Rétrospective Mizoguchi – Au bonheur des dames

C’était certainement l’un des événements de l’été : la ressortie en salle de huit chefs-d’œuvre du maître japonais Kenji Mizoguchi. Trop rares sur les écrans français, certains de ses films étaient même devenus quasi-invisibles, même sur support physique. La restauration de ces classiques, tournés entre 1951 et 1956 (année de la mort du réalisateur), était une occasion de se replonger dans la densité de son regard, aux propos complexe et toujours aussi puissant. Continuer la lecture de « Rétrospective Mizoguchi – Au bonheur des dames »

Halte – La nuit précède le chaos

L’univers du cinéaste philippin Lav Diaz est principalement un univers sombre, baignant dans un clair-obscur irréaliste, où les personnages sont traversés par la fatalité de leur condition. Celle-ci s’avère souvent sociale et politique, Lav Diaz ayant à coeur d’ancrer son cinéma dans l’Histoire de son pays et de lui trouver des échos actuels en dépit de projets pouvant, au premier abord, surprendre le spectateur non préparé. Après sa comédie musicale La Saison du Diable l’année dernière, il revient ainsi avec Halte, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en mai dernier. Encore une fois, c’est un portrait de son pays qui se dessine tout au long de l’œuvre. Dirigé par un président fou se croyant divin, un régime autoritaire réprime son opposition par les armes et surveille sa population ravagée par une maladie mystérieuse. Le monde est plongé dans une nuit permanente comme pour marquer symboliquement la noirceur de cet avenir proche que nous montre le film. Continuer la lecture de « Halte – La nuit précède le chaos »

Annecy 2019 | Les Enfants de la Mer – Un été initiatique

Compétition Contrechamp – Annecy 2019

Il est difficile de savoir quelle posture adopter face à certains films, et le cas du premier long métrage de Ayumu Watanabe est en cela particulièrement parlant. Adaptation du manga Les Enfants de la Mer, il raconte l’été de Ruka, une adolescente japonaise, rencontrant deux jeunes garçons aux rapports surnaturels avec la mer. Sans trop en dire, le coup de force du film est qu’il se transforme, dans sa dernière partie en rêverie psyché évoquant 2001 : l’Odyssée de l’espace. On pourrait rejeter la chose en la sanctionnant d’un « ça ne veut rien dire ». On pourrait chercher à analyser la chose de manière précise et rigoureuse, mais la chose n’est pas aisée sans revoir le film. La mise en scène très pensée tout au long du film oblige à constater que rien n’est totalement laissé au hasard, on ne peut donc pas imaginer de manière sérieuse que la dernière partie du film n’ait pas été bien réfléchie. Il apparaît finalement préférable pour ne pas dénaturer le propos de l’artiste en cherchant la compréhension claire, rationnelle, d’un moment de quasi transcendance. Les Enfants de la Mer est une œuvre osée : adapté d’un manga à succès, le film ne fait le choix ni de la facilité scénaristique ni de la facilité esthétique. Il ose parce qu’il va au bout de sa démarche : cette dernière partie suscitera sans doute des réactions de rejet ou des commentaires rapides. En basculant dans un cinéma plus expérimental et un propos philosophique, l’œuvre se transforme pour le spectateur. Continuer la lecture de « Annecy 2019 | Les Enfants de la Mer – Un été initiatique »

Golden Glove – « Non, mais franchement, ça peut pas être si dégueulasse… »

Crade, brutal, sale, dégoûtant, répugnant, réactionnaire, raciste, misogyne : les bons mots ne manquent pas pour qualifier le nouveau film de Fatih Akin, réalisateur allemand à l’origine de Head On (2004), Soul Kitchen (2007) ou dernièrement In the Fade (2017). Qu’importe ses dernières productions, ce nouveau film semble au premier abord n’avoir rien à voir avec ses œuvres précédentes. Akin nous emmène dans les années 1970, dans le pire quartier de Hambourg, dans le pub le plus grotesque de la rue où personne ne voudrait se rendre, rencontrer un affreux personnage se révélant être un psychopathe dégueulasse. Continuer la lecture de « Golden Glove – « Non, mais franchement, ça peut pas être si dégueulasse… » »

Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien

Les dernières réalisations de Bertrand Bonello font partie de ce qui est arrivé de mieux au cinéma français depuis quelques années. Citons pour preuve Saint Laurent en 2014 et Nocturama en 2016. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, il serait facile de reconnaître comme un « petit » film de transition Zombi Child : petit budget, tournage rapide, Bonello explique lui-même le rôle respiratoire du projet, après des œuvres très ambitieuses. Il ne faut malgré tout pas sous-estimer l’intérêt de Zombi Child qui non seulement fait écho à de nombreux aspects de ses derniers films (à la fois thématique, mais aussi en terme de structure), et invite à la réflexion sur un sujet capital : l’appropriation culturelle. Continuer la lecture de « Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien »

Cannes 2019 | Mektoub My Love : Intermezzo – Derrière le scandale, le film

Cet article fait partie de l’ensemble des critiques réalisées à l’occasion de la 72e édition du Festival International du Film de Cannes.

