quotidien d’une troupe de théâtre. Parallèlement à la préparation d’une nouvelle mise en scène d’Andromaque de Racine, l’intrigue suit le quotidien de son metteur en scène (Jean-Pierre Kalfon), et de sa petite amie (Bulle Ogier). Si cette juxtaposition met en évidence l’influence de l’ordinaire sur la production artistique, et de la production artistique sur l’ordinaire, le génial du projet se trouve dans le déroulement non-linéaire de cette création qui s’invente devant nous. Les répétitions sont longues, hasardeuses, improvisées. Les acteurs avouent ne pas savoir, le metteur en scène change d’avis. La création devient alors devant la caméra un conflit permanent mêlant hésitations et questionnements. Désacralisant le temps de filmage, Rivette fait de son film lui-même un processus en cours d’invention permanente, mêlant finalement à sa fiction les dispositifs du documentaire (caméra à l’épaule, entretiens face caméra avec la troupe).

(Et pour ceux qui n’ont pas le temps de le voir, le génial Gérard Courant en a fait une compression fort commode raccourcissant le film à seulement 10 minutes.)

C’est cette idée qui va le guider dans ses films suivants, eux-même résultant de processus d’improvisation avec les acteurs : Le Pont du Nord (1981) en est un bon exemple. Les actrices principales du film, Bulle Ogier, et sa fille, Pascale Ogier, sont créditées comme co-scénaristes. Elles participent à l’invention du film, ses situations : d’une sorte de rencontre curieuse entre une jeune motarde et une ancienne détenue, le film devient littéralement un jeu de l’oie, avant un affrontement surréaliste avec un dragon géant cracheur de feu, tout en jetant régulièrement des pistes, des sous-intrigues, peu ou pas exploitées. Désacralisant l’écriture pour le cinéma, le choix de cette méthode de travail caractérise finalement le style de Jacques Rivette. Cette confiance dans l’instinct de acteur justifie alors de laisser le temps au temps, quitte à laisser la mécanique se dérouler comme dans Out 1 : Noli me Tanguere (1971) pendant presque treize heures.

Dans son La Belle Noiseuse (1991), Jacques Rivette semble alors construire un cinéma plus traditionnel, linéaire. L’intrigue plus corseté et ne s’étalant que sur trois heures et demi justifie pourtant bien un retour à ses racines. Prendre le temps, laisser le geste artistique opérer – ici, une main de peintre. Les longues séquences de croquis, de peinture, émaillant cette fresque permettent de contempler une psyché, une relation : celle de l’artiste et de son sujet, au cœur de l’œuvre entière du réalisateur. Un film absolument passionnant, d’ailleurs, à redécouvrir aussi vite que l’ensemble de la filmographie de Jacques Rivette.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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