[Cannes 2017] Vers la lumière de Naomi Kawase

Compétition officielle

La lumière est un concept fort. Fondamental même. Le cinéma n’est que quand il y a des gens pour voir ce qui n’est que de la lumière projetée sur un écran. C’est aussi aller vers la vérité. Mais qu’arrive-t-il si l’on ne peut plus la regarder ? Le monde a-t-il encore du sens ? C’est cette question que se pose Naomi Kawase lorsqu’elle réalise son nouveau film, Hikari, consacré en très large partie au milieu méconnu de l’audiodescription. Méconnu alors qu’il s’agit en fait d’un enjeu de cinéma : comment représenter des images, et les émotions ressenties face à ces images, avec des mots ?

C’est le travail d’ailleurs de cette jeune femme que d’écrire de l’audiodescription, dont plusieurs longues scènes sont consacrées aux conversations suivant les tests réalisés avec des malvoyants. Cela conduit à des discussions de cinéma absolument essentielles et brillantes, inattendues en fait, d’une grande profondeur sur le sens de l’image, de l’émotion, de la transmission…

 

Mais au-delà de cette dimension documentaire habituelle dans ses films, Naomi Kawase propose aussi cette histoire d’amour entre cette jeune femme et cet ancien photographe qui perd sa vue, catastrophe absolue forcément. Ne nous mentons pas, un cinéphile qui perdrait sa vue serait dans le même état. Cette histoire d’amour est d’ailleurs d’une grande justesse : quand on a perdu la vue, il nous faut quelqu’un pour nous permettre de surmonter cette situation. C’est justement l’objectif de l’audiodescription, c’est-à-dire redonner la vue à ceux qui ne l’ont pas. Bref, aider le cinéphile.

On saluera la musique sublime d’Ibrahim Maalouf. On regrettera le côté un peu pathos du film parfois : le rapport au père disparu est assez quelconque et la place de la nature – si elle n’est pas sans intérêt (la lumière, elle vient de la nature, il faut donc aussi l’entendre, la voir, pour comprendre la difficulté de la représentation de celle-ci), elle reste un peu lourde, moins marquante quand dans d’autres films de Naomi Kawase. Reste l’un des films les plus importants de la compétition cannoise cette année, à l’évidence.

Le film sortira en France le 20 septembre 2017.

[Cannes 2017] Le Jour d’Après de Hong Sang-soo

Compétition officielle

On connaît le style Hong Sang-soo, on connaît ses mimiques de réalisation, ses acteurs fétiches… Pourtant, malgré cette répétition de motifs, il continue sur sa voie, à un rythme affolant d’un film présenté en compétition à Berlin en mars 2017 (On the beach at night alone, prix d’interprétation féminin pour Kim Min-hee) puis deux films en mai 2017 à Cannes, dont un en compétition : Le Jour d’Après.

Originalité : le noir et blanc, une première pour le cinéaste. Et on aura rarement vu une aussi belle absence de couleurs, des blancs aussi propres et des teintes de gris aussi étudiées. La beauté de la photographie est là pour soulignée la confusion, la mort du sentiment, amoureux notamment – élément récurent chez le cinéaste. Cette fois, un éditeur (Hae-hyo Kwon) trompe sa femme avec son employée. Cette dernière lui avoue qu’elle l’aime. Il la remplace par une autre (Kim Min-hee), mais les quiproquos avec sa femme jalouse s’accumulent. Derrière les larmes relevant du pathos, se cache une véritable sensibilité sur le monde qui l’entoure, sur les hommes et les femmes qui se croisent, s’aiment, se déchirent. Le désespoir déchirant côtoie dans le film des moments parfois drôles, toujours touchants. C’est souvent au cours de repas que l’intrigue avance : comme dans la vie, c’est au moment où l’on se remplit la pense qu’on se retrouve tous ensemble. Le reste ne fait qu’habiller une logique inéluctable : l’homme était bel et bien une pourriture – pas totale, parce qu’hésitant, doutant, prenant conscience de ses mauvais choix – mais quand même une pourriture, trompant et mentant à longueur de journée, s’enfonçant dans ses mensonges…

On ne peut pas nier que le grand nombre de films que Hong Sang-soo réalise conduit à des redites, surtout étant donné le style prononcé qui caractérise sa mise en scène. Pourtant, Le Jour d’Après est caractéristique de son œuvre post-Un Jour Avec, Un Jour Sans (2015, Léopard d’Or à Locarno) : un aboutissement dans sa logique personnelle, qui continue à nous toucher, film après film, comme autant de vies que le cinéma nous permet de découvrir le temps d’une projection (et courte, comme l’exige son cinéma de l’instant fondé sur des films de rarement plus d’une heure et demie). La présence de La Caméra de Claire en séance spéciale, tourné lors du Festival de Cannes en 2016 avec Kim Min-hee et Isabelle Huppert, le prouve aussi : la finesse du propos contenu dans un film d’une heure et quelques minutes seulement atteste de la maîtrise par Hong Sang-soo du langage qu’il se sera lui-même inventé.

Le film sortira en France le 7 juin 2017.

[Cannes 2017] Good Time de Benny et Josh Safdie

Compétition officielle

Inutile de dire que le titre du film fut l’objet de nombreuses railleries. « Alors, devant ce film tu as passé un Good Time ? ». Non seulement ce n’est pas drôle, ni fait, ni à faire, mais en plus, c’est d’office oublier qu’avant tout, le film des frères Safdie est l’une des grandes réussites de cette 70e édition, sorte d’After Hours moderne.


Nick Nikas (interprété par Ben Safdie), souffrant de capacités mentales moins importantes que la moyenne, est arrêté par la police suite à un braquage raté avec son frère, Connie (Robert Pattinson). Ce dernier va tout faire pour le libérer. Inutile de dire que la nuit sera agitée pour lui. D’une maîtrise absolue – à la fois technique et narrative, les frères Safdie nous font parcourir le long chemin vers l’enfer, le chaos, la destruction, pavé par des rêves brisés, des familles déçues, une violence omniprésente. Personnage d’une grande richesse, Robert Pattinson trouve ici l’un de ses meilleurs rôles – celui d’un homme prêt à tout pour faire libérer son frère, continuellement confronté à la propre spirale qu’il construit lui-même. On ne s’étalera pas ici sur les qualités de son jeu d’acteur dans la mesure où il s’était en fait déjà illustré pour d’autres rôles de grande qualité notamment chez David Cronenberg (en 2012 et 2014) ou chez James Gray cette année. On ne niera donc pas qu’il était temps que l’on considère unanimement qu’il s’agissait bien d’un grand acteur.


La photographie, elle, est remarquable : des lumières étudiées pour construire une ambiance anxiogène et surexcitée du New York nocturne. Les couleurs sont vives, par une nuit noire dans laquelle on ne sort jamais totalement. La qualité du montage aussi doit être souligné
e – sec et efficace, servant ainsi une mise en scène précise et intelligente. La musique de Oneohtrix Point Never marque elle aussi le rythme dont bénéficie le film. En fait, l’excellence de la mise en scène fait de Good Time un objet plastiquement irréprochable. Mais comme pour The Neon Demon (2016) auquel il pourrait être tenté de le comparer par moment (malgré les évidentes différences entre les deux), il s’avère décevant que le fond, le propos, soit sacrifié sur l’autel de l’imagerie cinématographique.

Le film sortira en France le 11 octobre 2017. Il a reçu le prix du meilleur compositeur – Cannes Soundtrack.