Zombillenium – Ni plus, ni moins que des zombies

Si c’est drôle, alors ça va. C’est généreux, amusant, bref, en un mot divertissant. Dire que c’est excellent serait sans doute déjà trop en dire. Zombillenium, adapté de la BD éponyme, a de nombreux mérites qu’on s’efforcera de vous lister ici rapidement. D’abord, à en croire les réactions dans la salle, c’est fidèle à l’oeuvre originale (même réalisateur, donc pas une énorme surprise). C’est assez fin dans la mesure où les pics touchent juste. On rit beaucoup, on en sort satisfait. Cette satisfaction d’avoir vu un bon film.

Au-delà de cela, l’intérêt de Zombillenium, c’est la forme. Le film aura pris 6 ans à être produit, ce qui est énorme quand on y réfléchit. C’était si difficile que le réalisateur-auteur avoue qu’il n’aurait pas eu le temps d’écrire de nouveaux volumes à sa BD, trop pris par la production. Mais dans ce cas là, quel sens à donner à cet investissement ? Quel est l’apport fondamental d’avoir consacré tout ce temps, toute cette sueur pour un long-métrage de 1h30, si ce n’est pour qu’il ne reste qu’une parenthèse ? Sans doute le film profitera de sa base de fans pour subsister, trop heureux de découvrir une histoire inédite.

Zombillenium, c’est un peu un concentré pop, pulp, urbain. C’est frais et c’est bien fait. En plus, c’est français. Bref, difficile de ne pas vous le recommander chaudement, que vous connaissiez ou non l’oeuvre de base. Une manière de soutenir un cinéma d’animation qui, en France, possède de nombreux mérites et dont le développement s’avère particulièrement intéressant depuis quelques années – grâce à des films tels que Ma Vie de Courgette, Ernest & Celestine, Tout en haut du monde

Zombillenium (2017) de Arthur de Pins et Alexis Ducord, avec E. Curtil, K. Marot, A. Tomassian. Sortie le 18 octobre 2017.

[Annecy 2017] La conscience politique de l’animation européenne ?

Le hasard fait parfois bizarrement les choses. Deux films hors-compétition que nous avons pu découvrir le 13 juin dernier se sont fait un écho inattendu. Deux films européens, racontant des histoires vraies, et utilisant un mélange d’animation et de prises de vues réelles. C’est, en fait, les points communs principaux au premier abord entre le film-documentaire de l’allemande Katrin Rothe et la coproduction entre la Norvège, la Pologne et la Lituanie réalisée par Anne Magnussen et Pawel Debski. Il existe ainsi dans les deux films un propos éminemment politique, ce qui dans l’Europe d’aujourd’hui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Nous ne pouvions que revenir sur ces films, ensemble, pour essayer d’en comprendre les enjeux et les messages.

1917, The Real October (All, de Katrin ROTHE)

1917, The Real October est un film allemand, réalisée par la documentariste Katrin ROTHE. La particularité de son style est l’utilisation de marionnettes et de découpages pour retranscrire ici la Russie de 1917. On ne peut pas nier l’intérêt de sa démarche : essayer de reconstituer, dans une logique purement historiographique, les événements étant survenus entre février 1917 et octobre 1917 à travers les œuvres, les journaux, les mémoires des artistes de l’époque. L’intérêt réside dans la différence des lectures que chacun fait de ceux-ci : qu’ils soient des témoins lucides ou acteurs déçus, tous verront bien entendu leur vie bouleversée.

Dès lors, on peut s’intéresser au choix de l’animation : pourquoi ne pas avoir privilégié les images d’archive ? La réponse peut sembler surprenante, mais c’est en fait une mise en abîme intéressante : l’artiste est acteur de son époque, de son environnement social et politique. Comme ces artistes russe ont été actifs à différents degrés pendant la révolution de 1917, Katrin Rothe l’est aussi un siècle plus tard, en utilisant un procédé artistique. On sait l’influence qu’on eut les différentes révolutions européennes (la révolution française et la révolution russe notamment) sur les idéologies politiques actuelles, mais on oublie qu’elles ont engendré des contre-réactions défavorables aux artistes. Comme le film le dit lui-même, la révolution de février 1917 a apporté la liberté d’association, d’expression… avant de les supprimer parce que défavorable à la logique révolutionnaire. La force de notre époque, c’est justement notre liberté concrète et fiable de pouvoir s’exprimer, de pouvoir critiquer. Ce qui est d’ailleurs le rôle de l’artiste. L’animation permet ainsi à Katrin Rothe de montrer, au-delà des personnages principaux, les silhouettes sombres des révolutionnaires et des squelettes formant les décors, vides, de plus en plus froids, sombre. L’utilisation des prises de vues permet aussi de mettre en perspective ce qui est raconté : c’est un travail de recherche, de reconstitution narrative qui a conduit au film. Cela donne au travail d’historien du film un côté beaucoup plus intuitif qu’une thèse abstraite et conceptuelle.

The Man who knew 75 languages (Norv./Pol., de Anne MAGNUSSEN, Pawel DEBSKI)

La coproduction norvégienne/polonaise/lituanienne (oui, c’était possible!), The Man who knew 75 languages, est une œuvre aussi fascinante. Mélangeant prises de vues réelles et animation, le film raconte l’histoire vraie de Georg Sauerwein. Né allemand durant la première moitié du 19e siècle, il passera sa vie à se battre pour la protection des patrimoines culturels et linguistiques dans toutes les régions d’Europe. Doté d’une capacité d’apprentissage des langues hors norme, il sera notamment le tuteur de celle qui deviendra la première reine de Roumanie et avec qui l’histoire d’amour constituera le fil rouge tenant le récit. L’intérêt du film étant bien entendu ailleurs, dans son discours politique, du droit à l’identité, aux racines, qui trouve un écho de nos jours. L’Europe de cette période est déchirée par les guerres permanentes qui vont conduire à la formation de nouveaux États et des frontières contemporaines.

Les prises de vues réelles renforce cet aspect : les châteaux, les plaines, ce n’est pas une reconstitution avec des dessins, ce sont de vrais lieux, de vrais personnages : ce sont des faits, palpables. Seul regret, le fait que le film ne dure qu’une heure, donnant un côté anecdotique à certaines scènes – comme l’écriteau au début qui précise qu’il fut le premier à réaliser un dictionnaire anglais/turc. La vie de cet homme mériterait une œuvre encore plus ambitieuse. Sa biographie, que le film adapte en partie, n’est malheureusement disponible ni en français, ni en anglais…

Si la probabilité de pouvoir voir ces deux films dans les salles françaises est faible, il nous semblait intéressant de mettre en avant ces projets à la fois si différents au premier abord, mais très proche en réalité, en vous encourageant vivement à vous intéresser aux sujets portés par ces films.

[Annecy 2017] Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi

Prix du Jury – Annecy 2017

Le cinéma japonais regorge d’œuvres traitant du traumatisme de la seconde guerre mondiale, et dans l’animation particulièrement. On redira l’importance de voir Le Tombeau des Lucioles d’Isao Takahata, traité pacifiste d’une justesse inouïe, œuvre bouleversante, horrible, mais au combien nécessaire. Le film de Sunao Katabuchi ne pouvait que souffrir de la comparaison. Ironiquement, c’est un ancien de Ghibli. D’abord storyboarder, il n’a depuis 2002 réalisé que trois films : Princess Arete (2002), Mai Mai Miracle (2009) et Dans un recoin de ce monde (2017), ce dernier ayant été particulièrement bien reçu par la presse japonaise. L’histoire de cette jeune fille – Suzu – un peu simplette parfois, confrontée à la guerre, n’est pas exempte de défauts.

On ne peut pas nier que c’est un film critiquable sur le fond. En effet, si le public japonais ne pouvait pas faire ce reproche au film, le public européen doit le rappeler. Lorsque le film donne une vision idéaliste de la situation des civils durant la guerre, c’est une lecture orientée : le film d’Isao Takahata le montre. Lorsque, dans le film, la police arrête Suzu parce qu’elle faisait des dessins de bateaux militaires et donc de l’espionnage, on ne peut pas en rire derrière (« elle est pas assez maline pour être une espionne ! », disent-ils). De la même manière, la fougue nationaliste cachée par les beaux atours du film n’est pas quelque chose de rassurant. La politique de colonisation menée par l’État japonais durant la première moitié du 20e est passée sous silence… Toutes les horreurs arrivant au Japon sont la faute des américains : ce n’est pas totalement faux, ni totalement vrai. Aucune guerre ne peut se targuer d’être parfaitement propre. La guerre est un état où personne n’est tout blanc, tout noir.

Mais au-delà de ces soucis qui limitent la portée universelle du récit en l’ancrant profondément dans la logique politique contemporaine du Japon (un retour du nationalisme), on ne peut nier que le film remue. Il remue, il marque profondément. La direction artistique est superbe, le sujet est difficile et le film s’en sort bien. La dernière partie est ainsi beaucoup plus sombre (1944-1945), plus violente. Il reste difficile de sortir totalement indemne du film. Le personnage de Suzu donne ainsi une véritable leçon de courage, quelque chose de respectable dans la mesure où peu d’œuvres ont traité le sujet de cette manière. Le titre, Dans un recoin de ce monde, reflète bien de cette idée : ce comportement reste marginal, associé à un « recoin », un morceau, un angle. Comprendre, un petit espace de verdure, dans la noirceur de ce monde.

Sortie en salle prévue le 13 septembre 2017

[Annecy 2017] A Silent Voice de Naoko Yamada

Si son nom ne vous dit rien, Naoko Yamada n’était connue que pour les adaptations en séries et en films de quelques mangas populaires : K-On! en 2009 et Tamako Market et 2013. Les deux licences laissaient penser que cette adaptation en long-métrage d’un autre manga à succès, A Silent Voice, se caractériserait aussi par sa niaiserie, un côté guimauve pas forcément déplaisant, mais relevant du plaisir coupable du samedi soir. La surprise est donc énorme, au vu de la densité du récit, l’ambition du projet, de ses thèmes… Bref, la qualité d’un travail de cinéaste ayant su trouver le juste milieu dans le difficile dosage de ses effets.

Shōya avait à l’école pour habitude de s’amuser en harcelant une jeune fille sourde, Shoko. Il décide finalement après quelques années, d’aller s’excuser. Il sera difficile de résumer en quelques mots de manière plus précise un scénario aussi riche. Ce dernier ne prend d’ailleurs jamais par la main le spectateur, chose appréciable, sans pour autant le perdre s’il ne connaît pas l’œuvre originale (cas de l’auteur de cette critique). On salue ainsi la justesse du rythme et des choix de scénario permettant de comprendre les évolutions du personnage principal sans problème malgré les effets crées par un montage en flashback qui aurait pu rendre le tout assez difficile à suivre. D’ailleurs, la dureté des sujets traités, comme le harcèlement ou le handicap, est adoucie par un humour maîtrisé qui surprendra un peu moins de la part de la réalisatrice, qui use des mêmes ficelles que sur ses anciens projets…

Le thème véritable du film – la question de la parole – est abordé ainsi de manière remarquable. L’absence du langage produit ainsi des comportements violents pour surmonter cette incapacité à la communication. Ces rapports de violence se caractérisant par le harcèlement de cette jeune fille : elle est littéralement handicapée, et il est impossible pour les autres enfants de comprendre ce qu’elle essaie de faire, de dire. Mais c’est aussi entre les personnages pourtant doté de la possibilité de parler que cette violence existe. Elle existe lorsque Shoya refuse (ou échoue?) à écouter et à voir les autres, ce qui est représenté à l’écran par d’énormes croix barrant les visages de tous ceux qu’il croise. Plus encore, la thématique du suicide (qui est une violence envers soi-même) est largement présente dans le film. Incapable d’accepter que sa capacité à comprendre l’autre et à se faire comprendre pouvant conduire à tenter l’irréparable. Bref, ce n’est que quelques pistes dans une œuvre particulièrement fouillée et digne d’intérêt. Inutile de dire que le film – une surprise – est une véritable découverte (ou redécouverte?) d’une réalisatrice dont l’on attendra désormais vivement les prochains projets.

 

Sortie directement en DVD prévue en France début 2018

[Annecy 2017] – Introduction

Le Festival International du Film d’Animation d’Annecy, le plus grand du monde consacré au domaine de l’animation, a lieu chaque année à la mi-juin sur les bords de son lac… Mais avec une température excédent largement les 30 degrés la majorité du temps cette année (c’est pas facile, dehors, dans ces conditions), la majorité des festivaliers se ruent en masse, soit dans l’eau, soit dans les salles de cinéma climatisées pour découvrir en avant-première les films qui reflètent de l’état du cinéma d’animation mondial. S’organisant autour d’une compétition officielle de courts-métrages et de longs-métrages, la sélection réunit autant de jeunes talents encore en école, que de chaînes de télévision, et des énormes productions des studios promises à un grand succès en salle. Vous trouverez ici, publiés au fur et à mesure, les articles réalisés à l’occasion d’Annecy 2017.

Critiques :

[Annecy 2017] A Silent Voice de Naoko Yamada

[Annecy 2017] Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi

[Annecy 2017] La conscience politique de l’animation européenne ?

Interview :

Romain Brosolo (Eurozoom, distributeur de Lou et l’île aux sirènes (Cristal du long métrage 2017)Your Name,…) :

[Annecy 2017] Interview de Romain Brosolo (Eurozoom)

Et comme on est sympa, on vous met aussi la chanson qui a le mérite d’être représentative de l’ambiance (qui est, disons-le, est assez unique) sur place !

Interview Sébastien Laudenbach (La Jeune Fille sans Mains)

Sébastien Laudenbach a reçu à Cannes cette année le prix France Culture – Cinéma de la part des étudiants pour son premier long-métrage La Jeune Fille sans Mains. Nous avons pu échanger avec lui suite à la cérémonie…

Vous venez de vivre une année exceptionnelle : depuis votre passage à l’ACID avec votre premier long-métrage La Jeune Fille sans mains, vous avez remporté un prix à Annecy, été nommé aux Césars… Que retirez-vous de l’année écoulée ?

Un tourbillon. L’impression que les choses allaient plus vite que moi. Le film s’est fait patiemment , petit à petit, avec un temps très étiré. Quand on ne fait que quelques secondes par jour, on est dans un rapport au temps qui est singulier et là, ce rapport au temps a été bouleversé. Dès la projection à Cannes, tout est allé très vite. Je commence à en sortir un peu, je suis encore un peu enivré.

Est-ce que ce n’est pas un peu difficile de penser votre second projet après tout ce qui vient de se passer ? Est-ce que vous allez continuer le long-métrage ?

Je ne sais pas. Là, je viens de terminer un court-métrage qui va être diffusé sur Troisième scène, le site de l’Opéra de Paris [disponible en dessous, ndlr]. Moi j’ai envie de continuer à faire des films. Après est-ce que ce sera des films courts ou des films longs, je n’en sais rien. C’est vrai que faire un deuxième film après celui-ci… C’est pas simple, parce que je ne veux pas faire deux fois la même chose. Je voudrais faire un projet qui me tient à cœur. Je ne sais pas encore, je suis en pleine réflexion.

Comment avez vous vécu ce processus, de passer après plus de 15 ans de court-métrages au long-métrage ?

C’est une histoire un peu longue : c’est un long-métrage qui m’a été proposé en 2001. On m’avait proposé d’adapter une pièce d’Olivier Py et on a travaillé pendant 7 ans au développement du film, qui a été abandonné. Je l’ai repris à partir du conte d’origine, tout seul, en 2013, avec des gens qui sont venus me soutenir. L’histoire qu’on m’avait proposé, ce conte, me tenait à cœur. A chaque fois que j’y pensais, je me disais « il faut en faire quelque chose ».

Et quand vous dites que vous l’avez fait seul…

J’ai fait l’animation seul. Et le trait est singulier. Le résultat est que le film a été fait avec un processus totalement expérimental : il n’y avait pas de scénario. Je n’avais pas les droits de la pièce, alors j’ai suivi le conte, mais il y a plein de différences entre le conte et le film puisque j’ai improvisé le film du premier plan jusqu’au dernier, en dessinant directement, sans passer par l’écrit, en voyant ce qui se passait sous mon pinceau.

Comment est-ce que vous percevez ce prix aujourd’hui ? Qu’est ce qu’il signifie pour vous ?

C’est super ! Quand j’ai fini ce film et qu’il a fallu le montrer, je me disais « mais qui va pouvoir être intéressé par ce film-là ? ». J’étais persuadé que les gens allaient partir au bout d’un quart d’heure ! Que les gens n’allaient pas accepter cette proposition visuelle si singulière. Le fait que ça plaît à un certain public, et notamment à la jeunesse, pour moi, c’est formidable !

Remerciements à Sébastien Laudenbach pour le temps qu’il nous aura consacré, ainsi qu’à Aurélien Landivier et aux équipes de France Culture.