Annecy 2020 Online | La génération digitale

Alors qu’elle touche à sa fin, cette édition particulière du Festival d’Annecy laissera un goût amer pour beaucoup. Elle restera celle qui n’a pas eu lieu – pas réellement, en tout cas. Le choix courageux de mettre en place une solution numérique a permis malgré tout de découvrir la totalité des courts-métrages et quelques longs qui y auraient été montrés en temps normal… Il faut saluer l’exploit : ça a marché, ça a même très bien marché.

Parmi les courts-métrages, le triomphe du bulgare Theodore Ushev vient couronner un parcours exceptionnel. Sélectionné régulièrement à Annecy depuis les années 2000, son nouveau film Physique de la tristesse, dont il parlait déjà l’année dernière comme son projet le plus ambitieux, reçoit le prix de la critique internationale et le Cristal du court-métrage. Spectaculaire sur le plan visuel, Physique de la tristesse est en fait basé sur une technique jamais utilisée auparavant pour un film d’animation : l’encaustique. Il s’agit de diluer les couleurs dans de la cire d’abeille avant de s’en servir pour dessiner. Le rendu est étonnant et participe certainement à cette sensation puissante qui s’empare du spectateur pendant les presque trente minutes du film. On y perd facilement ses repères dans une structure narrative éclatée, mêlant les souvenirs – réels ou fantasmés, d’après ceux du roman dont s’inspire Ushev ou ceux du réalisateur. Une évocation mélancolique du temps, de la disparation, de la mort, du souvenir.

Autre moment de grâce, couronné du Cristal pour une production TV, L’Odyssée de Choum de Julien Bisaro, qui captive grâce à un univers coloré et chatoyant, grâce à ses idées de mise en scène délicates, où le petit oiseau au cœur du film se révèle incroyablement attachant. C’est dans sa direction artistique que le court-métrage révèle toute sa force, comme dans cette courte séquence dans laquelle Choum découvre la nature de nuit : le spectateur y est, lui aussi, tout aussi émerveillé par la nature dépeinte.

Du côté des longs-métrages, c’est d’abord un regret qu’on formulera : pour des raisons évidentes de droits, de craintes du piratage, pour protéger les œuvres, certains films très attendus étaient indisponibles. En fait, pratiquement toutes les têtes d’affiches du Festival étaient absentes de la plateforme. Ironiquement, en dehors du Cristal du long-métrage (l’excellent Calamity de Rémi Chayé, sur lequel on reviendra d’ici quelques jours), tous les lauréats se sont révélés être accessibles aux spectateurs de Annecy Online. On a pu ainsi s’immerger dans des offres esthétiques très fortes, comme Kill it and Leave this Town de Mariusz Wilczyński (mention spéciale du jury). Le cinéaste polonais nous immerge dans des visions désespérées tirées du quotidien communiste des années 1970, riche de son ambiance, mêlant à une noirceur bleutée des chansons rock au spleen digne d’un Jarmusch.

Autre proposition forte, celle de Andrej Khrzhanovsky, avec son adaptation du nez de Gogol, à partir de l’opéra de Chostakovitch, lui-même au sein d’une réflexion plus générale sur la relation entre l’art et la politique, sur le stalinisme, sur l’Histoire de la Russie, sur le pouvoir et le cinéma. The Nose or the Conspiracy of Mavericks (prix du jury) apparaît alors, quelque part, comme l’œuvre somme (testamentaire?) de Andrej Khrzhanovsky, 80 ans, figure majeure de l’animation européenne. Pour sa deuxième année d’existence, la section Contrechamp a vu le triomphe de My Favorite War, qui partage beaucoup avec le film de Khrzhanovsky. Autoportrait de la réalisatrice, Ilze Burkovska Jacobsen y raconte son enfance dans la Lettonie sous domination soviétique, du communisme, de ses doutes, des transformations que son pays a connu, où l’histoire intime prend ses teintes grises du fait d’une Histoire nationale tragique faite de refoulés et d’oubli.

C’est avec une tristesse sincère qu’on remarque la présence dans la sélection de certains films qui auraient été des moments formidables dans la Grande Salle de Bonlieu où se déroule le Festival. C’est le cas d’un Ginger’s Tale, par exemple, film d’animation russe où l’on chante, où l’on danse, où il y a des moments surréalistes (cette fin!). Annecy, cette édition en ligne nous le rappelle, est un festival dans lequel l’ambiance participe beaucoup à l’expérience que l’on y vit. Lorsque, durant la cérémonie de remise des prix (enfin, dans la vidéo révélant les prix, pour être exact), tous les lauréats ont pris le temps de se donner rendez-vous l’année prochaine, on se dit qu’en effet, nous aussi, on a hâte d’y être.

Le Festival d’Annecy 2020 Online a eu lieu du 15 au 30 juin.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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