The Nightingale – Le Chant de la vengeance

Après The Babadook, fable horrifique passée par Sundance, Jennifer Kent revient avec The Nightingale. Une œuvre autant teintée par l’horreur, mais qui présente une cruauté ancrée dans un réel si abrupte qu’elle peut rendre son visionnage très pénible. The Nightingale révolte, blesse, donne la nausée, mais son traitement vaut tous ces tourments, jusqu’au lever du soleil à la couleur chaude comme celle de l’espoir. Retour sur le deuxième long-métrage de la réalisatrice australienne, prix Jury du Festival Hallucinations Collectives.

Au début du 19ème siècle sévi la Guerre Noire en Australie. Un conflit qui voit s’affronter les colons britanniques aux aborigènes de Tasmanie. C’est dans ce contexte qu’évolue l’histoire épouvantable de Clare, une servante Irlandaise liée au général Hawkins, l’instigateur principal des horreurs de ce récit. La violence du métrage n’attend pas pour exploser dès les premières images. Sans répit possible, le spectateur est écrasé par toute l’agitation qui surgit de sorte prompte à l’écran. Il fait sombre. Les cris incessants des victimes coupent le souffle. Impossible de s’échapper de cette cabane si étroite. Les faits nous tombent dessus, et face à eux nous sommes impuissants. Le viol, la mort. Après cette scène introductive d’une violence inouïe, seul le désir de vengeance parvient à animer le corps livide de Clare. Accompagnée de son guide, Billy, dont le peuple est aussi victime des excès des colons, Clare parcours la forêt à la recherche des officiers britanniques, fusil en main.

Le format de l’image en 1,37:1 écrase l’écran. Avec la masse d’arbres qui envahie l’image, nous nous sentons encore plus compressés. Il est alors difficile de percevoir quelconque ouverture synonyme d’espoir. Le récit et bel et bien carié par tous les maux que peuvent porter une période aussi sombre – la violence portée aux femmes mêlée à la brutalité subie par les aborigènes de Tasmanie. Des individus auxquels on retire toute place, ce qui se retranscrit une fois encore dans les choix techniques et esthétiques. S’il existe quelques moments d’apaisements lorsque la nuit tombe et que la forêt ne fait plus un bruit, la lumière de la lune et toute la place que peut offrir un ciel étoilé se retrouvent entravées par les branches ou cachées par l’imposante échine des arbres. Pourtant, il est tout de même possible d’apercevoir une maigre part du ciel. Que signifie alors cette percée ?

Lors de son voyage, Clare discrimine son guide en le nommant « Boy ». Elle le prive ainsi tant d’une identité que d’une individualité car ce même surnom est utilisé tout au long du métrage pour désigner chaque tasmanien. Toutefois, les étapes rencontrées par les deux personnages s’imposent comme des rappels qui tendent à montrer tant à Clare qu’à Billy (dont on apprend finalement le nom) qu’une entente est nécessaire d’une part à la survie, mais aussi à la vie. À la survie car le lien créé entre ces deux minorités oppressées permet à l’histoire d’avancer. Clare incarne toute la passion qui anime la vengeance, mais c’est Billy qui parvient à guider cette passion et à accomplir l’entreprise partagée par les deux individus. À la vie, car au-delà de ces sentiments de peur et de haine, autre chose rapproche ces deux protagonistes. Ils se lient à travers la musique. Universel, le chant rapproche les deux personnages qui partagent leurs racines à travers des chansons qui sont pourtant exprimées dans des langues non-partagées ; en irlandais pour Clare, en Palawa Kani (langue aborigène tasmanienne) pour Billy. Malgré la barrière du langage, ils parviennent à échanger, et à comprendre. Jennifer Kent va insuffler alors le sentiment qu’un espoir existe quelque part, dans cette forêt qui semble obstruer toute résolution.

The Nightingale reste une œuvre profondément sombre. Lors d’une scène de conversation entre les personnages, Clare s’interroge et nous invite à penser avec elle. La mort est-elle nécessaire ? Selon la réponse catégorique de Billy, on comprend que le film ne compte jamais dévier de sa trajectoire initiale. En effet, Jennifer Kent nous expose tant à des scènes de violence qui provoquent dégoût et peur, qu’à d’autres dont l’effet est purement cathartique (notamment lors du premier massacre commis par Clare). Si la caméra s’accroche férocement aux visages graves des protagonistes, c’est pour nous empêcher de pouvoir regarder ailleurs, d’envisager autre résolution que celle de la mort. Lors de la conclusion, le ciel se dégage enfin et le soleil se lève. Mais les personnages filmés en contre-jour sont petits, sans couleurs, avalés par la lumière – et le soleil nous semble alors d’un rouge tout à fait amer.

Depuis sa sortie en 2018, The Nightingale n’a été projeté en France que pour les Hallucinations Collectives en septembre 2020 à Lyon. On espère que l’engouement pour la séance et son prix du Jury favorisera une sortie en salle, car il convient de favoriser l’immersion de la salle pour découvrir cette œuvre profondément dérangeante.

The Nightingale de Jennifer Kent, avec A. Franciosi, S. Claflin, D. Herriman. Inédit en France.

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