Cannes fonctionne comme une caisse de résonance : les gens sont isolés du reste du monde, et malgré les réseaux sociaux et les caméras du monde entier, c’est dans ce microcosme que macèrent les films. Les coups de cœur sont plus forts, les scandales plus sanglants. Abdellatif Kechiche savait très probablement l’effet qu’allait avoir le film, les rumeurs pré-projection s’étant avérées vraies (scène de sexe d’une vingtaine de minutes, trois heures composées d’une seule séquence de boîte de nuit). Derrière le tumulte des commentaires de personnes n’ayant pas vu le film, des échanges parfois violents entre les anti- et les pro-, des questions laissées en suspend (combien de temps a duré le tournage ? Que s’est-il réellement passé pendant celui-ci ?), il devient indispensable de parler concrètement du film, de l’œuvre telle qu’elle a été présentée au public cannois, dans toute sa puissance, sa complexité, son pouvoir autant attractif que répulsif, une expérience inédite, violente, éreintante et encore inachevée. Continuer la lecture de « Cannes 2019 | Mektoub My Love : Intermezzo – Derrière le scandale, le film »

Synonymes – Mise à nu poétique dans un Paris grisâtre

Nadav Lapid n’est pas un jeune réalisateur, même si Synonymes n’est que son troisième film – et celui-ci prend des accents très autobiographiques puisqu’il s’inspire de sa propre arrivée à Paris, au début des années 2000, fuyant son pays d’origine – Israël – pour un ensemble de raisons qu’on trouve exaltées dans un film de 2h03 absolument dantesque.

Synonymes pourrait donc être compris comme un film très personnel, aux accents poétiques marqués – le verbe est très étudié, et le texte est magnifié par un groupe d’acteurs inspirés (Tom Holland, Louise Chevillotte et Quentin Dolmaire – qu’on ne voit pas assez depuis le chef d’œuvre de Desplechin Trois Souvenirs de ma Jeunesse). C’est véritablement un ressenti que cherche à transmettre Lapid : celui d’un jeune homme perdu, seul, dénudé (culturellement, linguistiquement… et littéralement au début du film), confronté à l’immensité d’une ville : Paris, un Paris aux teintes grisâtres et froides, un Paris aux trous dans le plafond. Pour s’intégrer, plus qu’une langue c’est aussi une démarche qu’apprend le personnage de Yoav : marcher vite, regarder ses pieds. Son grand manteau orange vif le fait ressortir dans le grisâtre parisien – comme un symbole iconique de son impossible intégration. Continuer la lecture de « Synonymes – Mise à nu poétique dans un Paris grisâtre »

Festival 24 – Justice et Cinéma : retour d’un moment fort de la vie culturelle lyonnaise !

Il est de retour après plusieurs années d’absence : le Festival 24 – Justice et cinéma revient à la Manufacture des Tabacs et à l’Institut Lumière ! Si Jean-Luc Godard disait qu’avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout, alors le Festival 24 en est une parfaite illustration. Durant quatre jours, tous les pans de la justice et du droit seront traités à l’occasion de projections de documentaires, de fictions, de courts et de longs-métrages, de rencontres avec des professionnels du droit et du cinéma.

Des invités venus du monde du cinéma

Parmi les prestigieuses venues à l’occasion du Festival 24, citons celle de Rachid Bouchareb le mardi 12 mars, quatre fois nommés à l’Oscar du meilleur film étranger et Césarisé pour Indigènes (2007) avec Jamel Debbouze, Samy Naceri et Roschdy Zem. Rachid Bouchareb viendra en effet animer une masterclass à l’Université Lyon 3 – Jean Moulin avant de présenter London River (2010) et Seconds (1966, John Frankenheimer) à l’Institut Lumière. Par ailleurs, la clôture du Festival aura lieu le 14 mars en présence du producteur Matthieu Tarot, pour L’Hermine (2015, Christian Vincent), doublement primé à Venise, notamment pour l’extraordinaire prestation de Fabrice Luccini en président de Cour d’assise, solitaire et dur envers les autres.

Des documentaires en présence de professionnels et de leurs équipes

Citons parmi les présences exceptionnelle celle de Alain Jakubowicz, présent lors des procès de Barbie, Touvier et Papon, président d’honneur de la LICRA, à l’occasion d’une projection de Le Procès du Siècle (2017, Mick Jackson). Pan important du festival, la présentation de documentaires en présence de leurs réalisateurs. A Coeur d’Avocat de Mika Gianotti, Les accueillants de Sylvie Perrin, ou encore Yakuza Eiga, une histoire du cinéma Yakuza de Yves Montmayeur seront ainsi l’opportunité de débattre avec des spécialistes autour de thèmes aussi varier que le métier d’avocat, la situation des migrants ou des Yakuzas. Notons enfin la présence de Nando Dalla Chiesa, homme politique italien et spécialiste de la mafia, pour échanger autour du premier épisode de la série Gomorra (2014, Stefano Sollima).

Le Festival 24 – Justice et Cinéma est organisé par la Cinésium, la Faculté de Droit de l’Université Lyon 3 avec le soutien du barreau de Lyon, de l’École des Avocat Rhône-Alpes (EDARA), ainsi que l’association LYF – Le Film Jeune de Lyon.

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Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée

Il faut le reconnaître : le sujet étant sensible, le film interpellait. Il en fallait du courage pour tourner dans Lyon un film sur l’affaire Preynat. Autant sans doute que de le sortir presque en même temps que le procès de ceux qui savaient, mais qui n’ont pas parlé des viols d’enfants pendant des décennies. Traiter frontalement d’un sujet d’actualité n’est pas quelque chose de si courant dans le cinéma français – les américains sont bien plus à l’aise avec cela que nous – et François Ozon, représentant un cinéma unique dans l’hexagone, était peut être le seul avec les épaules pour tenir un tel projet.

Dépassant largement son enjeu de société, François Ozon dessine dans Grâce à Dieu un subtil ensemble de portraits d’hommes ayant eu à se reconstruire – ou ayant échoué à cela – suite à un traumatisme sur lequel l’omerta était totale. L’association dont parle le film, La Parole Libérée, est une des clefs pour comprendre la structure du film. En effet, le film glisse d’un personnage à un autre, trois personnages incarnant trois positionnements sociaux, trois rapports à l’Église, trois rapports à la parole. Continuer la lecture de « Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée »